Afrique

Éthiopie : une histoire de tensions sans fin

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Depuis l'automne dans l'ouest de l'Ethiopie, une série d'attaques menées par des hommes armés a fait plusieurs centaines de morts au sein de la population civile. Des dizaines de milliers d'Ethiopiens ont fui leurs lieux d'habitations pour se réfugier dans le camp de Chagni. La majorité des quelque 20.000 habitants du camp sont issus de l'ethnie amhara, la deuxième plus importante du pays, et nombre d'entre eux relayent l'idée d'un "génocide amhara" .

Mardi 12 janvier, plus de 80 personnes ont été tuées dans la région de Benisghangul-Gumuz en Éthiopie. Alors que le pays est enlisé dans un conflit, dans l’État régional du Tigré, qui donne lieu à de nombreuses exactions, c’est une autre série de massacres qui vient s’ajouter à une liste déjà très longue.

Depuis le 4 novembre 2020, le Tigré est plongé dans un conflit qui oppose le gouvernement fédéral du premier ministre Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix 2019, et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Des échos d’exactions dont se rendraient responsables les troupes éthiopiennes et érythréennes, ne cessent d’arriver de cette région du nord de l’Ethiopie.
Le pouvoir central et les autorités locales, aujourd’hui en fuite, se livrent à des batailles qui ont fait fuir près d’un million de personnes, de leur domicile, dans une région qui compte environ 6 millions d’habitants. De plus, entre 2,5 et 3 millions auraient besoin d’une aide alimentaire d’urgence.

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Si le Tigré fait parler de lui depuis novembre, la région de Benisghangul-Gumuz, située dans les basses terres à l’ouest du pays, est également théâtre de massacres.

Dans l'ombre du Tigré, des massacres dans l'ouest du pays

La nuit précédent le Noël orthodoxe, début janvier, le prêtre éthiopien Girmay Getahun a revêtu sa robe blanche et, Bible à la main, a gagné son église par un chemin de terre pour préparer les cérémonies du lendemain.
Vers minuit, des hommes en armes ont envahi son village de l'ouest de l'Ethiopie, dans la région de Benishangul-Gumuz, le contraignant à fuir et à se cacher dans la forêt pendant deux jours. 
À son retour, une vision d'effroi l'attendait: les huit travailleurs saisonniers qu'il logeait avaient été tués, dernières victimes en date d'une série inexpliquée de massacres qui ont fait plusieurs centaines de victimes et déplacé des dizaines de milliers de personnes.

Les violences "interethno-linguistiques" qui déchirent l'ouest de l'Éthiopie, notamment la zone de Metekel, ont débuté avant le lancement, début novembre, d'une vaste opération militaire du gouvernement contre les autorités dissidentes de la région du Tigré. Elles se sont intensifiées pendant l'opération, nouvelle illustration des tensions meurtrières qui fracturent le deuxième pays le plus peuplé d'Afrique (environ 110 millions d'habitants) depuis l'arrivée au pouvoir en 2018 du Premier ministre Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019. 
Mi-novembre, ce sont 34 habitants qui ont été tués à Metekel dans l'attaque d'un bus. Fin décembre, le lendemain même d'un déplacement de Abiy Ahmed dans la zone, plus de 200 personnes ont péri dans un massacre nocturne, certains brûlés dans leur sommeil. En janvier, un raid a fait 80 morts. Si les observateurs en sont encore à se demander qui se cache derrière ces attaques, la crainte que les violences empirent est tangible.

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Pour Alain Gascon, le facteur principal de ces massacres est "la propriété des terres". Les habitants des hautes terres, dont la densité de population peut atteindre 600 habitants au km2, se déplacent, de plus en plus, dans les basses terres, où la densité est bien moindre (environ 10 habitants par km2). En résultent des "conflits entre les populations locales et celles qui viennent des hautes terres de la ville dont l’aspect ethnique est utilisé comme moyen de mobiliser la population".
Pourtant, la mixité ethno-linguistique existe bel et bien et c’est là tout le paradoxe : "La plupart des gens peuvent se réclamer de plusieurs origines. Le Premier ministre lui-même a un père oromo musulman et une mère amhara chrétienne orthodoxe !", souligne Alain Gascon.

Abiy Ahmed : un autre prix Nobel tombé en disgrâce

Si pour certains, le prix Nobel de la Paix et Premier ministre, Abiy Ahmed, est le responsable du regain de tensions inter-ethniques et du ressenti de marginalisation grandissant des Tigréens, Alain Gascon temporise : "Les tensions sont plus anciennes et remontent à la mort de l’ancien premier ministre Meles Zenawi en 2012. Ce dernier avait établi une démocratie autoritaire qui ne tenait qu’à un fil : la coalition des différents partis. Depuis sa mort, les tensions entre les différents peuples n’ont cessé de s’accroître". 

Néanmoins, lorsqu’en novembre 2020, il a fallu attaquer la région du Tigré "sa main n’a pas tremblé" précise Alain Gascon. Il a rassemblé troupes de l’armée régulières, milices des régions voisines ou encore soldats de l’Erythrée. Un paradoxe qui vient ruiner l’image d’homme de paix que lui a procuré son prix Nobel de la paix, à la manière d’une Aung San Suu Kyi, en Birmanie, tombée en disgrâce aux yeux du monde, la faute à sa gestion du génocide des Rohingyas.

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Une crise aux multiples conséquences

Le TPLF est, suite à sa défaite militaire annoncée par le pouvoir fédéral, désormais contraint à la clandestinité. Le président du parti, Debretsion Gebremichael, est en fuite, et plusieurs leaders de l’organisation ont été capturés ou tués. De l’autre côté, l’intervention de l’Erythrée dans le conflit du Tigré, menace la stabilité de la région et inquiète à l’échelle internationale. Pour Alain Gascon, "le dictateur Isaias Afwerki veut régler ses comptes avec les Tigréens et veut renforcer sa légitimité politique, alors que sa place au pouvoir, depuis 1933, est contestée par son peuple". 

D’autres conflits pourraient naître, notamment avec le Soudan : des incidents armés ont été signalés dans le triangle d’El-Fashaga, une zone de 250 kilomètres carrés revendiquée par les deux pays.

Cette potentielle désintégration de l’Éthiopie laisse donc craindre une déstabilisation de la Corne d’Afrique et effraie également les Nations Unies : "On sait que des déplacés circulent, par dizaines voire centaines de milliers et cela pourrait déboucher sur des volontés d’échapper à ce contexte via des migrations vers l’Europe, mais aussi le Golfe", ajoute Alain Gascon. De quoi être "peu optimise", car à tout cela s’ajoute une crise humanitaire historique : le directeur de la Croix-Rouge éthiopienne, Abera Tola, a affirmé que 80 % de la région du Tigré est inaccessible à l’aide humanitaire. Selon lui, si l’accès ne s’améliore pas, les personnes victimes de la faim pourraient se compter "par dizaines de milliers" d’ici à deux mois.