Afrique

États-Unis - Afrique : quels sont les enjeux de la visite d'Antony Blinken sur le continent ?

Le Secrétaire d'État américain Antony Blinken à Washington avant son départ pour le Kenya ce 16 novembre. Il entame son premier voyage officiel sur le continent, tournée qui le mènera au Nigeria et au Sénégal pendant 5 jours.
Le Secrétaire d'État américain Antony Blinken à Washington avant son départ pour le Kenya ce 16 novembre. Il entame son premier voyage officiel sur le continent, tournée qui le mènera au Nigeria et au Sénégal pendant 5 jours.
© Olivier Douliery/Pool via AP

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken passe cinq jours sur le continent. Il débute sa tournée au Kenya. Il se rendra ensuite au Nigeria. Puis il terminera son déplacement au Sénégal. Cette tournée intervient au moment où la France a mis fin à l'opération Barkhane au Sahel. Quels sont les enjeux du premier voyage officiel du chef de la diplomatie américaine sur le continent ? Entretien avec Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies.

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken avait prévu de se rendre sur le continent africain en août. Le retrait des troupes américaines d'Afghanistan avait retardé ce voyage. 

TV5Monde : Que faut-il attendre de cette visite ? Quel rôle peuvent jouer les Etats-Unis en Afrique subsaharienne ? 

 
Bakari Sambe, Directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)
Bakari Sambe, Directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)
D.R. © Timbuktu Institute
Bakary Sambe, fondateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique et Directeur de Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)

Il ne faut pas oublier que le programme de campagne de Biden était "America is back",  signifiant le retour d’une Amérique qui montre sa vitalité, économique et politique, une Amérique passionnée par la scène internationale. Donc l’Amérique est de retour, mais dans quel contexte ? Il y a trois choses qui interviennent. 

La montée continue, fulgurante même, de la puissance chinoise qui prend une place de choix sur le plan des relations internationales,  y compris en Afrique.

Il y a aussi un moment où l’allié naturel des Etats-Unis, qui était et est toujours la France, se trouve dans une période assez complexe aujourd’hui au niveau du Sahel.

Il y a un effet transversal, le retour de l’Amérique pour renforcer l’axe atlantique, dans un contexte que j’appellerais les retrouvailles "des enfants de Victoria" : le Royaume Uni, les Etats-Unis, et l’Australie.

C’est très complexe. C’est une période très fragmentée sur le plan des relations internationales. Il y a des crises majeures au plan international, comme par exemple avec le contrat des sous-marins avec l'Australie.

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La France se retrouve dans une posture difficile, avec des alliés faibles, contestataires, qui sont prêts à répondre à l’appel du pied d’autres alliances, telles que la Russie.

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Au sein de l’alliance occidentale, une division des espaces était organisée où il existait une sorte de "gentlemen’s agreement" : la France étant le pays qui devrait avoir plus de valeur ajoutée sur le Sahel et en Afrique francophone, les États-Unis et le Royaume-Uni exerçant leur influence sur les pays qui sont membre du Commonwealth.

TV5Monde : Les États-Unis vont-ils soutenir la France dans sa lutte contre le djihadisme au Sahel ?

Les États-Unis n’ont jamais été absents de l’espace sahélien, ils ont joué un rôle important dans le renseignement et au niveau de la logistique tout en évitant la présence au sol de troupes.

Pour les médias français, la France est au-devant et pas les États-Unis. C’est le contraire de ce qui se passe dans la réalité. Je crois qu’il y a de la part des Américains un choix très clair, et ce dès le début. Ils ont tiré les leçons de l’Afghanistan, avant même de quitter ce territoire.

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Au Sahel, les Américains ont scindé la problématique en deux. Il y a la problématique de la lutte contre le terrorisme, avec des militaires qui visent l’élimination des cibles avec des troupes au sol… Je pense qu’ils ont laissé cet aspect-là à la France. Et il y a la question en amont de la prévention de l’extrémisme violent.
 
Les Américains veulent agir sur les sources profondes du conflit et de la radicalisation.

Bakary Sambe, Directeur de Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)
Le programme le plus poussé en matière de prévention est un programme américain. Il s'agit du "Projet Partenariat pour la paix P4P" - développé par USAID qui accompagne le G5 Sahel et aide des pays comme le Burkina Faso, le Centrafrique et le Niger à mettre en place des politiques de prévention de l’extrémisme violent. 
Des réfugiés du Tigré reçoivent de l'aide alimentaire de USAID au centre de transition de Hamdeyat sur la frontière entre le Soudan et l'Éthiopie en mars 2021.
Des réfugiés du Tigré reçoivent de l'aide alimentaire de USAID au centre de transition de Hamdeyat sur la frontière entre le Soudan et l'Éthiopie en mars 2021.
© AP Photo/Nariman El-Mofty
Tout en donnant une aide au niveau logistique et une aide concrète au niveau opérationnel, les Américains livrent aussi une aide beaucoup plus affirmée au niveau de l’influence. Ils veulent agir sur les sources profondes du conflit, de la radicalisation, et je crois que l’aspect militaire, sécuritaire pur, est laissé à la France. Telle est la stratégie américaine.

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Dans un espace qui serait sécurisé par la France, ils font de l’influence. Ce programme "Projet Partenariat pour la paix P4P" a élaboré ces cinq dernières années des stratégies de prévention de l’extrémisme violent, alors que la France reste concentrée sur l’aspect militaire et la lutte contre le terrorisme. Et les États-Unis font ça au sein du G5 Sahel, dans un espace francophone. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis qui ont financé l’élaboration d’un guide régional pour la prévention de l’extrémisme violent, au sein du G5 Sahel. Ils sont plus concentrés sur l’aspect prévention alors que la France s’occupe de l’aspect militaire.

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Les États-Unis sont très impliqués au Sahel avec du positionnement stratégique, avec de l’influence, sans engranger une image négative ou critique, si l’on compare avec la France. 
 
Les chars, les militaires, ça élimine des cibles mais les cibles peuvent se régénérer. Il faut s’attaquer aux causes structurelles que sont les vulnérabilités socioéconomiques.

Bakary Sambe, Directeur de Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)
Les Américains ont donc scindé la problématique en deux, en distinguant la lutte contre le terrorisme avec l’opérationnel visible, en se concentrant sur la prévention et l’influence. C’est-à-dire, qu’au moment où la lutte contre le terrorisme sur un plan militaire, vise l’élimination des cibles, la prévention de l’extrémisme vise à combattre les causes de la radicalisation. C’est dans ce cadre-là que les États-Unis ont financé tout un programme de prévention de l’extrémisme violent au sein du G5 Sahel.

Les chars, les militaires, ça élimine des cibles mais les cibles peuvent se régénérer. Il faut aussi s’attaquer aux causes structurelles que sont les vulnérabilités socioéconomiques.
Soldats de la force Barkhane à Gao (Mali), le 7 juin 2021.
Soldats de la force Barkhane à Gao (Mali), le 7 juin 2021.
© AP Photo/Jerome Delay, File

TV5Monde : Cette visite confirme donc un travail de fond commencé par les États-Unis depuis 5 ans ?

Ça va au-delà de la zone traditionnelle anglophone. Antony Blinken arrive à un moment où on commence à voir le début de la fin du pré carré français. Ça se manifeste aujourd’hui par l’éclatement de tous les schémas existants. C’est un moment où on aurait pu dire que la menace russe aurait pu unir le camp atlantiste mais en même temps on vient de sortir d’une crise assez forte, qui a divisé ce camp avec notamment la crise des sous-marins. Ceux que j’appelle les "enfants de Victoria" se sont retrouvés.
 
Antony Blinken arrive à un moment où on commence à voir le début de la fin du pré carré.
Bakary Sambe, Directeur de Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey)
Mais il reste des thématiques fondamentales qui pourraient renforcer la coopération entre la France et les États-Unis dans la région. Même avec une différence d’approche, la lutte contre le terrorisme rapprochera toujours la France et les États-Unis, mais il y a aussi cette nouvelle donne d’une présence russe annoncée. Ça pourrait être une chance. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas que les Russes, les Chinois sont aussi très présents.

L’Afrique, malgré tout le désintérêt apparent que l’on semble y montrer aux États-Unis, est devenuele terrain du nouveau grand jeu qui s’annonce.