Afrique

Face au péril climatique, l'Afrique tente d'agir

Dadaab, dans l'Est du Kenya, en 2011.<br />
<sub>(AP Photo/Jerome Delay)</sub>
Dadaab, dans l'Est du Kenya, en 2011.
(AP Photo/Jerome Delay)

Le "sommet climat" qui s'est tenu lundi 23 septembre à New York au siège de l'ONU a été pour les chefs d'Etats africains l'occasion d'interpeller le monde sur le réchauffement qui menace particulièrement leur continent. Dans sa priorité accordée à son développement économique, l'Afrique a longtemps considéré comme secondaires ou moins urgentes les questions environnementales. Face à l'évidence et la gravité du péril climatique, ce n'est plus le cas. 

L'Afrique, particulièrement concernée par le changement climatique ?

Le paradoxe est devenue une antienne et plusieurs chefs d'Etats l'ont rappelé à la tribune du "sommet climat" qui se tenait ce lundi 23 septembre à New York, à la veille de l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations-Unies :  l’Afrique est l'une des premières victimes du réchauffement climatique, alors que c’est le continent qui y contribue le moins.

Comme d'autres, il s'est réchauffé de 0,5 degré centigrade au cours des cinquante dernières années, de 1,1 ° C par rapport à l’ère pré-industrielle. La progression s’y poursuivant au rythme de + 0,2° C par décennie, il s'achemine vers un réchauffement d’au moins 1,5 ° C entre 2030 et 2050. Cela peut aussi être plus, selon plusieurs études, 2°C et au-delà.

Les conséquences seraient alors bien plus lourdes. Inquiétude partagée tant par l’Union africaine que l'ONU : la hausse des températures en Afrique devrait être supérieure à la hausse moyenne mondiale, alors qu'elle est le continent le plus vulnérable aux effets du changement climatique.

Elle s’y traduira en particulier, selon plusieurs modèles climatiques, par des épisodes de sécheresses de plus en plus longs à l’ouest du Sahel. Les mêmes augures très scientifiques prédisent une augmentation des fortes pluies dans le Sahel central et donc des risques d’inondations dévastatrices.  Pour l’Afrique australe, une augmentation des vagues de chaleur et des sécheresses. Et une diminution des précipitations en Afrique du nord.

Responsables du PNUE (Programme des Nations-Unies pour l’environnement), Richard Munang et Jesica Andrews, ne sont pas optimistes : « Le changement climatique, écrivent-ils, s’accompagnera d’effets sans précédent. On assistera par exemple à une baisse des rendements agricoles, des saisons de végétation brèves et les modifications du régime des précipitations rendront l’accès à l’eau difficile. (...) La baisse des rendements agricoles et l’accroissement démographique exerceront une pression supplémentaire sur un système de production alimentaire déjà fragile. »

Dans le contexte de la sur-occupation humaine des littoraux, la hausse du niveau des mers et la multiplication des épisodes tempétueux peuvent devenir une autre menace. « De Nouakchott à Lagos, soulignait dans Le Monde le chercheur du GIEC (Groupe scientifique intergouvernemental sur l'évolution du climat) Arona Diedhiou, la mer grignote les côtes à raison de 1 mètre à 5 mètres par an et fragilise des villes qui représentent 42 % de l’économie de l’Afrique de l’Ouest et où vit le tiers de sa population ». Djibouti, a rappelé son président Ismaël Omar Guelleh le 23 septembre à la tribune des Nations-Unies, risque de voir d'ici la fin du siècle une partie importante de son territoire immergée.

Dans un environnement politique très inflammable, enfin, le changement climatique est déjà considéré par des experts de l’ONU comme un multiplicateur de menaces, exacerbant les problèmes existants, notamment les conflits. En clair, un facteur de guerres. Expert en la matière, le président du Tchad Idriss Deby résumait aux Nations-Unies :  « Les principales conséquences du changement climatique dans mon pays sont entre autres la baisse et la variabilité pluviométriques, les sécheresses, la baisse des productions agricoles, l'assèchement et le rétrécissement des cours d'eau comme le lac Tchad, les inondations, les vagues de chaleur, les vents violents, l'avancée inquiétante du désert, la famine et l'exode rural faisant le lit de la menace terroriste. »

Le climat est-il vraiment la priorité de ses dirigeants ou classes politiques ?

Sans doute pas, mais ce fut longtemps le cas dans toutes les régions du monde. Le premier grand sommet supposé prendre à bras le corps les questions environnementales et climatiques fut celui de Rio en 1992. Le célèbre « notre maison brûle et nous regardons ailleurs » de Jacques Chirac date de 2002 (sommet de Johannesburg), il y a dix-sept ans. Il ne s’en est pas suivi de grande révolution et le dernier ministre de l’Environnement français, François de Rugy, a démissionné pour s’être senti moins influent, entre autres, que le lobby des chasseurs.

Quant à elle, dans le contexte de la mondialisation, l’Afrique poursuit comme objectif premier son développement économique, en corollaire celui de la lutte contre la pauvreté ou pour l’éducation, la santé.... L’environnement vient après, même si les choses commencent à changer sous la menace imminente et grandissante, justement, du réchauffement.

La plupart des pays d’Afrique n’en ont pas moins ratifié les traités internationaux en la matière, tels le protocole de Kyoto et l’accord de Paris de 2016 (COP 21). Ils sont demandeurs de transition écologique, mais souhaitent qu’on les y aide.

Quelques initiatives d’ampleur ont vu le jour sur le continent comme la Muraille verte, lancée en 2007. Soutenu par l’Union africaine et porté par une vingtaine de pays pour lutter contre l’avancée du désert saharien, le projet consiste en un ensemble d’actions coordonnées. Handicapé, entre autres, par l’instabilité des États concernés, son bilan est aujourd’hui controversé. Il n’en représente pas moins une tentative en matière de coopération africaine environnementale.

La veille du "sommet climat" de New York, vingt-quatre grandes banques internationales de développement ont annoncé la mise à disposition de 1000 milliards de dollars pour financer dans les années à venir des projets concrets et la transformation des économies, particulièrement des économies des pays du sud. Ce n’est encore qu’une annonce.
 

L’Afrique est-elle seulement victime ?

Ce n’est certes pas elle qui a inventé la révolution industrielle et la catastrophe écologique planétaire dans son sillage. Mais en accédant à ses fruits, le continent participe évidemment à ses dégâts, d’autant que ses équipements et biens de consommation ne sont généralement pas les plus modernes, ni des plus « verts ».

Les automobiles et motos vétustes des grandes agglomérations y sont particulièrement polluantes. La cuisine s’y effectue toujours très largement avec des combustibles traditionnels – bois ou charbon de bois -, contribuant à la fois à la déforestation, au rejet de particules et gaz à effet de serre, in fine au réchauffement. L’électricité - à laquelle tout le monde n’a d’ailleurs pas accès – est produite pour l’essentiel par des centrales à fuel, voire à charbon. Nécessitant des investissements conséquents, la production d’énergies vertes – éoliennes, solaires – reste marginale malgré une régularité de relief et un ensoleillement propices.

La plus grande ferme solaire du continent a été inaugurée en 2017 dans la région de Ouagadougou. Donnant d’assez bons résultats, elle pourrait couvrir à terme 5 % des besoins du Burkina Faso.

Le Nigeria, pour sa part, « est engagé pour parvenir à 30% d’énergies propres ou renouvelables d’ici 2030 » a assuré le 23 septembre son président Muhammadu Buhari aux Nations-Unies.

Supposée permettre la production de 300 gigawatt à l’horizon 2030, l’Initiative africaine pour les énergies renouvelables (AREI) est un projet de l’Union africaine soutenu par de nombreux États et ensembles (dont l’Union européenne) pour accroître l’exploitation à grande échelle de l'énorme potentiel des énergies renouvelables du continent. Mais il en est à ses débuts.

Dans le domaine agricole, la généralisation de cultures spéculatives intensives au détriment de l’agriculture vivrière familiale favorise la dégradation des sols et la déforestation. Et avec elle le réchauffement.

L’une des options étudiée par le PNUE est l’adaptation fondée sur les écosystèmes. Son objectif : atténuer les effets du changement climatique en utilisant des systèmes naturels, comme par exemple des variétés résistantes à la sécheresse, des méthodes de stockage d’eau plus efficaces et des systèmes de rotation culturale variés.
 

Les Africains sont-ils indifférents à la question ?

Non, et de moins en moins. 65 % des Africains dépendent directement de l’agriculture. Ils sont aux premières loges pour percevoir les effets et menaces du changement climatique. Selon un sondage effectué dans 34 pays du continent par l’institut Afrobarometer, les opinions indiquent dans 30 pays à une large majorité avoir observé une dégradation climatique affectant la production agricole.

Les paysans eux-même réagissent dans la mesure de leurs moyens. « À travers le continent, notent les experts onusiens Richard Munang et Jesica Andrews, de nombreuses communautés ont déjà commencé à développer une résilience en stimulant les écosystèmes existants et les ressources naturelles disponibles. C’est en mettant en œuvre ces bonnes pratiques et en gérant les effets inévitables du changement climatique de manière appropriée que le continent pourra subvenir à ses besoins alimentaires. L’Afrique n’est pas inéluctablement vouée à l’indigence ».

L’urbanisation accélérée – avec tous ses effets négatifs – favorise par ailleurs l’émergence de couches instruites, qui ont accès à tous les moyens d’information et se font parfois entendre. Les questions environnementales et climatiques touchent de plus en plus la jeunesse.

La journée d’action pour le climat du 21 septembre a vu des rassemblements – limités mais naguère encore impensables – dans plusieurs villes d’Afrique. À Kampala, rapporte l’AFP, la capitale de l'Ouganda qui borde le lac Victoria, le plus grand d'Afrique, durement touché par les effets du changement climatique, plusieurs centaines de jeunes ont défilé. Comme Cissy Mukasa, 12 ans, dont la pancarte accusait : « Combien de personnes doivent mourir avant que vous n'agissiez ? ».