Afrique

Entre Ethiopie et Erythrée, "nous sommes dans une démarche très pragmatique"

Le président érythréen Issayas Afeworki et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 15 juillet 2018 à Addis Ababa.
Le président érythréen Issayas Afeworki et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, le 15 juillet 2018 à Addis Ababa.
© AP Photo/Mulugeta Ayene

Le 9 juillet 2018, à la surprise générale, l'Ethiopie et l'Erythrée annonçaient leur réconciliation après deux décennies de conflit frontalier. Un an plus tard, que sait-on des causes de ce soudain dégel ? Où en est-on aujourd'hui ? Entretien avec Serge Dewel, enseignant à l'INALCO et spécialiste de la Corne de l'Afrique.

TV5MONDE : Il y a un an, l'accord de paix entre l'Ethiopie et l'Erythrée était signé à la surprise générale. Un an après, y voit-on un peu plus clair dans les intentions de l'époque ?

Serge Dewel : 
Officiellement, on n’en sait pas beaucoup plus. Mais il faut garder en tête que l’Ethiopie a non seulement signé la paix avec l’Erythrée, mais elle s’est engagée dans une démarche dynamique de pacification de l’ensemble de la Corne de l’Afrique.
On a vu l’Erythrée signer la paix avec Djibouti, l’Ethiopie est aussi intervenue pour fortement calmer le jeu au Soudan du Sud. Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien a réuni les acteurs de l’Erythrée et de la Somalie pour leur faire signer des accords.

Carte de la Corne de l'Afrique. 
Carte de la Corne de l'Afrique. 
©TV5MONDE

J'ajoute encore qu'Addis Abeba a entrepris des projets économiques dont va bénéficier le Somaliland qui est un pays extrêmement enclavé. Signalons encore l’amnistie offerte aux mouvements de rébellion qui étaient réfugiés derrière la frontière érythréenne ou enfin, plus récemment l'intervention de l'Ethiopie au Soudan entre manifestants et militaires... Néanmoins, il est toujours intéressant de constater que, malgré toute cette politique de pacification extérieure, la situation éthiopienne reste extrêmement tendue au niveau intérieur. Les violences communautaires y restent nombreuses et des centaines de milliers de personnes ont été déplacées par ces affrontements. On a donc une paix à deux vitesses.

On peut penser que cette paix avec l’Erythrée entre dans la mise en place d’un contexte favorable au développement économique dont l’Ethiopie a énormément besoin.

Une démarche de pacification régionale donc, mais dans quel but ?

J’expliquerais cette paix par la nécessité d’une intégration régionale plus grande. Les prédécesseurs d’Abiy Ahmed, et en particulier Meles Zenawi, avaient une politique étrangère très tournée vers la Chine et l’Occident. Abiy Ahmed a, lui, une vraie politique africaine.

Cette intégration régionale est à mettre en parallèle avec toute une série de gros projets d’infrastructures. On parle toujours du train Djibouti-Addis Abeba mais c’est loin d’être le seul élément. Nous avons aussi la mise en connexion avec le Soudan du Sud qui produit du pétrole mais qui doit encore le vendre via le Soudan du Nord. Or, il existe un projet de terminal pétrolier à Lamu au Kenya qui connectera le Soudan du Sud, le Kenya et l’Ethiopie.

On peut donc penser que cette paix avec l’Erythrée entre dans la mise en place d’un contexte favorable au développement économique dont l’Ethiopie a énormément besoin. L’Ethiopie compte aujourd’hui plus de 105 millions d’habitants, et on attend plus de 200 millions à l’horizon 2050. Nous sommes donc dans une démarche très pragmatique et pas du tout humanitariste. 

Une paix uniquement pour des raisons économiques ? 

Je pense qu’indépendamment de ces arrières-pensées économiques, il s’agit-là d’une paix que Ahmed était pratiquement contraint d’accepter et de provoquer. En effet, l’Erythrée signe actuellement des contrats pour des bases militaires étrangères. Cela signifie qu’à terme, l’Erythrée risque de sortir de l’isolement dans lequel l’Ethiopie s’applique à la maintenir depuis la résolution du conflit en 2000.
Le fait d’accélérer un processus de paix devenu inéluctable lui permet aussi de jouer une carte d’amitié et de bonnes intentions et être l’acteur de la sortie de l’isolement de l’Erythrée.

Concrètement, comment s'est manifesté cette paix ? 

Il y a eu des ouvertures de frontières, des échanges, des reprises de relations tout à fait réelles. Cela a commencé assez rapidement par les vols d’Ethiopian Airlines et d’Eritrean Airlines entre Asmara et Addis Abeba. Il y a eu aussi des investissements. Mais aussi au niveau de la rue, cela a créé un sentiment global de grand optimisme des deux côtés.
Même si, côté érythréen, les sentiments étaient partagés entre une opposition qui considère que cette paix légitime tout le passé d’Issayas Afeworki et des citoyens ravis de pouvoir enfin sortir du pays et retrouver de la famille de l’autre côté. 

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Et qu'en est-il un an après ?
 

Nous ne sommes plus dans la même dynamique. Les choses suivent leur cours assez timidement mais dans une logique qui ne soit pas seulement bilatérale mais étendue aux pays voisins avec toujours cette logique d’intégration de la part de l’Ethiopie qui a tant besoin de vendre, de multiplier les connexions, les projets de route.
N’oublions jamais que si l’on connecte l’Ethiopie avec ses petits satellites immédiats mais aussi avec le Kenya voisin vers lequel les connexions routières et ferroviaires sont en train de se faire, le Kenya lui-même connecté avec le Soudan du Sud, l’Ouganda et la Tanzanie, cela donne un ensemble de population qui vient au troisième rang mondial. L’enjeu en terme de marché est énorme.

 Les populations éthiopiennes du Tigré sont-elles marginalisées par le nouveau pouvoir dirigé par le Premier ministre Abiy Ahmed ? 

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TV5MONDE | P. FÉRUS • L. BELLON