Coups d'État en Afrique de l'Ouest : "Le Niger ne traverse pour l'instant ni crise politique ni crise sécuritaire d'ampleur"

Le Niger partage désormais sa frontière avec trois pays dirigés par des pouvoirs militaires. Pour l'instant ni l'armée ni la population ne remettent en cause la légitimité du président Mohamed Bazoum élu démocratiquement en 2021. Comment expliquer que ce pays sahélien échappe à la série de coups de force ? Réponses de Seidik Abba, journaliste et écrivain spécialiste du Sahel. Entretien
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Des Nigériens au "Petit Marché" de Niamey, au Niger.
Des Nigériens au "Petit Marché" de Niamey, au Niger.
AP/ REBECCA BLACKWELL
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TV5MONDE : Comment expliquer que le Niger échappe pour l'instant à la vague de coups d'État qui s'abat sur l'Afrique de l'Ouest? 

Seidik Abba, journaliste et écrivain spécialiste du Sahel : Il faut tout d'abord distinguer le coup d'État qui a eu lieu en Guinée de ceux qui ont eu lieu au Mali et au Burkina Faso. Pour le premier, le coup de force en Guinée n'était pas causé par la situation sécuritaire du pays. En revanche pour le Mali, c'était le cas. Le coup d'État qui a sorti Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en 2020 était le fruit d'une conjonction de la situation sécuritaire et de la crise post-électorale.

Lors des législatives de 2020, le fait que le parti d'IBK se soit vu attribuer 20 sièges à la Cour Constitutionnelle qui n'ont visiblement pas été gagnés dans les urnes a débouché sur une importante crise post-électorale. À cela est venu se greffer une situation sécuritaire qui a continué de se dégrader. La conjonction des deux crises a conduit au coup d'État que l'on connait. 

Au Niger, les résultats de la présidentielle de 2020 ont été contesté, il y a eu des manifestations mais cela n'a pas débouché sur une crise politique. Seidik Abba, journaliste et écrivain spécialiste du Sahel

La même chose s'est produite au Burkina Faso. Tout est parti de la situation sécuritaire. Il y a eu une rupture du consensus national à partir du drame de Solhan de juin 2021, où dans le Nord-Est des djihadistes ont attaqué un village et massacré 160 personnes. À la suite de cela, il y a eu une vraie émotion nationale.

Les gens ont alors commencé à appeler à des manifestations, ce qui ne s'était pas vu depuis 2015, contre la gestion sécuritaire par le président Kaboré. Ce dernier a réagi dans un premier temps en changeant le gouvernement mais ça n'a pas suffit. Jusqu'au drame du 14 novembre 2021, où 53 gendarmes ont été massacrés à Inata ainsi que 4 civils. On a alors aussi découvert à cette occasion qu'il y avait des problèmes de gouvernance dans la gestion des forces de sécurité avec des soldats. Cette situation sécuritaire s'est ensuite  transformée rapidement en crise politique.

Voir aussi : Burkina Faso : vers un apaisement ?

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Au Niger, les résultats de la présidentielle de 2020 ont été contesté, il y a eu des manifestations mais cela n'a pas débouché sur une crise politique. Par ailleurs, le Niger a en partie réussi à contenir sa situation sécuritaire. Hormis les drames d'Inates  en novembre 2019 et de Chinagoder en janvier 2020 (dans le Nord-Est de la capitale) qui ont causé des pertes énormes dans les rangs de l'armée, le pays a globalement réussi à empêcher une dégradation de la situation sécuritaire. Ces deux facteurs font qu'aujourd'hui l'armée n'a pas de prétexte pour prendre le pouvoir. 

TV5MONDE : Quels groupes djihadistes sont présents sur le territoire nigérien ? 

Dans la zone des trois frontières (avec le Mali et le Burkina Faso), le groupe le plus présent est l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS). Le groupe a porté des attaques connus comme Inates en novembre 2019, Chinagoder en janvier 2020 et dans la région Nord-Tillabéri d'octobre 2017 au cours de laquelle 4 soldats des forces spéciales américaines et 5 soldats nigériens sont morts. Le pays est aussi dans sa zone sud-est avec Boko Haram qui constitue une vraie menace. 

Depuis le changement du régime d'avril 2021 où le président Bazoum a été installé au pouvoir, il y a eu une volonté de changer de stratégie et d'augmenter les moyens des forces de défense et de sécurité.

Seidik Abba, journaliste et écrivain spécialiste du Sahel

TV5MONDE : Est-ce qu'on observe une exaspération des Nigériens face à la situation sécuritaire comme on a pu le voir de la part des Burkinabés ?

Il y a eu des moments de la sorte, surtout depuis que les groupes djihadistes ont changé de paradigme entre fin 2019 et début 2020. Avant les terroristes ne s'en prenaient qu'aux forces de défense et de sécurité qui étaient le symbole de l'État. Mais à partir de la fin 2019, ils ont commencé à s'en prendre aux civils. En janvier 2020, plus d'une centaine ont été tués. Pendant cette période, les populations se sont en effet senties délaissées. Certains ont même créé des groupes d'autodéfense. Dans la zone de Bani Bangou, le mairie et d'autres volontaires ont d'ailleurs été massacrés par les djihadistes.

Face à cela, le pouvoir a su répondre et a obtenu des résultats dans la protection des populations. Ce mécontentement a pu donc être géré. Depuis le changement du régime d'avril 2021 où le président Bazoum a été installé au pouvoir, il y a eu une volonté de changer de stratégie et d'augmenter les moyens des forces de défense et de sécurité. Cela explique en partie que le pays n'a pas basculé dans un mécontentement populaire comme on a pu le voir au Burkina ou au Mali. 

TV5MONDE : Quel est l'état des relations entre le pouvoir et l'armée, notamment depuis le scandale de corruption qui avait fit grand bruit en février 2020 ? 

L'armée ne s'exprimera jamais à ce sujet. C'est la société civile qui est en première ligne. Le pouvoir n'en a cependant pas fait un casus belli. Ce n'est pas devenu un objet de contentieux qui a crée un fossé entre l'armée et le pouvoir politique.

En février 2020, un audit commandé par la présidence révèle les procédures d'acquisition de matériel militaire qui auraient mené à un détournement de plus de 76 milliards de francs CFA (116 millions d’euros) entre 2014 et 2019. En cinq ans, près de 45% du budget annuel de l’armée a été siphonné.

TV5MONDE : Pourrait-on observer un isolement du Niger, seul pays au pouvoir civil au sein au sein du G5 Sahel ? 

En Mauritanie, le président Mohamed Ould El-Ghazaouani est certes un dirigeant militaire mais il a été élu dans des conditions démocratiques. Mais il est vrai que sur cinq, trois pays sont dirigés par des pouvoirs non démocratiques.

Les relations entre le Niger et ses voisins ont toujours été bonnes historiquement.

 Seidik Abba, journaliste et écrivain spécialiste du Sahel

Je pense que cela représente une problématique si on prend le prisme du partenariat avec le reste du monde. La lutte contre l'insécurité au Sahel est financé à plus de 90% par les non-sahéliens. Elle doit compter sur l'Union européenne et les États-Unis. Je vois des difficultés s'imposer en terme d'impact sur la coopération, mais pas les relations avec les pays sahéliens. 

Les relations entre le Niger et ses voisins ont toujours été bonnes historiquement. Aujourd'hui, il y a certes de la crispation entre le Niger et le Mali notamment en raison de positions que le Niger a pu prendre au sein de la Cédéao. Mais historiquement, elles ont été toujours été bonnes. Il y a par ailleurs une très forte communauté nigérienne au Mali, et malienne au Niger. À Gao, dans la région de Ménaka et d'Assongo, ce sont les mêmes communautés de part et d'autre de la frontière.

Avec le Tchad aussi, il y a aussi beaucoup de liens de parenté. Le Tchad et le Niger participent ensemble à la lutte contre Boko Haram dans la région de l'Est et le Tchad fourit par ailleurs un contingent dans la zone des trois frontières du côté du Niger.

TV5MONDE : Que penser d'un potentiel déplacement de la base française à Niamey ? 

Lorsque la France a pensé Barkhane, elle avait déjà choisi Niamey comme base aérienne. Tous les moyens aériens français, les mirages, les drones armés sont stationnés au Niger.

Après le sommet de Pau, il y a avait aussi l'idée de transféré le commandement général  depuis N'Djamena à Niamey. Mais est-ce que le Niger pourrait devenir une base de repli définitive ? Compte tenu des bonnes relations entre le régime nigérien et la France, cela peut s'envisager. 

Cependant, avant de prendre une décision, le Niger va regarder du côté de son opinion publique. En novembre dernier, les événements de Téra (dans la zone des trois frontières, où le convoi avait été bloqué) ont fait émerger un fort sentiment anti-français. Face à cette défiance sur la présence française au Sahel, je pense que le pouvoir nigérien demandera un temps de réflexion avant toute prise de décision.