En Côte d’Ivoire, "les programmes politiques ne reposent pas sur des idées, mais surtout sur des personnes"

Les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo vont se rencontrer samedi prochain à Daoukro, dans le centre du pays, fief historique de Bédié. Selon Geoffroy-Julien Kouao, politologue et essayiste, auteur notamment de Côte d’Ivoire : une démocratie sans démocrates ?, paru aux éditions Kamit, il s’agit d’une constante de la politique ivoirienne : faire des alliances contre celui qui est au pouvoir. Entretien.
 
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Gbagbo et Bedie
Les anciens présidents ivoiriens Henri Konan Bédié (à gauche) et Laurent Gbagbo (à droite), vont se rencontrer samedi 10 juillet prochain, à Daoukro, dans le centre de la Côte d'Ivoire.  
© AP Photo/Peter Dejong, Diomande Ble Blonde
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TV5MONDE : Une rencontre est prévue samedi prochain, à Daoukro, dans le centre du pays, entre les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Quelle signification politique revêt ce rendez-vous ?

Kouao couv

Geoffroy-Julien Kouao : Avant même les élections présidentielles d’octobre 2020, il avait été annoncé une possible alliance entre le FPI, le Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo, et le PDCI-RDA, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire – Rassemblement démocratique africain de Henri Konan Bédié. Pour des raisons conjoncturelles, cette alliance n’a pas vu le jour. Et l’élection n’a pas vu la participation de Henri Konan Bédié, qui avait appelé au boycott du scrutin.

De retour en Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo souhaite réactiver cette alliance dans la perspective de l’élection présidentielle de 2025. Nous sommes là devant une constante de la politique ivoirienne, qui consiste à faire des alliances contre celui qui est au pouvoir. Je rappelle que durant la décennie 90, le PDCI-RDA de Henri Konan Bédié était au pouvoir. Les opposants, c’est-à-dire Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara du RDR, le Rassemblement des Républicains, ont formé une alliance appelée le Front républicain, pour combattre politiquement Henri Konan Bédié. Et ce Front républicain a conduit à la chute de Henri Konan Bédié en 1999, avec l’intervention des militaires.

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En 2000, Laurent Gbagbo accède au pouvoir. Quelques années plus tard, le PDCI-RDA et le RDR forment le RHDP, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, pour lutter contre Laurent Gbagbo. Ce qui a débouché sur la chute, en 2010, du régime du Front populaire ivoirien. Aujourd’hui, c’est Alassane Ouattara qui est au pouvoir et MM. Bédié et Gbagbo envisagent une coalition pour le combattre. Tout ceci montre bien que nous sommes dans un classique de la politique ivoirienne, qui consiste à faire des alliances non pas idéologiques mais purement électoralistes.

 

Nous sommes là devant une constante de la politique ivoirienne, qui consiste à faire des alliances contre celui qui est au pouvoir

Geoffroy-Julien Kouao, politologue et essayiste


TV5MONDE : A l’occasion des législatives de mars dernier, remportées par le RHDP, le parti au pouvoir, le FPI de Laurent Gbagbo s’est allié au PDCI-RDA de Henri Konan Bédié. La rencontre entre les deux hommes est-elle une manière d’entériner cette alliance ?
 
Geoffroy-Julien Kouao : Oui, évidemment. Comme vous l’avez souligné, lors des dernières élections législatives, la coalition EDS, Ensemble pour la démocratie et la souveraineté, qui représente la branche du FPI qui soutient Laurent Gbagbo, et le PDCI-RDA, se sont mis ensemble dans certaines circonscriptions électorales pour se donner plus de chances de remporter ces élections. Et ce fut le cas dans plusieurs localités où cette alliance était présente.

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Et donc aujourd’hui, c’est la rencontre au sommet de leurs leaders pour entériner officiellement cette alliance. Ce qui est idéologiquement incompréhensible, en ce sens que le PDCI revendique son appartenance au centre-droit, tandis que le FPI se réclame du socialisme, donc de la gauche. Seulement, dans la sociologie politique ivoirienne, les idées ne comptent pas, ce sont les intérêts conjoncturels qui sont purement et simplement guidés par les enjeux électoralistes. Pour 2025, le FPI et le PDCI-RDA affutent déjà leurs armes. Leur objectif c’est de dégager le président Alassane Ouattara par les voies démocratiques.
 
TV5MONDE : Malgré tout, au moment où il faudra présenter un programme au peuple ivoirien, sur quelle base cette alliance va-t-elle se fonder pour essayer de convaincre ?
 
Geoffroy-Julien Kouao : Dans la dynamique de la politique ivoirienne, les programmes politiques ne reposent pas sur des idées, mais plutôt sur des personnes. Et aujourd’hui, le PDCI et le FPI ne peuvent que présenter Bédié et Gbagbo comme les seules alternatives politiques crédibles pour 2025, face au président Alassane Ouattara. Evidemment, le contenu de ce programme se résume à tout sauf Ouattara, ou bien dégager Ouattara. 

En Côte d’Ivoire, les programmes politiques ne reposent pas sur des idées, mais surtout sur des personnes.

Geoffroy-Julien Kouao, politologue et essayiste

Comme par le passé lorsque Gbagbo et Ouattara se sont mis ensemble pour réclamer le départ de Bédié, ou plus récemment, lorsque ce même Bédié et Ouattara se sont mis ensemble pour exiger le départ de Laurent Gbagbo. Donc, en Côte d’Ivoire, les programmes politiques ne reposent pas sur des idées, mais surtout sur des personnes. Et les trois personnalités les plus influentes de la scène politique actuelle sont Ouattara, Bédié et Gbagbo.
 
TV5MONDE : Quels seront selon vous les principaux enjeux de cette élection présidentielle de 2025 ?
 
Geoffroy-Julien Kouao : Le principal enjeu sera que l’on puisse enfin organiser des élections transparentes et apaisées dans ce pays. Car depuis l’instauration du multipartisme en Côte d’Ivoire, c’est autour de l’élection présidentielle qu’on assiste à la fracture politique et sociale. En 1995, soit 5 ans après l’instauration du multipartisme, la première élection multipartite a causé la mort de trente personnes. Cinq ans plus tard, en 2000, l’élection présidentielle a provoqué trois cents morts.

Manif
Manifestation contre un troisième mandat du président Alassane Ouattara, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 13 août 2020.
© AP Photo/Diomande Ble Blonde

En 2010, il y a eu trois milles morts et la Côte d’Ivoire a basculé dans une quasi-guerre civile. Et tout récemment, en octobre 2020, l’on a assisté, une fois de plus, à une crise électorale meurtrière, avec près d’une centaine de morts. Jusqu’à présent, nous avons été incapables d’organiser des élections concurrentielles apaisées. Voilà pourquoi l’enjeu de la présidentielle de 2025 sera évidemment l’organisation d’une élection ouverte, concurrentielle et apaisée.         
 
TV5MONDE : L’ancien premier ministre de Laurent Gbagbo, Pascal Affi N’Guessan, appelle Ouattara, Bédié et Gbagbo à se rencontrer pour que la Côte d’Ivoire dit-il, « sorte définitivement de la crise et se réconcilie ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

 
Geoffroy-Julien Kouao : En tant que politologue, je ne crois pas en la rhétorique de la réconciliation nationale, même si des volontés sont affichées ça et là. Car dans la réalité, personne ne veut de cette réconciliation, ni le pouvoir, ni l’opposition. La crise politique ivoirienne est partie d’une élection, celle de 2010.

Ouattara
Le président ivoirien Alassane Ouattara et son épouse Dominique Ouattara, à la sortie d'un bureau de vote lors de la dernière présidentielle, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 31 octobre 2020.
© AP Photo/Leo Correa

Je pense que c’est par des élections que les Ivoiriens peuvent se réconcilier, c’est-à-dire organiser des élections transparentes, régulières, ouvertes, et qui permettent aux uns et aux autres de mesurer leurs capacités de mobilisation, de voir ce qu’ils représentent réellement sur l’échiquier politique.

Au sortir de ces élections, il y aura bien entendu une majorité et une opposition. Et si tout le monde est d’accord sur les résultats, il est évident que cela participera de la réconciliation nationale. Les appels des uns et des autres sont à saluer. Mais je précise que Pascal Affi N’Guessan parle de réconciliation nationale, alors qu’il est lui-même incapable de réconcilier son parti le Front populaire ivoirien [Le FPI est encore divisé en deux camps, l’un qui soutient Affi N’Guessan, et l’autre resté fidèle à Laurent Gbagbo, NDLR].

Affi Nguessan
Pascal Affi N'Guessan face aux médias, après le dépôt de sa candidature pour la dernière élection présidentielle, à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le 27 août 2020.
© AP Photo/Diomande Ble Blonde

On ne peut pas demander la réconciliation au niveau d’un village, alors que dans sa propre famille on est incapable de la faire. Tout ceci montre qu’il y a beaucoup d’hypocrisie qui entoure cette rhétorique de le réconciliation nationale en Côte d’Ivoire.
 
TV5MONDE : Laurent Gbagbo s’est rendu à Kinshasa, en RDC, pour y rencontrer l’ancien vice-président congolais Jean-Pierre Bemba, avec qui il s’est lié d’amitié durant ses années de détention à la CPI, à La Haye, aux Pays-Bas. Peut-on voir dans ce déplacement l’amorce d’une future tournée africaine ?
 
Geoffroy-Julien Kouao : D’après le communiqué envoyé à la presse par l’entourage de Laurent Gbagbo, il s’agit d’un voyage privé. Evidemment, le fait d’informer la presse en précisant qu’il s’agit d’une visite privée montre que ce voyage n'est plus privé, mais public.

Laurent Gbagbo, après dix ans d’absence sur le territoire national ivoirien et sur la scène politique africaine, nous montre qu’il a bien des ambitions pour la présidentielle de 2025.

                                                                        Geoffroy-Julien Kouao, politologue et essayiste

Il est évident que Laurent Gbagbo, après dix ans d’absence sur le territoire national ivoirien et sur la scène politique africaine, nous montre qu’il a bien des ambitions pour la présidentielle de 2025. Il doit donc mettre en place tous les moyens opérationnels lui permettant de faire bonne figure lors de ce scrutin. D’où la pertinence de ses déplacements, aller renouer avec ses différents contacts extérieurs.

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Ensuite, la rencontre avec Henri Konan Bédié samedi prochain sera certainement l’entame d’une tournée nationale. Tout cela dans une perspective extrêmement claire, et il le dit à mots à peine voilés : il pense à son pays et il ne sait faire que la politique. On peut donc le dire sans risque de se tromper : Laurent Gbagbo affûte ses armes pour la prochaine présidentielle.