Afrique

Covid-19 en France : la condition des étudiants africains s'est encore fragilisée

Aghiles Saddedine et Aghiles Aït Mammar sont des étudiants algériens à l'univeristé Paris 8. Ils militent pour une égalité des droits pour les étudiants algériens et étrangers.
Aghiles Saddedine et Aghiles Aït Mammar sont des étudiants algériens à l'univeristé Paris 8. Ils militent pour une égalité des droits pour les étudiants algériens et étrangers.
TV5MONDE/Pierre Desorgues

En France, les étudiants sont touchés de plein fouet par les conséquences de la crise sanitaire. Pour les étudiants africains, venus poursuivre leur cursus, la peur de l'expulsion du territoire s'est ajoutée à celles des difficultés financières. Témoignages.

Ce cadre administratif d’une très grande université française, située à Paris ne cache pas sa tristesse devant les salles de sa faculté vides. Le contact avec les étudiants étrangers notamment lui manque. «L’épidémie de coronavirus nous a obligés à fermer les cours magistraux en amphi. Il reste quelques cours de travaux dirigés Je ne sais pas où ils sont ni ce qu’ils sont devenus. Je suis un peu le seul référent de ces étudiants burkinabés, algériens ou congolais. La situation est aussi difficile pour les étudiants français mais certains d’entre eux ont des réseaux familiaux, des réseaux d’entraide. Ce n’est souvent pas le cas pour les étudiants étrangers et les étudiants africains. Je les aborde pour savoir si ils ont besoin d’une solution de logement ou d’une demande d’aide pour financer leur études ou savoir si ils se sentent intégrés au sein de l’université. Je ne sais pas aujourd’hui où ils sont, je ne sais pas ce qu’ils deviennent. Ce sont un peu des étudiants fantômes », se désole le fonctionnaire.

 

Je ne sais pas où les étudiants africains sont. Je ne sais pas ce qu’ils deviennent.

Un cadre administratif d'une grande faculté parisienne


Divine Mutombo, 23 ans, est étudiante en deuxième année de droit à l’université Sorbonne Paris-Nord dans la faculté de Villetaneuse. Elle vient de Kinshasa en République Démocratique du Congo. Et elle ne veut pas faire partie de ces « étudiants fantômes », sortis des radars de la faculté et gagnés par le désespoir. « Nous sommes six étudiants venus de la République Démocratique du Congo à être dans cette faculté de droit. Sur les six, cinq ont abandonné... Je m’accroche. Mais c’est très compliqué », avoue la jeune femme. « Les étudiants étrangers vivent déjà dans des situations précaires. Ils doivent arriver dans un environnement différent. Dans les premiers temps ils sont souvent sans repère. Et là, ils sont sans encadrement », explique toujours ce même cadre administratif d’une grande faculté.


 Etre étudiant(e) africain(e) en France au temps du covid. Témoignages
 

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La majorité des enseignements se font désormais sous forme de cours en ligne. Le rapport au savoir dispensé est différent. Il est impossible de réellement demander de l’aide aux professeurs. « C’est totalement impersonnel. Le seul moyen de contacter le professeur est de le faire par mail. Mais le professeur a tellement de demandes qu’il ne peut pas vous répondre tout de suite. J’éprouvais déjà une forme de déception vis-à-vis de l’université française avant le début de la pandémie parce que je trouvais que nous étions un peu livrés à nous-même mais là c’est pire. Je reste toute la journée devant un écran, seule. Ce n’est pas cela une vie étudiante», regrette-t-elle. La jeune femme se demande si elle n'a pas fait une erreur, celle de ne pas être restée étudier en République Démocratique du Congo. «Est ce que j'ai fait le bon choix», s'interroge la jeune femme.

Les risques de décrochage sont réels parmi les étudiants. Henry Sarr, 26 ans, est Sénégalais. Il est titulaire d’un master en droit international et il prépare à Paris le concours d’avocat. Le jeune homme, au verbe châtié et bien installé dans sa vie parisienne s’est investi dans la vie associative des étudiants sénégalais à Paris. Il connait bien la mentalité des étudiants, notamment ceux des premières années. « Un cours sur Zoom (NDLR : logiciel de vidéo conférence) ne remplacera jamais un cours en présentiel, en face à face avec le professeur. Et pour être franc si vous connaissez la psychologie étudiante, il est compliqué de se concentrer sur un écran hors d’un cadre de travail comme l’Université. Les distractions sont trop grandes », explique l’étudiant.

« Il existe une solidarité entre étudiants français mais cette solidarité pour ce que j’ai pu vivre s’arrête parfois pour certains aussi envers les étudiants africains. Des étudiants français m’avaient promis de me passer des notes de cours. Je les attends toujours. Le monde du droit est très concurrentiel », ajoute l’étudiant.
 

Les jobs se trouvaient dans la restauration et aujourd'hui les restaurants sont fermés. C'est très compliqué pour les étudiants africains de financer leurs études.

Henry Sarr, étudiant sénégalais à Paris


Livrés à eux-mêmes dans la conduite des études, ces étudiants africains n’arrivent pas aujourd’hui à financer correctement leurs études.  Et c’est une des conséquences les plus directes de la pandémie du coronavirus. « Pour la plupart des étudiants étrangers et notamment africains, les petits boulots permettent de financer les études en plus d’une aide familiale. Et ces jobs se trouvaient dans la restauration et aujourd’hui les restaurants sont fermés pour des raisons sanitaires. Cela devient très compliqué pour beaucoup d’étudiants africains », ajoute Henry Sarr. Divine Mutombo,elle, reconnait avoir du mal à joindre les deux bouts.
 

Oui, il m’arrive d’avoir faim !

Divine Mutombo étudiante, 23 ans


« Le loyer me coûte 500 euros. Mes parents m’aident depuis Kinshasa mais cela ne suffit pas pour vivre. Nous, les étudiants africains, ne sommes pas boursiers. Du boulot, il y en a plus. Pour certains c’est difficile de manger à sa faim », décrit la jeune étudiante congolaise. A-t-elle faim elle-aussi ? « Oui, il m’arrive d’avoir faim », confie avec franchise et pudeur la jeune femme. Les étudiants étrangers bénéficient d'aides au logement mais ils ne peuvent pas prétendre à des bourses sur critères sociaux contrairement aux étudiants français.

Les restaurants universitaires qui promettaient un repas à un euro restent dans le campus et il faut justifier d’un rendez-vous pour rentrer dans l’enceinte de la faculté et ainsi manger à sa faim. Divine Mutombo et Henry Sarr font cependant partie des étudiants africains qui ont la possibilité administative de travailler assez facilement si ils trouvent du travail. Le gouvernement français face à la crise qui touche les étudiants étrangers a décidé de les autoriser à travailler 80% de la durée de travail annuelle contre 65% auparavant. Les choses sont bien plus compliquées pour les étudiants algériens.

Les étudiants algériens, eux, ne bénéficient pas de cette nouvelle mesure gouvernementale. La faute à un accord entre l’Algérie et la France qui date de 1968 les étudiants algériens peuvent travailler à titre accessoire dans la limite de 50 % de la durée annuelle légale de travail. Aghiles Aït Mammar, 29 ans, est étudiant algérien à Paris VIII. Originaire de Tizi Ouzou, il suit des études de  droit et de gestion des collectivités locales. Il milite au sein de l’Union des étudiants algériens de France et demande à mettre fin à cette disposition spéciale pour les étudiants algériens.

« La situation pour les étudiants algériens est d’autant plus difficile que les étudiants algériens pouvaient auparavant  bénéficier d’une aide de la part du gouvernement algérien. Des bourses étaient données au mérite aux étudiants. Ces bourses ont été supprimées et donc les Algériens doivent financer leurs études par eux-mêmes. Et les étudiants algériens n’ont pas le droit de travailler plus de 17h30 par semaine en France», décrit l’étudiant. Le réseau de la diaspora ne suffit plus à compenser cette inégalité de droits.


 

L’étudiant étranger a une obligation de résultat pour valider son titre de séjour. Or de nombreux étudiants ont abandonné les études depuis la pandémie.

Aghiles Aït Mammar, étudiant algérien


« Il y a des relations d’entraide et cela permettait de trouver facilement du boulot. Hélas les Algériens de France ont du mal avec la crise à trouver du travail pour eux-mêmes. Ces réseaux de solidarité sont moins efficaces qu’auparavant », explique l’étudiant. Aghiles Saddedine, étudiant algérien en licence de philosophie à Paris VIII, confirme cette difficulté à trouver du travail. « J’ai perdu mon travail dans la restauration et j’ai mis plusieurs mois pour en retrouver un. Trouver du travail n’a pas été facilité par les difficultés administratives. L'obtention du droit de séjour a mis neuf mois. Les démarches sont désormais en ligne. Elles ont pris du retard  et la remise d’un simple récépissé ne permet pas d’obtenir pour nous Algériens une autorisation de travail », confie l’étudiant en philosophie.

La question des papiers revient systématiquement dans la bouche de chaque étudiant rencontré. Cette question est devenue encore plus brûlante avec les conséquences de la pandémie... La démarche en ligne a déshumanisé cette procédure de demande de titres de séjour selon Henri Sarr, étudiant sénégalais :  «Vous n’avez plus d’interlocuteur en face, vous devez attendre une réponse sans aucune autre précision. Pendant un mois je n’avais qu’un récépissé et les autorités universitaires ne cessaient de me réclamer mon visa étudiant ». Le renouvellement du droit de séjour est conditionné également aux résultats universitaires comme le rappelle Aghiles Aït Mammar. Or l’année universitaire a été particulièrement compliquée.

« L’étudiant étranger a une obligation d’assiduité et de résultat pour valider son titre de séjour. Si un étudiant décroche, il peut se voir signifier une obligation de quitter le territoire. Au niveau national on a fait remonter un chiffre : depuis la pandémie, plus de 15% des étudiants ont abandonné leurs études », explique Aghiles Aït Mammar. Divine Mutumbo plaide pour une forme d’indulgence de la part du gouvernement français sur cette question des papiers. « Je ne sais pas comment on va faire. Est-ce que en cas d’échec dans cette année d’études, le gouvernement nous autorisera à rester en France? Est-ce qu’il prendra en compte les difficultés liées à cette année universitaire particulière. Des étudiants ont mis fin à leurs jours. Ce ne sera pas mon cas. Je suis forte mentalement mais c’est très dur », confie la jeune femme. Pour l'instant le gouvernement français n'a pas donné de date précise sur la rouverture des facultés.