Afrique

Crise anglophone au Cameroun : les mots d'écrivaines sur le massacre des sept élèves de Kumba

Quelques-uns des cercueils des 7 victimes du massacre de la Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun, le jour des funérailles, le 06 novembre 2020. 
Quelques-uns des cercueils des 7 victimes du massacre de la Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun, le jour des funérailles, le 06 novembre 2020. 
© Capture d'écran

Un an après le massacre de 7 jeunes élèves d’un établissement privé de Kumba, dans le sud-ouest du Cameroun, la situation reste très tendue dans les deux régions anglophones en conflit meurtrier avec le pouvoir central depuis cinq ans. Pour commémorer ce drame et appeler à une paix durable, un collectif d’écrivaines camerounaises publie « Kumba ! The innocent’s blood ou le sang des innocents », un formidable recueil de textes, édité par Proximité.

Le 24 octobre 2020, vers 11 heures du matin, un peu moins d’une dizaine d’hommes armés arrivent en moto à la Mother Francisca International Bilingual Academy, une école privée de la petite ville de Kumba, située dans le sud-ouest du Cameroun, l’une des deux régions anglophones concernées par la crise meurtrière à laquelle le pays est confronté dans ces zones depuis cinq ans.

Une tuerie de sang-froid

Les assaillants font irruption dans une classe du deuxième étage de l’un des bâtiments de ce groupe scolaire privé, et ouvrent le feu sur les élèves. Pris de panique, ces derniers tentent de fuir par les escaliers en hurlant, sans que cela n’arrête leurs bourreaux qui continuent de tirer sur ces enfants. Le bilan est lourd : 7 morts et 13 blessés.

Au cours d’un entretien téléphonique, un homme qui a perdu sa fille de 11 ans déclare à Human Rights Watch : « Ma fille m’a dit : « Au revoir, papa ». C’est la dernière fois que je l’ai vue vivante. Lorsque j’ai été averti de la fusillade, j’ai couru jusqu’à l’école et j’ai vu le corps de ma petite fille au sol, la tête arrachée. J’étais en état de choc. »

Le jour même, alors qu’aucun groupe de séparatistes anglophones armés ne revendique l’attaque, le gouvernement camerounais les accuse malgré tout d’en être responsables, tandis que le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, annonce l’ouverture d’une enquête.

(Re)voir : "Cameroun : des hommes armés attaquent une école"

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Le lendemain, les responsables du « Ambazonia Interim Government », l’un des principaux groupes séparatistes dans les deux régions anglophones, déclare de son côté que l’armée camerounaise est à l’origine de cette attaque. Quatre jours plus tard, le ministre René Emmanuel Sadi annonce que les forces de défense et de sécurité camerounaises ont neutralisé un séparatiste qui appartiendrait au groupe des assaillants.

Outre le fait que l’attaque s’est produite en plein jour, dans un secteur de la ville plutôt densément peuplé, les populations locales se sont immédiatement émues de l’absence des forces de défense et de sécurité autour de cette école. En guise de réponse, le ministre camerounais de la Communication affirme alors que si cette école n’était pas protégée, c’est parce qu’elle venait de reprendre ses activités et ce, à l’insu des autorités administratives.

Intérieur d'une des salles de classe de la Mother Francisca International Bilingual Academy, après l'attaque des assaillants, à Kumba, au Cameroun, le 24 octobre 2020.  
Intérieur d'une des salles de classe de la Mother Francisca International Bilingual Academy, après l'attaque des assaillants, à Kumba, au Cameroun, le 24 octobre 2020.  
© Capture d'écran

Une version des faits en partie corroborée aujourd’hui encore par Akem Kelvin Nkwain, militant des droits de l’homme et membre du CHRDA, le Center for Human Rights and Democracy in Africa. « C’est vrai que les écoles n’ont repris leurs activités qu’en 2020, nous a-t-il déclaré.

Car ce n’est qu’au début de cette année-là que les leaders anglophones qui soutiennent les séparatistes au sein de la diaspora comme Mark Bareta et Eric Tawtaw, ont dit que les cours devaient reprendre, alors que jusque-là ils appelaient au boycott et à des violences contre tous ceux qui ne le respecteraient pas, y compris les élèves et les enseignants. »

Le gouvernement et les séparatistes dos à dos

Si la Mother Francisca International Bilingual Academy a ouvert ses portes depuis plusieurs années comme l’affirment les habitants de la ville, elle avait été contrainte d’interrompre ses activités dès le début de la crise, en 2016, à l’instar de nombreuses autres écoles des régions anglophones. A la rentrée 2020, elle rouvre ses portes, consciente des risques, mais confiante dans les engagements du gouvernement d’assurer la sécurité dans la ville.

Aujourd’hui, les populations se demandent si c’est la sécurité qui est insuffisante, ou si ce sont les forces de défense et de sécurité qui sont incompétentes. Car avant l’attaque de la Mother Francisca International Bilingual Academy, c’est l’hôpital de Kumba qui avait été incendié dans la nuit du 10 au 11 février 2019, causant la mort de deux patients brûlés vifs.

(Re)voir : "Cameroun : funérailles des 7 élèves de Kumba"

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A l’époque, autorités gouvernementales et groupes séparatistes anglophones se rejettent mutuellement la faute. En voyant le même scénario se reproduire vingt mois plus tard, populations et militants des droits de l’homme s’interrogent. « Avant l’attaque de l’école de Kumba, nous a confié Akem Kelvin Nkwain du CHRDA, et malgré la présence des forces de défense et de sécurité qui patrouillent 24 heures sur 24 dans la ville, des assaillants ont incendié l’hôpital de district et sont passés inaperçus, provoquant la mort de patients brûlés vifs.

Ces incidents à répétition font naître des doutes dans l’esprit des populations de Kumba sur les engagements du gouvernement en matière de sécurité. Certaines personnes n’hésitent pas à accuser les forces gouvernementales d’avoir incendié l’hôpital et orchestré l’attaque de l’école, afin de faire porter le chapeau aux séparatistes, ternir leur image et les qualifier de terroristes. »

Plaque de la Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun.
Plaque de la Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun.
© Capture d'écran

Après le massacre de la Mother Francisca International Bilingual Academy, les autorités arrêtent le propriétaire de l’école, le directeur, son adjoint, le responsable de la discipline ainsi que l’agent de sécurité. Tous sont accusés d’être responsables de cette attaque. Parallèlement à ces arrestations, plusieurs autres jeunes sont interpellés pour les mêmes chefs d’inculpation.

Le 7 septembre dernier, le tribunal militaire de Buéa, capitale de la région anglophone du sud-ouest, rend un jugement définitif concernant 12 accusés, tous jugés pour ce massacre. Finalement, 8 personnes sont acquittées et libérées, tandis que 4 hommes sont condamnés à mort. Ils sont accusés de terrorisme, d’hostilité à la patrie, de sécession, d’insurrection, de meurtre et de possession illégale d’armes à feu et de munitions.

Un livre pour commémorer et contribuer à la paix

Pour les organisations de défense des droits de l’homme, cette condamnation à mort qui est sans précédent dans la crise anglophone, pourrait conduire à davantage de violence si elle est exécutée. Elles appellent donc au dialogue et à la paix, comme le collectif d’écrivaines camerounaises à l’initiative du recueil de textes intitulé Kumba ! The innocent’s blood ou le sang des innocents, qui paraît ce mois-ci, aux éditions Proximité.

L’idée de ce collectif résolument féministe est née dans l’esprit de sa coordinatrice, Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, qui l’a mise en œuvre avec l’aide de Djaïli Amadou Amal, prix Goncourt des lycéens 2020 pour son roman Les impatientes, réédité la même année aux éditions Emmanuelle Colas, et surtout le soutien actif de Marie Thérèse Abena Ondoa, la ministre camerounaise de la Promotion de la femme et de la famille.

Une année après le massacre, les cours ont repris... Même si le souvenir de ces atrocités reste très vif. Notre espoir est que, comme dans Germinal d'Emile Zola, le sang de ces innocentes victimes fasse germer dans les esprits des semences de paix.

(Re)voir : "Cameroun : l'émotion est vive après la fusillade de samedi dans une école"

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« Une année après le massacre, précise Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, les cours ont repris, même si le souvenir de ces atrocités reste très vif. Notre espoir est que, comme dans Germinal d'Emile Zola, le sang de ces innocentes victimes fasse germer dans les esprits des semences de paix. C'est du moins le sens du poème Jeresy Privater qui clôt l'ouvrage, afin que la mort de ces enfants ait du sens… »

Si, pour des raisons de calendrier, Djaïli Amadou Amal n’a pas pu consacrer un texte à cette tragédie, les quatre autres membres du collectif naviguent entre poèmes, nouvelles, contes et lettres. En dehors de la coordinatrice Sophie Françoise Bapambe Yap Libock, le collectif compte deux écrivaines francophones, Danielle Eyango et Chantal Bonono, et une anglophone, qui réside à Buéa, Nyangha Sandy.

Les photos de quelques-unes des victimes de l'attaque de Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun, le 24 octobre 2020.
Les photos de quelques-unes des victimes de l'attaque de Mother Francisca International Bilingual Academy, à Kumba, au Cameroun, le 24 octobre 2020.
© Capture d'écran

Toutes ces autrices nous offrent des textes saisissants et d’une grande profondeur, comme cette « Lettre d’outre-tombe à ma maman » signée Chantal Bonono, et qui commence par ces mots : « Mama ! Les monstres arrivent, ils poussent la porte de notre salle de classe. Ils entrent avec des fusils, une odeur insoutenable ! On dirait qu’ils ne se sont pas lavés depuis plusieurs jours ! Ils respirent bruyamment ! […] »

Des trois francophones qui ne vivent pas en zone anglophone, seule Danielle Eyango a fait le choix d’aller sur le terrain, à Kumba, malgré les risques et la présence permanente, à ses côtés, des forces de défense et de sécurité, afin, dit-elle, de mieux se confronter à la situation. Le résultat ce sont des textes puissants, comme ceux de Nyangha Sandy, qui réside à Buéa, dans la région anglophone du sud-ouest.

Mais, comme le souligne la coordinatrice du collectif, Sophie Françoise Bapambe Yap Libock : « Pour récuser le crime sous toutes ses formes, il n'était pas absolument nécessaire pour toutes les auteures d'effectuer le déplacement sur Kumba. C'est une question de sensibilité. Danielle a voulu toucher du doigt la réalité sur le terrain, et elle a produit un texte d'une originalité saisissante : The bridge. Les autres auteures ont simplement laissé parler leur coeur de mère et de sœur face aux atrocités commises, et dont les médias du monde entier ont fait écho. »