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Crise institutionnelle en Tunisie : "Les Tunisiens sont fatigués des jeux politiques stériles"

Le président de la république tunisienne, Kaïs Saïed, rencontre ce 25 juillet dans le palais de Carthage le tout nouveau Premier ministre Hichem Mechichi. Celui-ci, proche du président, a un mois pour former un gouvernement et obtenir la confiance du Parlement.<br />
 
Le président de la république tunisienne, Kaïs Saïed, rencontre ce 25 juillet dans le palais de Carthage le tout nouveau Premier ministre Hichem Mechichi. Celui-ci, proche du président, a un mois pour former un gouvernement et obtenir la confiance du Parlement.
 
AP/Slim Abid

Le ministre tunisien de l'Intérieur, Hichem Mechichi, a été désigné samedi 25 juillet chef du futur gouvernement par le président Kaïs Saïed. Il doit former d'ici à un mois son équipe et la tâche s'annonce ardue. Le gouvernement précédent a tenu 5 mois. Le contexte politique reste tendu entre le président Kaïs Saïed et le premier parti du pays Ennahdha. Depuis la révolution de 2011, le pays aura connu neuf chefs de gouvernement. Comment expliquer une telle instabilité politique ? Les réponses de Michaël Béchir Ayari, analyste et spécialiste de la vie politique de la Tunisie contemporaine pour l'International Crisis Group.
 

TV5MONDE : En cinq mois, le pays a connu deux chefs de gouvernement, Elyes Fakhfakh et Hichem Mechichi. Comment expliquez-vous une telle instabilité gouvernementale ?

Michaël Béchir Ayari : Depuis 2011, neuf chefs de gouvernements se sont succédé. Les raisons de cette instabilité sont d'ordre constitutionnel et politique. Au lendemain de la chute du régime de Ben Ali (1987-2011), la nouvelle classe poltique a voulu empêcher la formation d'un pouvoir personnel dans le pays. La Constitution de 2014 semble donner un rôle important au Parlement. Et en même temps, le président a une certaine légitimité puisqu'il est élu au suffrage universel direct. Le mode de scrutin au Parlement est proportionnel. Les auteurs de la Constitution ont voulu que le pouvoir soit dispersé et non pas concentré dans les mains d'un seul homme ou d'un seul parti. Cette philosophie de fait ne permet pas de dégager des majorités politiques claires qui puissent assurer une forme de stabilité. Qui détient le pouvoir en Tunisie ? Le Parlement ou le président ?

Cette question n'a pas été tranchée. Tout cela rend le jeu politique dépendant de la formation de coalitions, de négociations, de pactes de partage du pouvoir, ce que l’on appelle la recherche du consensus. Lorsqu’un parti s’affaiblit ou quand les rapports se tendent entre le chef du gouvernement, le Parlement ou le président, tout cela débouche sur un remaniement ou un changement de gouvernement. C’est un régime qui peut rappeler l’instabilité gouvernementale que la France a connue sous la IVeme République ( 1946-1958). Cette instabilité tient aussi au fait que les partis politiques ont du mal à concevoir des politiques publiques précises. Il n'y a pas d'accord sur des programmes ou sur une plateforme de gouvernement.


Voir : Hichem Mechichi désigné nouveau Premier ministre
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Ennahdha, le premier parti du Parlement, a fait chuter le précédent gouvernement. Le président vient de nommer un de ses conseillers comme nouveau chef du gouvernement. Quelle est la nature de l'opposition entre l'actuel président, Kaïs Saïed et Rached Ghannouchi, le président du Parlement et dirigeant d'Ennahdha ?

On trouve des différences idéologiques. Ennahdha est un parti issu de l’islam politique. Il s'est construit dans l’opposition à Ben Ali. Le mouvement est proche des Frères musulmans. C’est en même temps un parti assez pragmatique par rapport aux pays dont est issue cette mouvance. Il s’est transformé en parti de gouvernement. On trouve encore une influence islamiste au sein du mouvement mais elle reste très légère. Ce n’est plus le Ennahdha de la fin des années 80. Au niveau géopolitique ce parti est favorable à l'axe Turquie-Qatar proche des Frères musulmans.

Le président de la République, Kaïs Saïed, était présenté comme un proche de Ennahdha au moment de son élection. Un parti islamiste, Karmara, avait soutenu sa campagne. C'est un homme qui a en fait plus d'affinités avec le nationalisme arabe qu'avec l'islam politique même si sur un plan personnel, c'est un homme assez conservateur. Il ne souscrit pas à la vision géopolitique de Ennahdha. C'est un homme qui n'a pas de parti. Il est dans ce que l'on appelle un ailleurs charismatique. Et en même temps, il se revendique du Printemps arabe. Il tient un discours très antiparti.

Il dénonce les jeux parlementaires qui selon lui bloquent le fonctionnement du pays. Il a une critique constante du jeu parlementaire. C'est un homme qui arrive à fédérer des forces contradictoires. Cette volonté de passer au-dessus des partis irrite le premier d'entre eux, Ennahdha. Rached Ghannouchi voulait gouverner avec une grande coalition au centre, ce que Kaïs Saïed a bloqué. Il y a un vrai conflit de légitimité entre les deux hommes. Rached Ghannouchi, en tant que président du Parlement, a multiplié les initiatives diplomatiques, ce qui a suscité l'opposition du président Kaïs Saïed. La présidence estime que le domaine des affaires étrangères relève de son domaine réservé.

Lire : en Turquie, le projet "néo-ottoman" du président Erdoğan veut-il effacer l'héritage d'Atatürk ?


Le nouveau Premier ministre a un mois pour former son gouvernement et obtenir la confiance du Parlement. Mais l’heure est à la division au sein de ce même Parlement. Rached Ghannouchi doit affronter une motion de retrait de confiance ce jeudi 30 juillet. Il pourrait perdre son poste de président du Parlement. S’achemine-t-on vers un nouveau blocage institutionnel ? Peut-on  imaginer la tenue de nouvelles élections législatives ?

Le pire n'est jamais certain dans la vie politique en Tunisie. Souvent les acteurs politiques trouvent un compromis au dernier moment. Plusieurs scenarii sont possibles. Ennahdha et Nidaa Tounes, les deux principaux  partis parlementaires, décident d'accorder la confiance au nouveau gouvernement et au nouveau Premier ministre et tout rentre ainsi dans l'ordre. Mais ce serait très surprenant politiquement. Ennahdha a tout fait pour acculer le Premier ministre précédent,

Elyes Fakhfakh, à la démission.

Si la confiance au nouveau gouvernement du nouveau Premier ministre, Hichem Mechichi, n’est pas votée, le président Kaïs Saïed a la capacité constitutionnelle de dissoudre le Parlement. La mise en place d’une nouvelle élection prendrait du temps et elle polariserait la société. La société tunisienne est actuellement très divisée sur la question libyenne. Le résultat serait très incertain. Le président actuel qui n'a pas de parti envisagerait de lancer son propre mouvement politique.

Voir : réactions à la nomination d'Hichem Mechichi

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Que pensent les Tunisiens de cette lutte pour le pouvoir de ces jeux de couloir, de cette instabilité, alors que le pays traverse une grave crise économique nourrie par l'épidémie mondiale de coronavirus ?

Cela fait trois, quatre ans que beaucoup de Tunisiens ne cachent plus leur lassitude. Ils sont fatigués de ces jeux parlementaires et politiques stériles. C'est un sentiment d‘affaiblissement de l’Etat face au défi sécuritaire et économique qui prédomine. Les citoyens demandent que l’Etat fonctionne mieux. Beaucoup de Tunisiens ont le sentiment que l’administration est tenue par les partis politiques, la rendant inopérante dans la vie de tous les jours. Aujourd’hui, les discours
parlementaires et antiparti ont aujourd'hui un certain écho dans l’opinion publique. La tentation autoritaire reste présente chez de nombreux Tunisiens. Pour eux, c’etait bien mieux sous le régime de Ben Ali. Le président actuel a d’ailleurs été élu sur un discours très antiparti. Cette instabilité intervient au moment où les défis économiques apparaissent colossaux. Le pays sort d'un confinement géneralisé et strict pendant trois mois.

Voir aussi : "Beaucoup de gens demandent que l'État fonctionne mieux", selon Michaël Béchir Ayari
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