Afrique

Djibouti, un pivot stratégique cher aux puissances étrangères

Ce 3 mai 2007, un hélicoptère de l'armée française survole le port de Djibouti. La France compte encore 1500 soldats dans ce petit État d'Afrique de l'Est.
Ce 3 mai 2007, un hélicoptère de l'armée française survole le port de Djibouti. La France compte encore 1500 soldats dans ce petit État d'Afrique de l'Est.
© AP / Sayyid Azim

La France, la Chine, les États-Unis, mais aussi le Japon, l'Allemagne, l'Espagne ou encore l'Italie. La liste des forces armées étrangères à Djibouti est longue. Ce petit pays de l'Afrique de l'Est occupe en effet une position stratégique centrale dans le contrôle d'une des routes maritimes les plus empruntées au monde. Le président sortant Ismaïl Omar Guelleh a su jouer des appétits de chaque puissance pour conforter ce rôle stratégique. L'élection présidentielle se tient ce 9 avril. Analyse.
 

La base militaire chinoise est idéalement située, tout près de ce qui est le poumon économique de Djibouti : son port d’une cinquantaine d’hectares transformés en zone de libre-échange. La base jouxte le port de Doraleh. Le numéro deux de l’armée de la République populaire de Chine s’était lui-même déplacé en mai 2017 pour l'inaugurer. Les soldats chinois étaient alors 400. Ils sont désormais 1500. Et les installations de la base militaire peuvent potentiellement accueillir plus de 10 000 hommes. Le drapeau de la Chine flotte donc désormais fièrement sur Djibouti. Mais les Chinois ne sont pas seuls. Des troupes japonaises, espagnoles, allemandes, italiennes, espagnoles et américaines sont désormais installées durablement dans ce petit Etat de l’Afrique de l’Est. Plusieurs milliers de bottes de soldats étrangers foulent aujourd'hui quotidiennement  ce territoire aride d’à peine 23 000 kilomètres carrés et de moins d’un million d’habitants, coincé entre l'Éthiopie, l'Érythrée et la Somalie.
 
Les principales forces militaires étrangères à Djibouti sont françaises, américaines et chinoises. Le nombre de soldats chinois à Djibouti est estimé à 1500 hommes. Les Français ont 1500 soldats sur place et les Américains sont plus de 4000. Les Japonais, Italiens, Allemands et Espagnols ont également des forces militaires sur Djibouti.
Les principales forces militaires étrangères à Djibouti sont françaises, américaines et chinoises. Le nombre de soldats chinois à Djibouti est estimé à 1500 hommes. Les Français ont 1500 soldats sur place et les Américains sont plus de 4000. Les Japonais, Italiens, Allemands et Espagnols ont également des forces militaires sur Djibouti.
© TV5MONDE

Devenu indépendant tardivement, en juin 1977, le jeune Etat, ancienne colonie française, avait longtemps compté sur une relation quasi exclusive avec la France pour assurer sa protection. Les militaires français aujourd'hui sont moins présents. La base française compte encore 1500 hommes sur place contre plus de 4000 auparavant. « Le pouvoir djiboutien et son président Ismaïl Omar Guelleh ont cherché ces dernières années à sortir d’une forme de dépendance vis-à-vis de la France. Et dans ce sens, on peut dire que le président djiboutien a réussi », assure Sonia Le Gouriellec, chercheuse, spécialiste de Djibouti et professeure associée à Sciences Po Paris, auteure de Djibouti, la diplomatie de géant d'un petit Etat.

Les relations entre la France et Djibouti se sont détériorées au moment de l’affaire Borrel en 1995. Le pouvoir djiboutien a commencé à chercher d’autres alliés.Sonia Le Gouriellec, chercheuse

« Les relations entre la France et Djibouti se sont détériorées au moment de l’affaire Borrel en 1995. Le pouvoir djiboutien a commencé à chercher d’autres alliés », explique la chercheuse. Le 18 octobre 1995 un magistrat français, Bernard Borrel, disparaît à Djibouti. Son corps est retrouvé le lendemain dans un ravin à demi calciné. L'enquête locale avait conclu à un suicide mais celle menée par la justice française, après exhumation du corps à la demande de la veuve, privilégie la thèse d'un assassinat. Des mandats d'arrêt ont été délivrés en 2006 contre le procureur et le chef des services secrets de Djibouti pour une présumée "subornation de témoins".  L’actuel président de Djibouti Ismaïl Omar Guelleh était alors le directeur de cabinet du président de l’époque (1977-1999) Hassan Gouled Aptidon.

Les troupes américaines s’installent donc en septembre 2002, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York dans l’ancienne base de la légion étrangère française, le camp Lemonnier. Ils sont aujourd'hui 4000 et constituent le premier contingent étranger. Le pouvoir djiboutien ne va pas tarder à tout faire pour attirer d’autres contingents étrangers. C’est ce que constate Gérard Prunier, chercheur franco-canadien, spécialiste de l’Afrique de l’Est et directeur du Centre français des études éthiopiennes du CNRS. « Ismaïl Omar Guelleh s’est offert au plus offrant », ironise le chercheur. « L’installation de ces bases n’est pas gratuite. Elle constitue une source de revenus non négligeables même si la principale source de revenus reste le port pour Djibouti. Le port reste le principal débouché maritime de l’économie éthiopienne », précise le chercheur.

Être présent à Djibouti permet d’assurer le contrôle du détroit de 28 kilomètres de large, Bab-el-Mandeb. Plus de 40% du pétrole mondial passe par cet étroit corridor.

Gérard Prunier, chercheur

Le port de Djibouti donne sur le détroit de Bab-el-Mandeb. Plus de 40% du pétrole mondial passe par ce corridor de 28 kilomètres de large.
Le port de Djibouti donne sur le détroit de Bab-el-Mandeb. Plus de 40% du pétrole mondial passe par ce corridor de 28 kilomètres de large.
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Sonia Le Gouriellec, estime que l’on peut parler de "rente". « Les loyers payés par les sept pays qui ont des troupes à Djibouti s’élèveraient à un peu plus de 170 millions de dollars. C’est un peu plus du 10% du budget national du pays, même si nous ne connaissons pas réellement avec exactitude le loyer payé par la Chine pour sa base », estime la chercheuse. Comme un symbole, la France, ancienne puissance coloniale, doit payer également un "loyer", estimé à 40 millions de dollars par an.
 
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L’endroit est en effet stratégique pour toutes les puissances installées à Djibouti.
«Être présent à Djibouti permet d’assurer le contrôle du détroit de 28 kilomètres de large, Bab-el-Mandeb. Plus de 40% du pétrole mondial dans le monde passe par cet étroit corridor », explique Gérard Prunier, spécialiste de l’Afrique de l’Est. "Les puissances européennes, telles que l’Espagne ou l’Allemagne, et le Japon se sont aussi installés à Djibouti pour garantir la sécurité de cette route maritime face à l’essor de la piraterie" dans cette zone, explique Sonia Le Gouriellec.

Un acteur semble se détacher à Djibouti. La Chine n’est pas seulement là pour des raisons exclusivement sécuritaires, constate la chercheuse Sonia Le Gouriellec. «Quand les Chinois sont arrivés, c'était l'euphorie avec le lancement de grands travaux d'infrastructures financés par Pékin. Ce fut le cas des infrastructures portuaires mais aussi ferroviaires. »

14 milliards de dollars d'investissement chinois en 6 ans

Entre 2012 et 2018 la Chine a investi un peu plus de 14 milliards de dollars dans ce petit pays. La contrepartie a été celle de l’endettement. « Aujourd'hui les Djiboutiens ont du mal à rembourser les prêts consentis par la Chine, qui tient l'essentiel de leur dette », ajoute la chercheuse. Pékin détient 70% de la dette djiboutienne. Et celle-ci avoisine les 1,2 milliard de dollars.
 

Djibouti est passé d'une dépendance française à une dépendance chinoise.

Sonia Le Gouriellec, chercheuse

Selon Sonia Le Gourrielec, « le pays est passé d’une dépendance française à une dépendance chinoise ». Et aujourd'hui selon Gérard Prunier, « la politique de rééquilibrage voulue par Ismaïl Omar Guelleh vers d’autres acteurs que la France est un échec ». « La présence chinoise est aujourd’hui le pendant maritime des routes de la soie. Les Chinois contrôlent notamment les chemins de fer, les transports vers l’Ethiopie. Djibouti est perçue comme la porte d’entrée des intérêts chinois vers l’Afrique de l’Est. Les Français au XIXème siècle ont fait à peu près la même chose en construisant une ligne de chemin de fer vers ce que les Européens appelaient à l'époque l’Abyssinie pour s’assurer des débouchés vers cette partie du continent », explique le chercheur.

Rencontre à Pékin ce 2 septembre 2018 entre Xi Jinping et Ismaïl Omar Guelleh. La Chine est devenue le premier créancier de Djibouti.<br />
 
Rencontre à Pékin ce 2 septembre 2018 entre Xi Jinping et Ismaïl Omar Guelleh. La Chine est devenue le premier créancier de Djibouti.
 
© AP / Andy Wong
«Pour l’instant, la présence militaire chinoise sur ces routes du commerce mondial reste nulle sauf à Djibouti. Djibouti constitue une première pour la Chine et il est fort probable que la Chine reproduise ce schéma ailleurs, celui d’une installation portuaire couplée avec une forte présence militaire », ajoute Gérard Prunier. La présence chinoise est loin de faire des heureux. « Des "accidents" se sont produits entre soldats chinois et américains. Et Washington n’est pas du tout rassurée par une telle concentration de troupes dans un si petit espace », indique le chercheur. Quitter Djibouti a été une option pour les militaires américains.

« Les Américains ont réfléchi à s’installer dans le Somaliland voisin.  Mais le Somaliland n’est pas reconnu internationalement », explique le chercheur Gérard Prunier. Le Somaliland est un ancien territoire britannique situé dans la Corne de l'Afrique. Son indépendance autoproclamée en 1991 de la Somalie n’est pas reconnue par la communauté internationale.

Sonia Le Gourrielec ne voit pas forcément dans cette concentration inédite de troupes étrangères, dans un si petit territoire, un risque de confrontation. «Ils sont tous venus sécuriser la route maritime et lutter contre la piraterie présente en mer Rouge et dans le Golfe d’Aden. Djibouti peut être aussi un lieu de coopération. L'intérêt est commun », explique la chercheuse. En tout cas, l'impact économique de ces présences militaires étrangères reste marginal pour la population.

70% de la population vit avec moins de 3 dollars par jour

« Le pouvoir n’a pratiquement rien distribué de cet argent tiré des "loyers" des bases étrangères. Plus de 70% de la population aujourd’hui vit avec un peu moins de 3 dollars par jour. On constate une énorme différence entre la richesse des membres du pouvoir et l’extrême pauvreté des habitants du pays », constate Sonia Le Gourrielec.  Au classement 2018 de l’indicateur du développement humain de l’ONU, Djibouti est classé 209ème sur 228 pays. Le pays fait partie des pays les moins avancés en matière de développement.
 
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