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Découverte d'un nouveau charnier : où en est la situation sécuritaire au Burkina Faso ?

Des soldats gardent l'accès à l'assemblée nationale à Ouagadougou ce 14 octobre 2022.<br />
 
Des soldats gardent l'accès à l'assemblée nationale à Ouagadougou ce 14 octobre 2022.
 
AP Photo/Kilaye Bationo

La veille du Nouvel an, 28 corps ont été découverts à Nouna, dans le nord-ouest du Burkina Faso. Une enquête a été ouverte pour connaître les circonstances de ces violences. En quoi cet événement reflète la situation sécuritaire du pays ? Entretien avec Jérôme Pigné, cofondateur du réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel (2r3s) et chercheur associé à l'Institut Thomas More.

« Le gouvernement a été informé d’un drame survenu à Nouna, chef-lieu de la province de Kossi, dans la nuit du 30 au 31 décembre », annonce Jean Emmanuel Ouédraogo, porte-parole du gouvernement du Burkina Faso dans un communiqué. Les premières informations « font état de 28 personnes tuées. » Le communiqué du gouvernement précise qu’une enquête « a immédiatement été ouverte (…) pour élucider les circonstances du drame et situer toutes les responsabilités ». 

Le Collectif contre l’Impunité et la stigmatisation des communautés (CISC) dénonce « des exactions » commises par des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). « Des civils armés se revendiquant être » des VDP se livrent « librement à des pillages organisés et à des exactions ciblées sur des populations civiles sur un fond de délit de faciès et de stigmatisation », dénonce le CISC. 

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Sapa Kpagali, 75 ans, a fui son village au Burkina Faso à cause des djihadistes et s'est réfugié dans le camp de Porga au Bénin voisin.

Jérôme Pigné est cofondateur du réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel (2r3s) et chercheur associé à l'Institut Thomas More. Selon lui, la découverte du charnier est le reflet d’une situation sécuritaire « particulièrement volatile. » Il considère que des solutions à moyen et long terme doivent être envisagées sur le plan sécuritaire, mais qu’elles sont difficilement compatibles avec l’incertitude de la situation politique. 

TV5MONDE : Qu’est-ce que la découverte de ces 28 corps montre de la situation sécuritaire au Burkina Faso ?

Jérôme Pigné :
Cela montre que la situation générale et sécuritaire du pays est particulièrement volatile, voire inquiétante. Rappelons-le, l’insécurité liée au terrorisme est grandissante et le Burkina Faso a subi deux coups d’État en moins d’un an (NDLR : le 24 janvier 2022, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba renverse le président Roch Kaboré. Il est lui-même renversé par le capitaine Ibrahim Traoré le 30 septembre 2022). Un certain nombre de problématiques sont de plus en plus imbriquées. Parmi elles, la question de la stabilité politique, le vivre ensemble, le contrat social… Il y a de plus en plus de risques de dérives avec cette lutte contre le terrorisme. Les conséquences sociales, économiques et humanitaires sont importantes. 

Une situation sécuritaire dégradée 

  • Depuis 2015, le Burkina Faso est confronté à la multiplication d’attaques de groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. 
  • Un des groupes armés djihadistes, la katiba macina, est dirigé par un chef peul burkinabè, Amadou Koufa. 
  • Ces attaques ont lieu essentiellement dans le nord et l’est du pays. 
  • Elles ont fait des milliers de morts et au moins deux millions de déplacés. 
  • Ces attaques sont en partie à l’origine de deux coups d’État militaires en 2022. 

La découverte de ce charnier s’inscrit vraiment dans cette dynamique du moment où l’insécurité est grandissante, à rebours des discours officiels. Le 31 décembre 2022, le Capitaine Ibrahim Traoré, chef de la transition annonce dans la même région que la ville de Nouna un changement tactique dans la lutte contre le terrorisme, dans son discours à la nation. Ce discours rappelle, dans un contexte relativement semblable, la posture des autorités de la transition au Mali. Depuis quelques semaines, on retrouve des similitudes entre les discours tenus dans les deux pays, comme la refondation de l’État ou les questions de gouvernance.

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Ces discours tranchent véritablement avec ce que l’on observe sur le terrain. La situation sécuritaire se dégrade. On parle d’au moins 40% du territoire national du Burkina Faso qui ne serait plus sous le contrôle de l’État. Cela risque d’être similaire au Mali également. 

TV5MONDE : Le CISC pointe accuse des VDP d’être responsables de ce charnier. Est-ce que cela fait partie des dérives que vous évoquez ?

Jérôme Pigné :
On va dire que les VDP sont une sorte de milice armée. Elle a été instaurée par les autorités d’avant coup d’État. Il y avait déjà un certain nombre de réserves et de critiques par rapport à la mise en place de cette nouvelle composante armée du Burkina Faso. Ce que l’on sait, c’est qu’il y a souvent des dérives, surtout dans des États qui sont jeunes. Au Burkina Faso, il y avait déjà d’autres milices qui existaient au préalable. Très souvent, si ce n’est pas systématiquement, des exactions sont découvertes et les supplétifs de l’armée sont pointés du doigt. 

Force est de constater que le recours aux VDP  ne vise pas à renforcer l’armée directement, mais vient grossir les rangs d’une force reconnue comme légitime par l’État.Jérôme Pigné, président et co-fondateur du réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel

Qui sont les VDP ? 

  • Les VDP sont des civils appelés à seconder l’armée dans sa lutte contre les djihadistes. 
  • Depuis le 21 janvier 2020, leur statut est défini par la loi. 
  • Un VDP est donc défini comme « une personne de nationalité burkinabé, auxiliaire des forces de défense et de sécurité (FDS), servant de façon volontaire les intérêts sécuritaires de son village ou de son secteur de résidence. » 
  • Ils reçoivent une formation civique et militaire de deux semaines, au terme desquelles ils sont armés et dotés de moyens de communication.

Le CISC, comme d’autres qui s’insurgent aujourd’hui, font partie de ceux qui émettaient déjà beaucoup de scepticisme quant à la bonne stratégie de développer une sorte de nouveau corps armé. On sait que ces VDP sont formés de manière très sommaire. Force est de constater que ce choix, qui n’est pas de renforcer l’armée directement, mais de venir grossir les rangs d’une force reconnue comme légitime par l’État, dans un contexte volatile, n’est peut être pas la meilleure stratégie. Cependant, c’est celle qui est assumée par les autorités. 

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Ces dérives peuvent aussi avoir des conséquences beaucoup plus lourdes sur le vivre ensemble. La lumière sera certainement faite sur ce nouvel épisode sanglant. Il ne serait pas souhaitable que les VDP soient à l’origine de ce massacre. Encore une fois, c’est la question de comment on appréhende la lutte contre le terrorisme sur le plan sécuritaire et militaire, mais aussi plus largement. 

TV5MONDE : La situation sécuritaire a-t-elle évolué depuis le coup d’État qui a porté le Capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir ? 

Jérôme Pigné : Il y a un discours qui a évolué. Il vise à pointer du doigt cet héritage sur lequel ils sont en train de s’asseoir. C’est-à-dire une insécurité grandissante, une mal gouvernance, des difficultés socio-économiques. Le principal changement intervient au niveau de la posture, du discours. Il se caractérise aussi sur le terrain par une volonté de s’inscrire en rupture avec des partenariats classiques, tels que celui avec l’ancienne puissance coloniale, la France. 

On observe non pas un regain de stabilité, mais une volonté de s’affranchir de ce que le régime appelle une tutelle et de repenser les modèles de coopérations.Jérôme Pigné, président et co-fondateur du réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel

Il y a un changement de discours dans la lutte contre le terrorisme, mais aussi une orientation beaucoup plus souverainiste pour les uns, populistes pour d’autres. Cela rejoint une logique de redéfinition de ses priorités, de ses intérêts et des partenariats. À travers cette dynamique là, on observe non pas un regain de stabilité, mais une volonté de s’affranchir de ce que le régime appelle une tutelle et de repenser les modèles de coopérations. 

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Il semblerait que le Burkina Faso soit en train de s’inspirer de ce qui est fait au Mali. Le Premier ministre burkinabè a été ces dernières semaines en Russie. Cette visite a possiblement été facilitée logistiquement par le Mali, car il serait parti depuis Bamako. Le changement  est surtout dans la posture, les discours. 

TV5MONDE : Le Burkina Faso demande à la France de remplacer son ambassadeur. Y a-t-il un lien entre les problématiques sécuritaires et diplomatiques ? 

Jérôme Pigné : Le postulat de cette transition, c’est que les régimes précédents ont failli. Ils ont aussi failli de par l’architecture de la coopération avec un certain nombre de partenaires internationaux. C’est évidemment la France qui est visée car elle a eu un leadership politique et militaire, à travers son intervention au Sahel(NDLR : 400 soldats français sont actuellement présents au Burkina Faso. Le ministre des Armés Sébastien Lecornu envisage leur retrait). Cela fait partie de ce narratif qui consiste à dire qu’ils trouvent une situation dont ils héritent, dont il faut corriger les travers. L’un des travers est le déséquilibre, le manque de réciprocité dans la coopération avec le partenaire historique et stratégique qui était la France. 

Les autorités considèrent que si la France n’a pas réussi à lutter contre le terrorisme, c’est que quelque part elle en est responsable.Jérôme Pigné, président et co-fondateur du réseau de réflexion stratégique sur la sécurité au Sahel

L’ambassadeur de France prié de plier bagage

  • Selon un courrier qui a fuité sur les réseaux sociaux, le ministère des Affaires étrangères du Burkina Faso a demandé fin décembre le remplacement de l’ambassadeur de France Luc Hallande. 
  • D'après plusieurs sources, cette demande est motivée par une lettre envoyée aux ressortissants français de Koudougou, dans laquelle il leur demandait de « se relocaliser. »

Ils agissent de manière très directe et très éloignée de la tradition diplomatique. Ils mettent à profit leurs idéologies. Ils considèrent que si la France n’a pas réussi à lutter contre le terrorisme, c’est que quelque part elle en est responsable. Les discours sont suivis d’une certaine forme de matérialisation très concrète et réelle. Cela s’inscrit dans une reformulation du partenariat stratégique à court terme. C’est la volonté affichée du moment et la France est le premier fusible de cette volonté. 

TV5MONDE : Quelles solutions permettraient de résoudre les problématiques sécuritaires au Burkina Faso ? 

Jérôme Pigné : Malheureusement, au Burkina Faso comme dans d’autres pays, les solutions doivent nécessairement à court et moyen terme être endogènes. La difficulté pour les États du moment, c’est qu’on a une volatilité politique. Cela ne peut pas favoriser la mise en place de grands chantiers. La réorganisation de l’armée est un processus qui se réfléchit en amont. Ce n’est pas en un claquement de doigt que l’on peut acquérir du matériel militaire et logistique. 

La difficulté, c’est à la fois de panser les blessures du moment, et d’adopter une stratégie militaire pour lutter contre le terrorisme. En même temps, ce sont des pays qui sont fragilisés structurellement par une pauvreté endémique, des institutions, de la corruption, etc. La réponse doit nécessairement être endogène, accompagnée par les partenaires internationaux. Il faut donc à la fois agir sur le court terme tout en ayant une vision qui soit géopolitique dans l’intérêt et la montée en puissance des armées mais surtout d’avoir une approche plurisectorielle. Il est difficile de concilier court et moyen-long terme. La réalité du terrain rattrape souvent les grands idéaux de ces régimes transitoires.