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Crise politique en Tunisie : "La situation hybride du Parlement était intenable"

Des manifestants tunisiens défilent contre la politique de Kaïs Saïed le jour de l'indépendance de la Tunisie, le 20 mars 2022.
Des manifestants tunisiens défilent contre la politique de Kaïs Saïed le jour de l'indépendance de la Tunisie, le 20 mars 2022.
AP/Hassene Dridi

Le président Kaïs Saïed a dissous le Parlement ce mercredi 30 mars. Les institutions de la jeune démocratie tunisienne sont une fois de plus mises à mal par le président Saïed. Comment expliquer cette dissolution ? Précisions avec Jamil Sayah, analyste politique et spécialiste de la Tunisie contemporaine.

TV5MONDE : Qu'est-ce qui a poussé Kaïs Saïed à destituer le Parlement ?

Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine : La situation hybride du Parlement était intenable. Sa suspension donnait la possibilité au président du Parlement, Rached Ghannouchi( co-fondateur de Ennahda, figure de l'islam politique) qui est aussi le dirigeant du parti majoritaire islamiste Ennahda, de continuer à revendiquer sa posture de président. Les parlementaires islamistes provoquaient continuellement le président Saïed, afin de montrer que l'institution parlementaire était nécéssaire. 

De l'autre côté, le parti destourien libre (nationalistes laïques) n'arrêtait pas aussi de mettre Saïed face à ses propres contradictions sur la politique qu'il mène. Au final, une pression politique et la provocation des islamistes ont amené le président à dissoudre le Parlement.  

Tunisie : avec la dissolution du Parlement, la liberté d’expression toujours plus menacée

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Par ailleurs, sa dernière consultation populaire par le biais d'un réferendum numérique a été un véritable échec. Seuls 500 000 participants sur 8 millions de votants ont participé. Son discours populiste qui consiste à chercher toujours une complot ne marche plus désormais. Cet échec, je pense, l'a aussi amené à prendre cette décision de dissolution, pour qu'on parle moins de ces échecs et plus de cette affaire-là. 

La présidence de Kaïs Saïed, vers une individualisation du pouvoir

13 octobre 2019 : élection de Kaïs Saïed à la présidence.
6 octobre 2019 : élections législatives. Ennahda en tête avec 52 sièges.
25 août 2020 : nomination d'un gouvernement de technocrates dirigé par Hichem Mechichi.
25-26 juillet 2021 : Kaïs Saïed  suspend le Parlement et s'arroge les pleins pouvoirs.
22 septembre 2021 : Le président se donne le droit de gouverner par décret.
6 février 2022 : dissolution du Conseil supérieur de la magistrature par Kaïs Saïed.
30 mars 2022 : dissolution du Parlement par le président.

TV5MONDE : 120 parlementaires ont bravé la suspension du Parlement en organisant une séance virtuelle hier. Qu'espéraient-ils ? 

Ça a été sans doute la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. La dissolution était pourtant une option dont Saïed disposait depuis un moment. Mais l'organisation de cette séance a été l'ultime provocation de Ghannouchi. Non seulement la suspension du Parlement a été bravée, mais l'ordre du jour de cette séance virtuelle était de voter une résolution qui, en substance, cherchait à révoquer le président. C'est là où résidait principalement la provocation.


Kaïs Saïed s'est enfermé dans une logique d'individualisation du pouvoir. 

Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine

Ce Parlement  est de toute manière rejeté dans les sondages par les Tunisiens, et non reconnu en tant qu'institution légitime. Les parlementaires islamistes ne sont plus capables d'apporter une quelconque plus value à la situation politique. Au contraire, le Parlement a une grande part de responsabilité dans la situation de crise tunisienne.

Kaïs Saïed a crée une zone de confort sans rendre de compte à personne et surtout sans contre-pouvoirs.
Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine.

TV5MONDE : Où en est l'état de la démocratie actuelle ? 

Le 26 juillet 2021 - date où Kaïs Saïed a gelé les pouvoirs du Parlement- a été considéré par les Tunisiens comme une libération qui a mis un terme à une gabegie politique. Le Parlement qui ne légifèrait pas, se résulmait à un lieu de bagarre. Le Premier ministre était otage de cette majorité corrompue qui est en décalage avec le vécu des Tunisiens. 

Voir aussi : Tunisie : le président Saïed dissout le Parlement
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Mais les Tunisiens attendaient du 26 une libération de cette emprise politique des islamistes. Tout le monde s'attendait à des mesures rapides, une dissolution du Parlement et des élections anticipées libres afin de réorganiser le pays sous un modèle démocratique réel. Là, il s'agit plus d'une démocratie formelle dont les islamistes se gargarisent. 

Saïed s'est enfermé dans une logique d'individualisation du pouvoir et il a crée une zone de confort sans rendre de compte à personne et surtout sans contre-pouvoirs. Il a réussi à créer une espèce de piège politique qui consiste à assimiler tous les opposants de Saïed à des pro-islamistes. Tout cela ne semble pas aller mener à une libéralisation du régime et ni à une démocratie réelle.