Afrique

"Les droits de l’Homme c’est ma priorité", Félix Tshisekedi, président de la RDC

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Félix Tshisekedi, le président de la République démocratique du Congo, est l'invité exceptionnel de l'émission Internationales sur TV5MONDE ce dimanche 22 septembre 2019. Il répond aux questions de TV5MONDE et du journal Le Monde dans un entretien de 50 minutes, enregistré à Bruxelles, lors de la première visite officielle de Félix Tshisekedi en Europe. Retrouvez ici l'entretien dans son intégralité, ainsi que notre sélection des moments forts.

Investi président de la RDC le 24 janvier 2019, Félix Tshisekedi a dû composer avec son prédécesseur Joseph Kabila, ce dernier ayant remporté les élections provinciales. Un gouvernement a été formé après sept mois de tractations. Dans cet entretien de 50 minutes, le président congolais évoque entre autres sa relation avec Joseph Kabila, l'opposant Martin Fayulu, la lutte contre la corruption, ou encore sa relation avec la Belgique et la France. Notre sélection des moments forts de l’entretien du président congolais.

La constitution de votre gouvernement a demandé sept mois de tractations entre votre coalition et votre prédécesseur Joseph Kabila. 66 ministres composent l'actuel gouvernement. Que répondez-vous à ceux qui voient dans ce nombre de ministres l’expression d’une cohabitation entre vous et l’ancien président Joseph Kabila ?

Je dis que c’est le prix à payer pour la paix. […] Le Congo ne peut pas se permettre de se payer une crise politique en ce moment qui bloquerait les institutions et la marche du pays.

Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques mois nous nous regardions en chiens de faïence, et c’est peu dire, avec nos amis de la coalition aujourd’hui, souligne le président congolais. Nous nous sommes combattus de manière rude pendant des années ; du jour au lendemain il fallait coaliser. [...] Nous avons un sens idéologique commun, c’est-à-dire la social-démocratie [...]. Nous espérons que ça marchera, on verra.

Peut-on parler de réconciliation avec Joseph Kabila ?

Forcément, puisque nous sommes ensemble aujourd’hui dans une même coalition.

Et quand sa coalition considère Joseph Kabila comme le président honoraire de la RDC, cela vous semble être un titre approprié ?

C’est vrai, non ? Le président Sarkozy et le président Hollande ne sont-ils pas des présidents honoraires de la République française ?

Martin Fayulu prétend avoir gagné : qu’il le démontre, au lieu de faire du bruit inutilement.

Félix Tshisekedi, président de la RDC

Ils ne choisissent pas le gouvernement de leurs successeurs.

Oui, mais parce que tout simplement ils ne sont pas en situation de cohabitation ou de coalition. Nous, nous le sommes. c’est pour cela que Joseph Kabila a aussi pris part à la composition de ce gouvernement ; il est à la tête d’une famille politique aujourd’hui qui a la majorité au parlement.
 

Le président de la RDC à droite, Félix Tshisekedi, serre la main de Joseph Kabila, lors de son investiture samedi 24 janvier 2019.
Le président de la RDC à droite, Félix Tshisekedi, serre la main de Joseph Kabila, lors de son investiture samedi 24 janvier 2019.
© AP / Jerome Delay


Martin Fayulu conteste le résultat de l’élection présidentielle, et assure que « la vérité des urnes a été bafouée ».

Je n'ai aucun rapport avec lui. Je ne le vois plus. Une chose est sûre : Il est libre de le dire. J'attends toujours qu’il apporte les preuves de sa victoire.

Les résultats n’ont toujours pas été publiés de manière très précise.

Il faut demander à la Ceni. Martin Fayulu prétend avoir gagné : qu’il le démontre, au lieu de faire du bruit inutilement.

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours aimé la France, l’équipe de France. Mon club favori, c’est le Paris Saint-Germain.

Félix Tshisekedi, président de la RDC

Avez-vous été blessé par les mots du chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, qui avait parlé dans un premier temps, d’un compromis à l’africaine, pour plus tard dire qu’il n’y avait pas de raison de remettre en cause votre élection ?

Oui, j'ai été choqué parce que ses propos étaient un peu méprisants. Pourquoi « à l’africaine ?». Lui-même, d’entrée de jeu, a donné son explication. Je n’avais pas à le traquer, à le mettre dos au mur ; il s’est expliqué et pour moi le conflit était clos.

Pour moi, c’est du mépris, du mépris gratuit, mais bon, les choses basses, je les oublie très vite. Je n’aime pas m’attarder dessus d’autant que la France est un pays que je porte vraiment à cœur.

J’aime la France, j’aime beaucoup la France malgré que je n’y ai pas beaucoup vécu, je l’ai visitée. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours aimé la France, l’équipe de France. Mon club favori, c’est le Paris Saint-Germain.

Vous prônez plutôt une « coopération » avec l’UE à l’heure où des chefs d’État, à l’instar du Ghanéen Nana Akufo-Addo, appellent à s’affranchir des aides au développement.

Par coopération, je mets d’abord le mot amitié. Je ne vois pas dans coopération une sorte d’ascendance.

De nature, je ne suis pas quelqu’un qui aime tendre la main (…), qui aime, comment dirais-je, mendier. (..) Le Congo était vraiment au fond du gouffre. Des efforts avaient commencé à être faits, il faut l’avouer, avec mon prédécesseur, mais pas assez.

Aujourd’hui nous voulons continuer sur ces efforts avec les réformes, aller de l’avant. Et je crois qu’à un moment donné, nous pourrons aussi dire : "Nous n’avons plus besoin de tendre la main".

Sous mon ère, je ne voudrais pas de tensions avec la Belgique. C’est mon autre Congo.

Félix Tshisekedi, président de la RDC

Mais pour le moment nous avons besoin d’aide. Le jour où nous dirons que nous n’en avons plus besoin, ce ne sera pas avec méchanceté, ce sera simplement par amitié pour dire : « Écoutez, nous sommes capables de voler de nos propres ailes, merci pour ce que vous avez fait. L’amitié et la coopération continuent mais sous d’autres facettes.

Où en êtes-vous de la signature de la reprise de la coopération avec la Belgique en matière de défense ? C’est un dossier compliqué.

En Belgique, il y a des négociations sur la formation du gouvernement. Des mémorandums d’entente ont été signés dans plusieurs domaines mais il faut attendre une vraie politique de coopération. Cela viendra avec l’avènement du gouvernement.

Vous y êtes favorable ?

Absolument. Je suis là pour dire aux Belges : leur place est au Congo. Sous mon ère, je ne voudrais pas de tensions avec la Belgique. C’est mon autre Congo. Je ne me vois pas être en conflit avec moi-même.

"La Belgique est mon autre Congo", dites-vous. Ces mots sont forts, prononcés ici, à Bruxelles, la capitale de l'ancienne puissance coloniale. Quel est le sens aujourd'hui de ces mots ?

Quand je suis arrivé, j'avais 21 ans et demi. C'est mon autre Congo. Sans avoir besoin d'avoir la nationalité, je me sens chez moi en Belgique, c'est clair.

Dans une interview accordée au Monde en décembre 2018, Joseph Kabila avait fustigé l’attitude « néocoloniale » de l’Union européenne (UE) accusée de vouloir « désintégrer » la RDC pour « s’accaparer les ressources ». Qu’en pensez-vous ?

C’était dans un contexte de tensions très fortes entre l’UE et la RDC. Je n’ai pas à juger ses propos d’autant que quelques années plus tôt, Joseph Kabila avait eu des mots plutôt sympathiques à l’égard de la Belgique. En décembre 2018, on était en pleine tension électorale.

Garantissez-vous une sorte d’impunité pour les responsables de crimes économiques commis sous l’ère de Joseph Kabila ?

Je ne ferai pas ce travail d'aller fouiner dans le passé. J'ai trop de travail qui m'attend [...]. Les Congolais veulent des réponses à leurs questions sur la pauvreté parce qu'ils savent qu'ils ont un pays riche. Nous n'avons pas de temps à perdre à des règlements de comptes.

Ne ressentez-vous pas un besoin de la justice de la part des Congolais ?

Oui, bien sûr, mais ce n’est pas cela la priorité. Aujourd’hui, les Congolais veulent la paix et la sécurité.


Vous avez dit que la lutte contre la corruption serait l’une de vos priorités. Il y a eu une enquête de l’Inspection générale des Finances à propos des 15 millions de dollars qui ont disparu des caisses. Le ministre de la Santé a été inculpé pour détournement de fonds attribués à la lutte contre Ebola. N'y a-t-il pas un signal politique fort à donner pour lutter contre la corruption ?

Oui, j’en donnerai. Je comprends que le Congo depuis des décennies est entré dans une forme d’habitude du mal, donc la corruption est devenue banale. [...] Vous savez, il y a une forme de corruption, comme quand on reçoit au Congo des rétrocommissions d’une affaire. Sous d’autres cieux c’est illégal, mais au Congo c’est légal. Après la lutte contre la corruption, il y aura la lutte pour la moralisation ; c’est ça le changement de mentalités.

Donc la corruption, elle existe partout ?

Sur l’affaire des 15 millions, cela tombe plutôt dans le sens des rétrocommissions. Ce n’est pas du détournement. J’ai des informations. J’ai reçu l’Inspecteur général des finances. J’étais au Japon quand cette affaire a éclaté, j’ai appris avec effroi qu’il avait été menacé. Ça m’a préoccupé. Là, je monte directement au créneau. Je ne veux pas qu’on bafoue les droits, les libertés et les devoirs des gens dans leur travail.

Cela veut dire que ces pratiques continuent même sous votre présidence ?

Oui, je le reconnais. Il faut changer des mentalités qui sont ancrées depuis des décennies. C’est du travail, ce sont des générations qu’il faut conscientiser.

Soutenez-vous votre directeur de cabinet Vital Kamerhe ?

Absolument. Je n’ai aucune preuve de sa méconduite.

Cette lettre qui dit que Vital Kamerhe a empêché l’Inspecteur général des finances de mener ses enquêtes vous préoccupe-t-elle ?

Il y a eu un peu de maladresse. Je l’ai interpellé à ce sujet. L’Inspecteur général des finances est un peu sorti de son travail, donc je devais l’appeler. Il n’est pas procureur. Il est sous la responsabilité du président de la République.

Donc avant de faire ce qu’il a fait, il aurait dû m’informer. Il a agi un peu comme un procureur, et je crois que mon directeur de cabinet a voulu le lui rappeler. Cela aussi a été un peu maladroit. La justice va nous éclairer davantage.

Sous mon ère, j’aimerais voir émerger des milliardaires congolais. Le Nigeria a pu le faire. Le Congo peut le faire.

Félix Tshisekedi, président de la RDC

Vous êtes venu à Bruxelles avec Albert Yuma, maintenu à la présidence du Conseil d’administration de la société minière Gécamines, malgré les soupçons de détournement de centaines de millions de dollars. Envisagez-vous un audit des comptes de la Gécamines ?

Préserver Albert Yuma était important pour moi. Je le connais personnellement et je ne voulais pas qu’il pense qu’il y avait acharnement sur sa personne. Je n’ai souhaité ni qu’il soit mon premier ministre ni lui reprendre sa place à la Gécamines. D’autant plus que je n’ai pas la preuve de ces accusations. Il faudrait que les instances spécialisées en fassent la démonstration.

En arrivant au pouvoir, ma philosophie a été de tirer un trait sur le passé. On peut repartir avec ceux qui ne se sont pas trop compromis. A ceux qui ont commis certains impairs dans le passé, on leur dit, « maintenant, c’est fini ». Il est temps de se racheter et de montrer à la population un nouveau visage.


Comme opposant, vous étiez favorable à des sanctions visant des personnalités de l’ancien régime de Joseph Kabila. Comme président, vous semblez plus mesuré. La morale politique aurait-elle changé ?

Doucement. La morale politique est là. Nous aurions dû avoir des élections en décembre 2016 [fin du dernier mandat de Kabila]. Les sanctions s’expliquaient car la situation politique n’évoluait pas. Puis, il y a eu des élections [le 30 décembre 2018] qui se sont tenues d’une manière pacifique comme jamais la RDC n’en a connu dans son histoire récente.
La situation a favorablement évolué. Si des personnalités ont été sanctionnées pour violations des droits de l’homme, je ne les défends pas.

Moi-même, d’entrée de jeu, j’ai été clair : la question des droits de l’homme, c’est ma  priorité. J’ai libéré les prisonniers politiques, permis le retour d’exilés politiques, et humanisé les services de répression comme l’Agence nationale de renseignement (ANR).

Aujourd’hui, l’ANR n’emprisonne plus dans des cachots mais accompagne l’évolution positive de la République. Voilà ce qu’il faut retenir. Ce n’est pas une question de morale. La politique est ce qu’elle est.

L’homme d’affaires et milliardaire israélien, Dan Gertler [ami de Joseph Kabila et d’Albert Yuma], est visé par des sanctions du Trésor américain, notamment pour « des opérations minières et pétrolières opaques et corruptives » en RDC. Peut-il revenir et opérer en RDC ?

Dan Gertler est en RDC. Je l’ai rencontré. Je ne fais pas d’affaires avec lui ; je ne suis pas homme d’affaires. Et je ne juge pas les sanctions américaines. je ne sais pas pourquoi elles ont été décrétées. Mais je n’ai jamais entendu nos amis américains nous dire que Dan Gertler est tellement mauvais qu’il ne doit pas faire d’affaires en RDC.

Son activité [qualifiée de « pillage » par l’Africa Progress Panel de Kofi Annan] est-elle positive selon vous pour la RDC ?

Je ne le juge pas. Je ne suis pas contre les entrepreneurs étrangers opérant en RDC, mais je serais plus à l’aise, en tant que chef d’Etat, si une plus grande part de notre économie était entre nos mains. Sous mon ère, j’aimerais voir émerger des milliardaires congolais. Le Nigeria a pu le faire. Le Congo peut le faire.

Dans un message adressé aux Congolais le 8 septembre 2019, vous évoquez "ceux qui meurent de faim". Vous parlez de guerre, de viols, de tribalisme. C'est cela l'état de la RDC aujourd'hui ?

La mentalité actuelle au Congo est aussi à la base de nos problèmes. Le tribalisme s’est exacerbé. On l’a vu à mon élection. Certains malins qui se disent opposants, ou qui ont prétendu avoir remporté les élections, ont agité l’accord tribal. Ils ont joué sur ça. Ils ont poussé certains Congolais à en attaquer d’autres jusqu'à en tuer.

Il y a eu des victimes de mon élection, tuées parce qu’elles appartenaient à la même tribu que moi, uniquement. On ne sait même pas pour qui ils allaient voter […]. Ça, c’est inacceptable, c’est contre ça que je lutte.

Je veux un Congo uni, ce n’est que comme ça qu’on pourra faire face aux défis du développement. Je ne connais aucune nation, aucune organisation, qui a pu réussir en étant divisée.

On crée des ponts entre les peuples avec le français. C'est une langue très riche, magnifique.

Félix Tshisekedi, président de la RDC

Est-ce une question de mentalité, ou cela tient-il aussi à l’état de dénuement dans lequel se trouvent les populations ?

On dit « ventre affamé n’a point d'oreille ». Quand quelqu’un est démuni, dans le dénuement le plus total, il n’écoute plus. Il est facilement manipulable. On a profité de la faiblesse des Congolais pour les manipuler.

C’est cet appel à la conscience que je lance pour que les Congolais comprennent qu’ils ont aujourd’hui un chef de l’État sur qui ils peuvent compter.

Il y a un an, Joseph Kabila demandait le départ de la Monusco (la Mission de l'ONU en RDC). Il dénonçait son inefficacité. Vous participez pour la première fois à l’Assemblée générale des Nations Unies [en septembre 2019]. La Monusco doit-elle rester en RDC ?

Oui. La Monusco restera encore quelques temps. Nous en avons besoin, surtout à l’est du pays, et surtout en appui logistique de nos forces de défense. Nous avons encore quelques déficits de ce côté-là.

La RDC est le pays le plus francophone au monde. Quel est votre mot préféré en français ?

Vous me surprenez là… Amour. Avec l’amour, on a le bonheur, le pardon, le partage, la paix. Donc il n’y a pas mieux qu’amour.

Que représente la langue française pour vous ?

Le partage et la possibilité d’échanger. On crée des ponts entre les peuples avec le français. C'est une langue très riche, magnifique. C’est la langue dans laquelle je suis le plus à l’aise. J’aime le français.