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Entre l'OTAN et l'Afrique, des liens mal connus, mais une histoire commune bien réelle

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Ancien secrétaire général de l'OTAN

L'ancien secrétaire général de l'OTAN Anders Fogh Rasmussen, lors d'une conférence de presse au siège de l'organisation, à Bruxelles, en Belgique, le vendredi 21 octobre 2011, jour de l'annonce de la fin de l'intervention militaire en Libye.

© AP Photo/Virginia Mayo
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Alors que se termine le sommet de l’OTAN qui s’est tenu les 11 et 12 juillet 2023, à Vilnius, en Lituanie, nous avons décidé de nous pencher sur l’histoire de la présence de l’Alliance atlantique en Méditerranée, ainsi que la coopération entamée en 2005 avec l’Union africaine. Une coopération qui s’est approfondie au fil des ans, malgré l’intervention militaire en Libye, initiée en 2011 par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, sous l’égide de l’ONU. 

Le 7 juin dernier, s’est tenue à Addis-Abeba, en Ethiopie, la 8ème édition des entretiens de travail entre responsables militaires de l’OTAN et de l’Union africaine (UA). Au cours de cette rencontre, les discussions ont notamment porté sur la coopération continue entre les deux organisations, le soutien de l’OTAN à la Force africaine en attente ou encore l’environnement sécuritaire mondial et ses défis.

Une présence très ancienne en Méditerranée

C’est en 2005, dans le cadre de son intervention dans la région du Darfour, au Soudan, en proie à une guerre civile meurtrière dès 2003, que l’Union africaine sollicite pour la première fois le soutien de l’OTAN. Un soutien qui concerne alors la logistique et le transport aérien. Depuis, les relations et la coopération entre les deux organisations se sont développées et concernent essentiellement trois domaines : le soutien opérationnel (transport aérien et maritime stratégique), la formation et l’aide structurelle. Cette dernière concerne essentiellement la Force africaine en attente (FAA). Mécanisme interarmes composé de soldats, policiers et civils en attente dans leurs pays d’origines, la FAA qui a été créée en 2003 n’est toujours pas entrée en action à ce jour.

En étoffant ainsi ses relations avec l’Union africaine, l’OTAN étend par la même occasion son périmètre d’intervention défini dans l’article 6 de son acte de naissance. Au moment de sa création par le traité de Washington du 4 avril 1949, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, initiée par les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et neuf autres membres fondateurs, dispose d’un périmètre d’intervention qui concerne principalement l’Europe occidentale et l’Amérique du nord. Mais dès l’origine, ce périmètre couvre également les territoires et départements français situés au sud de la Méditerranée, le territoire de la Turquie, les îles placées sous la juridiction de l’une des parties dans la région de l’Atlantique nord ou au nord du tropique du Cancer.

Les interventions « hors zone » de l’OTAN se concentrent tout spécifiquement dans la Méditerranée. Centre virtuel de la connaissance sur l'Europe

Très vite cependant, la guerre froide et les tensions croissantes entre les Etats-Unis et l’ex-URSS, conduisent les pays membres de l’OTAN à envisager des interventions dites « hors zone », car situées en dehors du périmètre défini à l’article 6 de son traité. Et comme le souligne une étude du CVCE, Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe, établissement public luxembourgeois créé en 2002 et qui se consacre à l’histoire du processus d’intégration européenne : « Les interventions « hors zone » de l’OTAN se concentrent tout spécifiquement dans la Méditerranée et ce, pour plusieurs raisons. La zone est stratégique pour les pays d’Europe occidentale : quatre États membres (Espagne, France, Grèce Italie) possèdent un littoral méditerranéen ; la France et le Royaume-Uni disposent de territoires ou exercent une autorité sur des territoires outre Méditerranée. »

Par ailleurs, toute cette zone autour de la Méditerranée constitue également un espace stratégique pour le transit des produits pétroliers importés du Moyen-Orient, à destination de l’Europe ou de l’Amérique du nord. Les premières opérations de l’OTAN se situent donc à la lisière du continent africain, puisque la mer Méditerranée constitue alors une sorte de ligne de front. Ce qui explique qu’en 1951, l’OTAN crée à Naples, en Italie, les Forces alliées du Sud Europe (AFSOUTH). Et l’année suivante, l’Alliance atlantique met sur pied les forces alliées de la Méditerranée (AFMED). A l’époque, la stratégie d’endiguement mise en œuvre par les Etats-Unis pour limiter l’extension de la zone d’influence soviétique, n’empêche pas l’URSS de développer des liens étroits avec l’Egypte ou encore l’Algérie. En 1969, après la guerre des Six jours (5 au 10 juin 1967), qui oppose Israël à l’Egypte, la Syrie et la Jordanie, l’OTAN crée la Naval On-Call Force Mediterranean. Une force navale destinée alors à sécuriser la zone méditerranéenne, tout en accroissant la pression sur les pays pro-soviétiques comme l’Egypte et en protégeant les monarchies d’Afrique du nord.

La déstabilisation de la Libye

Toujours en 1969, l’Alliance atlantique ne parvient cependant pas à éviter le coup d’Etat mené par le colonel Mouammar Kadhafi contre le roi Idriss 1er, au pouvoir en Libye depuis 1951. Peu de temps après, le régime Kadhafi parvient même à contraindre les Etats-Unis à évacuer leurs bases militaires dans le pays. Avec la chute des dictatures au Portugal et en Grèce en 1974, puis la fin du franquisme en Espagne un an plus tard, l’OTAN renforce sa position en Méditerranée. L’adhésion de l’Espagne à l’OTAN en 1982 contribue très largement à lui faciliter l’accès à la région de Gibraltar pour patrouiller dans l’Atlantique Nord, tout en permettant un accroissement de ses bases en Méditerranée. Mais la première opération « hors zone » d’envergure de l’Alliance atlantique a lieu en Afghanistan après les attentats du 11-Septembre contre les Etats-Unis. Jusqu’à leur retrait en 2021, les pays membres et les pays partenaires de l’OTAN ont déployé des forces militaires en Afghanistan sous mandat onusien. Objectif : empêcher que le pays ne redevienne un sanctuaire du terrorisme contre les pays de l’OTAN. 

Sarkozy et Cameron en Libye

L'ancien Premier ministre britannique David Cameron, à droite, feu le Premier ministre du Conseil national de transition(CNT) Mahmoud Jibril, l'ex-chef du CNT Mustafa Abdul-Jalil et l'ancien président français Nicolas Sarkozy, lors d'une conférence de presse, à Tripoli, en Libye, le jeudi 15 septembre 2011.

© AP Photo/Eric Feferberg, Pool

Sur le continent africain, c’est en 2011 que se déroule en Libye la première opération militaire conduite par l’OTAN. A l’époque, le pays fait face à un appel au soulèvement lancé depuis Benghazi. Intitulée « Unified Protector » et menée par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, cette intervention militaire sous l’égide de l’ONU est justifiée par des considérations humanitaires. L’opération se solde par la chute du régime de Mouammar Kadhafi et l’assassinat dans des conditions mystérieuses de ce dernier en octobre 2011. « Aujourd’hui, estime le journaliste et essayiste nigérien Seidik Abba, nombreux sont ceux qui pensent que l’aggravation de l’insécurité au Sahel et de façon générale en Afrique de l’ouest, a été créée par l’OTAN avec la déstabilisation de la Libye. » 

L’une des nombreuses conséquences de la dislocation du régime de Kadhafi est le pillage des gigantesques stocks d’armes qu’il avait constitués au fil des décennies. Ancien colonel de la gendarmerie mauritanienne et chercheur à l’ISS, l’Institut d’études de sécurité, à Dakar, au Sénégal, Hassane Koné nous précise à ce sujet : « A la suite de cette opération de l’OTAN, il y a eu le déversement d’un arsenal inouï dans le Sahel, y compris dans les pays du bassin du lac Tchad. Les bandes criminelles se sont même retrouvées en possession d’armes que ne possédaient pas les armées régulières. » Et s’agissant du chaos dans lequel la Libye a été plongée depuis, Hassane Koné ajoute : « Comme disait feu le président tchadien Idris Deby Itno, l’OTAN n’a pas assuré le service après-vente. Or, quand ils ont mené cette opération, ils n’ont pas consulté l’Union africaine. Pourtant, à l’époque, l’UA était dans une démarche de médiation que l’OTAN a volontairement contrariée. »

Une délégation de l'UA à Tripoli

Sur cette photo d'archive du dimanche 10 avril 2011, devant une tente, à Tripoli, en Libye, de gauche à droite : l'ancien président sud-africain Jacob Zuma, le président congolais Denis Sassou-Nguesso et feu le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui venait d'accepter une médiation de l'Union africaine dans la crise libyenne.

© AP Photo/Pier Paolo Cito

Néanmoins, cet épisode libyen n’a pas mis un terme à la coopération entamée dès 2005 entre l’OTAN et l’Union africaine, bien au contraire. En 2015, l’Alliance atlantique a même ouvert un bureau de liaison au siège de l’UA, à Addis-Abeba, en Ethiopie. Quatre ans plus tard, un accord de coopération est signé entre l’OTAN et l’UA. Depuis, les deux organisations intensifient leur collaboration notamment en matière de lutte contre le terrorisme. Dans un projet de rapport de l’assemblée parlementaire de l’OTAN daté d’avril 2019, l’auteur indique ainsi dans ses conclusions préliminaires : « Les problèmes de sécurité qui sont apparus au Maghreb, au Sahel et dans d’autres parties de l’Afrique ne sauraient être analysés séparément : il faut prévenir la détérioration d’une situation sécuritaire déjà très fluctuante sur le continent. Cela revêt une importance toute particulière pour les Alliés européens car, sans doute plus rapidement qu’on ne pourrait le croire, l’instabilité aura des répercussions négatives tangibles sur leur propre sécurité. »