Entretien avec Denis Sassou-Nguesso : les "Pandora Papers" sont "pure machination"

Entretien. À l'occasion du sommet entre l'Union Africaine et l'Union Européenne, TV5MONDE a rencontré Denis Sassou-Nguesso, président du Congo-Brazzaville. Le chef de l'État a évoqué les promesses de financements européens, le sauvetage du bassin Congo, l'instabilité politique en Afrique de l'Ouest, le rejet de la présence française ou encore les Pandora Papers.

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Denis Sassou-Nguesso
Le président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso, au Forum de Paris sur la paix le 11 novembre 2021. AP/Christophe Ena.
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Ousmane Ndiaye, rédacteur en chef Afrique de TV5MONDE : Pour ce sommet UE-UA, les Africains visaient 250 milliards de dollars de financements environ, l'Europe s'engage sur des promesses de 150 milliards. N'êtes-vous pas un peu déçu ?
 

Denis Sassou-Nguesso, président de la République du Congo : Non, pas déçu parce que nous sommes au sixième sommet de l'Union Africaine et de l'Union européenne. Le décor a toujours été planté. Sur les relations de l'Europe avec l'Afrique historiques, culturelles, économiques,... on a toujours planté le décor, fait le diagnostic. On l'a refait aussi. Mais cette fois, on a pensé qu'il fallait quand même aller vers des objectifs concrets. On ne pouvait pas continuer tout le temps à décrire les mêmes maux sans aller vers le traitement.

Ousmane Ndiaye : Quel est le traitement ?
 
Denis Sassou-Nguesso : C'est aborder les problèmes concrètement, qu'il s'agisse des problèmes de changement climatique, des problèmes d'énergie, de santé, d'éducation. En fait, tous les problèmes, l'immigration même. Et cette fois, on a pensé qu'il fallait aller vers des objectifs plus concrets. Je crois que l'Union européenne et l'Afrique se sont accordées sur ce fait. L'UE a annoncé une contribution financière sur sept ans de 150 milliards d'euros, avec quand même des objectifs ciblés. Nous sommes d'accord avec ces objectifs-là.

(Re)voir la vidéo de l'interview : Denis Sassou-Nguesso sur les "Pandora Papers" : "C'est une pure machination" 
 
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Ousmane Ndiaye : Votre homologue, le président Macky Sall, président de l'Union africaine, visait les 250 milliards. L'écart est énorme.
 
Denis Sassou-Nguesso : 250 milliards d'euros pour l'Afrique, ce n'était pas à l'Europe seule de les apporter. L'Afrique a d'autres partenaires dans le monde.
 
Ousmane Ndiaye : Dans la configuration de ce sommet, c'était encore l'Afrique qui venait avec des demandes et l'Europe qui disposait. N'est-ce pas finalement le fond du problème ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Non. Lorsque nous posons ces problèmes-là, et lorsque l'Europe réagit, l'Europe sait pourquoi. Elle ne réagit pas parce que l'Afrique tend la main, elle réagit aussi parce qu'elle sait que le développement de l'Afrique profitera à l'Europe. Elle ne fait pas de la philanthropie, elle le fait pour son intérêt aussi.
 
Ousmane Ndiaye : Dans votre pays se joue un des enjeux environnementaux les plus importants du globe, le sauvetage du bassin Congo. Un fonds a été mis en place. Le financement s'avère complexe. Est-ce qu'ici, à l'occasion de ce sommet, vous avez eu des avancées sur le Fonds bleu pour le bassin Congo ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Nous n'avons pas eu de promesses concrètes, mais nous avons, au cours du débat, parlé du bassin du Congo. C'est le deuxième poumon vert du monde, avec l'Amazonie et ses 220 millions d'hectares de forêt. Les peuples qui vivent dans le bassin du Congo ont droit à un retour. Parce qu'il protège, pas seulement les peuples du bassin du Congo, mais le monde entier.

(Re)voir : République du Congo : une usine chinoise pollue les cours d'eau en toute impunité
 
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Ousmane Ndiaye : Qu'est-ce qui a bloqué à Bruxelles, pour que ce ne soit pas une des priorités en termes de financement, au niveau des partenaires africains et européens ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Il fallait certainement faire des choix. Mais je ne doute pas que l'Europe retienne cette question comme une question importante.
 
Ousmane Ndiaye : Un des thèmes qui s'est invité au sommet est l'instabilité au Sahel. La France se retire du Mali, c'est la conséquence d'un coup d'État. Nous en constatons une résurgence sur le continent, notamment en Afrique de l'Ouest. Ce retour des militaires au pouvoir vous surprend-t-il ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Un peu, parce que l'Afrique dans son ensemble s'était engagée dans un processus de démocratisation de la vie politique, économique et sociale. Il y avait quand même des avancées. Et on peut dire qu'on observe un léger recul.
 
Ousmane Ndiaye : Comment l'expliquez-vous ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Chaque cas est toujours spécifique. Mais il peut y avoir des dysfonctionnements dans tel ou tel pays. Ces dysfonctionnements ne justifient pas toujours le fait qu'il faille recourir au coup d'État pour résoudre les problèmes. Dans tous les cas, partout où il y a eu un coup d'État, les militaires ont toujours posé le problème de retour à la vie démocratique dans le pays, dans tous les pays. Toujours une transition, un gouvernement de transition. Puis, au bout, c'est toujours les élections.
 
Ousmane Ndiaye : La junte malienne demande quand même cinq ans à la Cédéao, qui est obligée de prendre des sanctions.
 
Denis Sassou-Nguesso : Oui, elle demande cinq ans. Mais est-ce que ce sera cinq ans ? Je ne suis pas sûr. Ce que nous pourrons proposer, c'est que la junte entre en discussions avec la Cédéao pour trouver un compromis. Ce ne sera certainement pas cinq ans.
 
Ousmane Ndiaye : Sur le continent, on note une jeunesse africaine qui conteste de plus en plus la présence française, quelle que soit sa forme militaire, et qui s'exprime de façon très bruyante. Comment comprenez-vous cette nouvelle génération qui se manifeste, avec parfois un discours très radical qui demande le départ de la France ? On a vu dans beaucoup de capitales des manifestations de jeunes, qui demandent purement et simplement le retrait de la France, comme au Mali.
 
Denis Sassou-Nguesso : Depuis les indépendances en 1960, on a toujours connu en Afrique ce mouvement de revendication de la jeunesse africaine qui voulait toujours plus d'indépendance, plus de liberté, plus de dignité. Ce n'est pas un mouvement nouveau.
 
Ousmane Ndiaye : Elle est un peu plus forte, non ? 
 
Denis Sassou-Nguesso :  Je ne sais pas. Si c'est plus fort, on l'évaluera. Mais ce mouvement-là n'est pas nouveau et nous devrions en tenir compte. La jeunesse africaine a toujours voulu l'indépendance véritable de l'Afrique.
 
Ousmane Ndiaye : Un groupe d'experts de l'ONU a demandé à deux reprises la libération de Jean-Marie Mokoko et André Okombi Salissa, deux opposants. Le général Mokoko est malade. Il a même été évacué pour des soins médicaux à l'étranger. Pourquoi une solution politique n'est pas possible ?
 
Denis Sassou-Nguesso :  Cette demande ne nous a pas encore été exprimée. On souhaiterait connaître les experts en question. Le rapport est certainement en route, il ne nous est pas parvenu, il recevra la réponse qui convient.

(Re)lire : Congo-Brazzaville : le retour du général Mokoko en prison
 
Ousmane Ndiaye : Cela intervient quand même à l'issue d'une crise politique.
 
Denis Sassou-Nguesso :  Est-ce que c'est un problème qui concerne les Nations unies ? 
 
Ousmane Ndiaye : Certainement, parce que les Nations unies ont été saisies par des organisations de défense de droits de l'homme, par des organisations de défense des prisonniers politiques.
 
Denis Sassou-Nguesso :  Elles ont saisi les Nations unies, les Nations unies ne nous ont pas encore saisi officiellement.
 
Ousmane Ndiaye : Si vous êtes saisis, y-a-t-il une solution possible ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Il n’y a pas de problème sans solution, mais elle viendra toujours de la décision des autorités congolaises compétentes, sans aucun doute. 

(Re)voir : Congo : mobilisation pour la libération de deux activistes
 
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Ousmane Ndiaye : En tant qu’autorité congolaise suprême, est-ce qu’il y a une sortie possible ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Sans aucun doute, mais ce sont les autorités du pays qui apprécieront, ce ne sera jamais l’inverse. Ce ne sera jamais à cause des pressions qui viennent de l’extérieur.
 
Ousmane Ndiaye : Pour vous, ce sont donc des pressions ? 
 
Denis Sassou-Nguesso : Semble-t-il. 
 
Ousmane Ndiaye : Une série d’enquêtes de la très réputée ICIJ porte de très graves accusations envers vos proches et vous-même, à travers les "Panama Papers" et les "Pandora Papers". Êtes-vous bénéficiaire ou lié d’une quelconque manière aux sociétés Escom Congo, Ecoplan Finance, comme le soutiennent nos confrères ? 
 
Denis Sassou-Nguesso : C’est de la pure machination, mais nous sommes habitués à ce genre de provocations.
 
Ousmane Ndiaye : Vous n'avez donc aucun lien avec ces deux sociétés  ?
 
Denis Sassou-Nguesso : Je ne connais même pas Ecoplan Finance, comme vous dites. Et Escom Congo n’existe peut-être même plus. Au début, cette société a existé au Congo, je crois qu’elle a disparu. Vous voyez la grossièreté de la chose. 

(Re)lire : République du Congo : un conseiller du président Sassou Nguesso mis en examen à Paris pour "blanchiment" et "corruption"
 

Ousmane Ndiaye : Donc vous contestez tout ce travail d’enquête ? 
 
Denis Sassou-Nguesso : Il y a plus que ça qui est dit sur le Congo et la famille présidentielle. Laissons la Terre tourner. 
 
Ousmane Ndiaye : L’exercice du pouvoir est un fardeau lourd. Vous l’exercez depuis 36 ans, si nous cumulons. Une certaine usure ne vous habite-t-elle pas parfois ? 
 
Denis Sassou-Nguesso : Il nous est arrivé d’exercer le pouvoir pour douze ou treize ans une première fois, puis les événements nationaux en ont décidé autrement. Nous nous sommes retirés des affaires d’État dans les conditions que vous connaissez. D’autres événements nous ont permis de revenir aux affaires, je crois, jusqu’à aujourd’hui, avec le soutien de notre peuple. 
Nous continuons à le servir, jusqu’au jour où le peuple décidera le contraire, comme il l’a déjà fait une fois en 91-92. Nous nous plierons. 
 
Ousmane Ndiaye : Vous envisagez une sortie, une retraite ? 
 
Denis Sassou-Nguesso : C’est Dieu seul qui sait.