Afrique

En Afrique, la restitution des archives coloniales françaises en question

Archives de l'Afrique Equatoriale Française, conservées à Brazzaville, au Congo.
Archives de l'Afrique Equatoriale Française, conservées à Brazzaville, au Congo.
©D.R.

Alors que Bénédicte Savoy et Felwine Sarr ont rendu leur rapport sur "la restitution du patrimoine culturel africain", une nouvelle bataille mémorielle s'annonce. Une grande partie des archives coloniales françaises sont conservées en France. Un cinéaste congolais, Hassim Tall Boukambou, appelle à leur restitution. 

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C’est une conjonction de circonstances comme seule la vie en a le secret.  Il y a d’abord eu le discours d’Emmanuel Macron, prononcé le 28 novembre 2017, à l’Université Ouaga I, à Ouagadougou, au Burkina Faso.

Ce jour-là, évoquant le patrimoine africain présent dans les musées européens et les collections privées, le président français affirme : « […] Le patrimoine africain doit être mis en valeur à Paris mais aussi à Dakar, à Lagos, à Cotonou, ce sera une de mes priorités. Je veux que d'ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »

Effondrement de l'arrière du bâtiment du CFRAD, le Centre de Formation et de Recherche d'Art Dramatique, à Brazzaville, au Congo. 
Effondrement de l'arrière du bâtiment du CFRAD, le Centre de Formation et de Recherche d'Art Dramatique, à Brazzaville, au Congo. 
©D.R.

Trois mois plus tard, à Brazzaville, au Congo, l’on assiste à l’effondrement, suite à un glissement de terrain, de la partie arrière du bâtiment qui abritait le CFRAD, le Centre de Formation et de Recherche d’Art Dramatique. Une catastrophe qui met alors en danger les archives de l’ex-AEF conservées ici, et qui, comme l’écrivent les historiens français Jean-Pierre Bat et Vincent Hiribarren « constituent un patrimoine partagé entre la France et les Républiques issues de l’ancienne AEF [Afrique Equatoriale Française] : Congo-Brazzaville, Gabon, Centrafrique et Tchad. » 

Sauvegarde, numérisation et mise en valeur des archives

Face à la gravité de la situation, une délégation conduite par la directrice générale du patrimoine des archives de France, Odile Welfelé, s’est rendue à Brazzaville, à l’invitation du ministre congolais de la Culture, Dieudonné Moyongo.  Objectif de cette mission : la sauvegarde, la numérisation et la mise en valeur de ces archives. Il n’en fallait pas plus pour inciter des acteurs de la société civile africaine à s’engouffrer dans la brèche, afin de revendiquer la collecte, la numérisation et la restitution des archives coloniales détenues en Europe.

Déménagement des archives de l'AEF du CFRAD vers un nouveau site de la capitale congolaise.
Déménagement des archives de l'AEF du CFRAD vers un nouveau site de la capitale congolaise.
©D.R.

« Nous prenons au mot le président français Emmanuel Macron », affirme sourire en coin, le producteur et documentariste congolais Hassim Tall Boukambou. « Les archives du patrimoine écrit liées à la traite négrière, ajoute-t-il, à l’esclavage et à la colonisation, sont un patrimoine commun, au même titre que les œuvres d’art. » Aujourd’hui à la tête de Maison des Archives Congo, une association à but non lucratif, mandatée sur ces questions par le ministère congolais de la Culture, il milite désormais pour la restitution numérique des archives détenues par les institutions privées ou publiques européennes.

Bande annonce du documentaire Revolutionnaire(s), réalisé par Hassim Tall Boukambou.

Cet engagement, Hassim Tall Boukambou le doit d’abord à son parcours. Depuis 2005, il produit et réalise en effet des films documentaires, pour lesquels il a parfois été confronté aux difficultés liées à l’exploitation et à la diffusion des archives. Il y a trois ans, lors de la sortie de son excellent film documentaire intitulé Révolutionnaire(s), il s’est résolu à embrasser ce combat pour la sauvegarde et le partage des archives. Une façon aussi de pallier les manques et les faiblesses des autorités africaines sur ces questions. 

S’agissant par exemple des archives de l’Afrique Equatoriale Française conservées aux Archives nationales d’outre-mer, à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, Hassim Tall Boukambou estime qu’elles doivent être numérisées et mises gracieusement à la disposition des pays africains.

Archives de l'AEF : patrimoine partagé ou disputé ?

Au moment des indépendances, en 1960, la question des archives a été réglée selon le modèle qui avait prévalu dix ans plus tôt, en Indochine, lors de la création des Etats associés. Et comme le rappelle l’historien et archiviste Jean-Pierre Bat : « Le principe retenu est le suivant : les archives dites de souveraineté sont rapatriées en France métropolitaine, les archives de gestion sont maintenues dans les territoires africains. »

Archives de l'AEF conservées à Brazzaville, au Congo.
Archives de l'AEF conservées à Brazzaville, au Congo.
©D.R.

Ces archives de gestion, c’est-à-dire l’ensemble des documents « qui permettent la continuité de l’action administrative et la préservation des intérêts des populations locales », vont alors servir de base à la constitution des archives nationales africaines. Une situation qui est surtout vraie en AEF. Car l’ensemble des archives coloniales avaient été laissées à Dakar, pour ce qui est de l’AOF, l’Afrique Occidentale Française. Au moins deux raisons à cela : la présence française était plus ancienne au Sénégal – dès le XVIIème siècle – et les institutions de l’AOF avaient été mises en place dès la fin du XIXème siècle. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les archives de l’AEF ont été réellement structurées et organisées.

Il n’empêche, la question de la restitution des archives dites de souveraineté de l’AEF reste entière. En 1973, le Congo Brazzaville a réclamé le rapatriement de ces archives. En vain. Un refus signifié par la direction des Archives de France, et qui, selon Jean-Pierre Bat, reposait sur trois arguments techniques : « Une raison de principe : les archives conservées à Aix le sont au titre du principe de souveraineté défini en 1950 et confirmé en août 1959 à Brazzaville. Une raison de droit : le Congo n’est pas l’héritier de l’AEF, seulement du Moyen-Congo. Une raison de fait : les archives de gestion sont effectivement restées sur place, seules archives revendicables. »

Ce débat fait écho à celui concernant les œuvres d’art. Et le récent rapport remis au président français Emmanuel Macron, par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, le rend plus que jamais d'actualité. Certes il se pose de façon différente, s’agissant des archives coloniales. Car dans ce domaine, des politiques de collaboration existent depuis longtemps. C’est notamment le cas du microfilmage, qui permet de donner accès au patrimoine de l’AEF depuis l’Afrique. Afin d’éviter les écueils de la restitution, beaucoup préconisent la numérisation de ces archives, et la mise en place d’un patrimoine partagé. C’était d’ailleurs l’une des questions de la dernière conférence du Conseil International des Archivistes, qui s’est tenue le mois dernier à Yaoundé, au Cameroun. Une première, depuis la création de cette organisation en 1948.