Afrique

France : accusé de crimes contre l'humanité, un Centrafricain évoque une méprise

Des miliciens anti-balaka sur une moto dans les rues de Bimbo, au sud de la capitale Bangui, en mai 2014. Éric Danboy Bagale est notamment suspecté d'avoir été responsable de certaines de ces milices.
Des miliciens anti-balaka sur une moto dans les rues de Bimbo, au sud de la capitale Bangui, en mai 2014. Éric Danboy Bagale est notamment suspecté d'avoir été responsable de certaines de ces milices.
Jerome Delay (AP)

Milicien sanguinaire ou victime d'une méprise ? Éric Danboy Bagale, un ancien officier centrafricain, détenu depuis neuf mois en France, fait l'objet d'accusations de torture et de complicité de crimes contre l'humanité pour des faits qui remontent à 2013-2014. Lui rejette ces griefs et dénonce des confusions dans l'enquête.

Agé de 42 ans, Éric Danboy Bagale, un proche de l'ex-président centrafricain François Bozizé, vit en France depuis mai 2014. Il a été arrêté à Besançon et mis en examen le 18 septembre 2020. Ce père de cinq enfants est depuis en détention provisoire.

Il s'agit du premier Centrafricain à faire l'objet de poursuites du pôle "crimes contre l'humanité" du tribunal judiciaire de Paris. L’instance est compétente pour poursuivre les crimes les plus graves à travers le monde dès lors qu'un suspect passe en France. Il a déjà renvoyé devant les assises plusieurs Rwandais impliqués dans le génocide des Tutsi en 1994.

Soupçons d’actes de tortures sur des opposants politiques

La justice française soupçonne celui qui a servi dans la garde présidentielle, et qui est devenu agent d'entretien depuis son arrivée dans l'Hexagone, de s'être livré à des actes de tortures sur des opposants politiques entre 2007 et mars 2013, date de sa fuite du pays pour suivre François Bozizé, président de la République Centrafricaine de 2003 à 2013, ce dernier a été renversé par un putsch.

Elle le suspecte aussi d'avoir été complice de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité entre mars 2013 et mai 2014 en Centrafrique mais aussi au Cameroun, en Ethiopie, au Kenya et au Soudan du Sud. En d'autres termes, d'avoir été responsable de milices anti-balaka.

Ces groupes armés, majoritairement chrétiens et animistes, ont été formés pour combattre les milices de la Séléka, une alliance de rebelles issus du nord du pays à majorité musulmane, qui ont chassé François Bozizé du pouvoir en 2013. M. Bozizé a été placé en 2014 sous sanctions par les Nations unies pour avoir organisé une contre-insurrection sanglante depuis son exil à l'aide de ces milices.

(Re)voir : Centrafrique : en 2013, les anti-balaka préparent leur assaut sur Bangui [LeMémo]

"Réputé pour sa cruauté"

A l'origine des investigations lancées en mai 2017, un signalement à la justice de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). L’OFPRA estimait que lors de son entretien pour obtenir l'asile en France, il avait "volontairement minimisé voire caché des informations concernant son parcours militaire ou concernant son implication au sein du mouvement anti-balaka".

Le signalement s'appuyait par ailleurs sur une note blanche de 2016 de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui affirmait que ce Centrafricain était "réputé pour sa cruauté et sa fidélité inconditionnelle à François Bozizé" et aurait été "adjoint à l'unité chargée de l'enlèvement et de la disparition des opposants au régime" qui a exécuté "au moins 51 personnes".

Selon cette note, il aurait "activement participé à des préparatifs visant à renverser le pouvoir en place en Centrafrique" et rencontré en France en 2014 plusieurs soutiens de François Bozizé qui auraient tenté d'organiser, depuis l'étranger, un coup d’État.

Méprise entre le suspect et un lointain cousin

S'il reconnaît bien avoir été proche de Bozizé, dont il est un cousin, et avoir participé au coup d’État en 2003 ayant mené ce dernier au pouvoir, Éric Danboy Bagale clame son innocence et plaide la méprise entre lui et un lointain cousin, Junior Danboy.

Dans le dossier d'instruction, figure notamment un article du journal Le Monde, daté de février 2014, évoquant un racket des populations musulmanes organisé dans la ville de Bouar par un certain "lieutenant Damboye", de retour d'exil au Cameroun, contre la promesse de différer les attaques contre elles. Dans l'article, le lieutenant se présente comme le "chef" des "anti-balaka".

En garde à vue, Éric Danboy a réfuté s'être trouvé à Bouar à ce moment-là et a identifié Junior Danboy sur un cliché pris sur place par l'armée. L'Institut de recherche criminelle (IRCGN) a confirmé que la photo et une autre d’Éric Danboy prise par les enquêteurs apportaient "des éléments tendant à conclure qu'il ne s'agit pas du même individu".

Lors d'une confrontation, un témoin, un opposant à Bozizé torturé d'août 2012 à mars 2013, l'a exonéré de toute responsabilité, racontant l'avoir vu une fois lors de sa captivité, qu'il lui avait présenté ses condoléances pour le décès de sa femme et lui avait donné de l'argent pour améliorer ses conditions de détention. 

Ce témoin, qui a refusé de se constituer partie civile, a aussi dit avoir vu Junior Danboy lorsqu'il était détenu.

"La France, qui est elle-même intervenue dans la guerre civile centrafricaine, entend instruire en parallèle de la Cour pénale internationale des crimes contre l'humanité commis en Centrafrique, par des Centrafricains et contre des Centrafricains", a commenté l'avocate Marie-Alix Canu-Bernard, qui défend M. Danboy, à l'AFP.

"Une seule mise en examen est intervenue depuis quatre ans, qui en plus de ne repose sur aucun élément, procède d'une erreur grossière sur la personne… cela est d'autant plus consternant que cette personne est incarcérée depuis neuf mois", a-t-elle déploré.

"Si l'enquête a effectivement mis en évidence l'existence d'un autre individu nommé Danboy, ce dernier n'apparaît nullement concerné par les crimes reprochés au mis en examen dans le cadre de l'information judiciaire ouverte en septembre 2020", a rapporté une source judiciaire.

"Ainsi, au terme des investigations et des vérifications effectuées, il n'y a aucune erreur sur l'identité du mis en examen et aucune confusion entre ce dernier et son homonyme", a-t-elle assuré.

(Re)voir : Centrafrique : quels espoirs de stabilité ?

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