Frontière fermée, pétrole bloqué : comment expliquer la crise entre le Niger et le Bénin ?

Entretien. Depuis le 6 juin, le pétrole ne circule plus entre le Bénin et le Niger. Ce nouveau blocage marque l'apogée de tensions qui s'accumulent depuis plusieurs mois entre les deux pays. Que se reprochent-ils ? Quel rôle joue la Chine dans cette crise ? Quelles perspectives de résolution ? L'analyse de Seidik Abba, journaliste et spécialiste du Sahel.

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Camions bloqués à la frontière entre le Niger et le Bénin.

Camions bloqués à la frontière entre le Niger et le Bénin (septembre 2023). Capture d'écran AFPTV. 

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TV5MONDE : Pourquoi le Niger a-t-il fermé depuis le 6 juin les vannes de l'oléoduc qui achemine le pétrole entre lui et le Bénin et ne les rouvre pas depuis ?  

Seidik Abba, journaliste, spécialiste du Sahel : Il faut remonter au coup d'État de juillet 2023 au Niger pour comprendre la décision nigérienne de fermer la frontière et de bloquer le passage du pétrole par l'oléoduc depuis Agadem (champs pétroliers dans l’est du Niger, NDLR) jusqu'au port de Sèmè-Kpodji (port dans le sud-est béninois, NDLR). 

Après le coup d’État militaire, la Cédéao (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) a décidé de fermer les frontières terrestre et aérienne avec le Niger et de mettre en place un embargo. À ce moment, le Bénin faisait partie des pays qui soutenaient aussi l’idée d’une intervention militaire pour rétablir le président Bazoum et la démocratie dans le pays. 

Lorsque la Cédéao a décidé en février de lever les sanctions contre le Niger, le pays a choisi de ne pas rouvrir sa frontière avec le Bénin, comme dans un élan de représailles contre la position du Bénin au moment du coup d'État.

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À la suite de cela, les autorités nigériennes ont prétexté un problème de sécurité, la présence d'ennemis du Niger tapis au Bénin et voulant attaquer le pays, etc. Mais la réalité est que le Niger n'a pas pardonné au Bénin d'avoir été dans le camp de ceux qui prônaient une intervention militaire. 

En refusant d'ouvrir la frontière, le Niger avait dit que le pétrole n'était pas concerné, qu'on pouvait faire une exception. Les Béninois ont répondu qu'il n'y avait pas d'exception : soit on ouvre la frontière et le pétrole aussi peut passer, soit on ne l’ouvre pas et le pétrole ne passe pas. 

Donc il y a eu une sorte de bras de fer. Aucun des pays n'a fait preuve de sagesse. L’arrestation au Bénin de cinq membres de Wapco-Niger (West African Oil Pipeline Company-Niger, filiale de la société nationale chinoise du pétrole, NDLR) a jeté de l'huile sur le feu. Trois d’entre eux vont être jugés lundi 17 juin. Les tensions vont crescendo jusqu'à aujourd'hui.

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Chronologie des événements

26 juillet 2023 : Coup d’État militaire au Niger contre le président Mohamed Bazoum.

30 juillet : La Cédéao adopte plusieurs sanctions contre le Niger, notamment la fermeture des frontières terrestre et aérienne avec le pays. Elle envisage un « recours à la force », que le Bénin est prêt à soutenir. 

24 février 2024 : La Cédéao décide de lever une grande partie des sanctions contre le Niger, dont la fermeture des frontières.

6 mai : Après que le Bénin a rouvert son côté de la frontière, le Niger garde le sien fermé. Le Bénin décide d’interdire aux navires de charger du pétrole nigérien sur son territoire tant que la frontière reste fermée.

11 mai : Le Niger déclare maintenir sa frontière avec le Bénin fermée « pour des raisons de sécurité », accusant le pays d’héberger des bases françaises où des terroristes s’entraînent pour « déstabiliser notre pays ».

15 mai : Le Bénin autorise un premier navire à exporter le pétrole nigérien par le port de Sèmè-Kpodji. L’autorisation est « ponctuelle et provisoire ».  

5 juin : Cinq membres nigériens de l’équipe Wapco-Niger sont arrêtés au Bénin et accusés d’utiliser des faux badges. Niamey accuse en retour Porto-Novo de les avoir kidnappés et gardés en otage. 

6 juin : Le Niger ferme les vannes de l'oléoduc qui achemine le pétrole du Niger au Bénin. Il s’assure de l’effectivité de la mesure les 11 et 12 juin. 

TV5MONDE : Que sait-on aujourd'hui sur cette arrestation ? 

Seidik Abba : Le Niger dit que ces personnes sont des inspecteurs qui devaient officiellement assister au transbordement, lors du chargement du pétrole dans les tankers, pour vérifier les volumes destinés à la vente. 

Mais le Bénin reproche à ces personnes de s'être introduites frauduleusement sur le site, de n'avoir pas rempli les conditions d'accès et d'avoir utilisé des badges non conformes.

Ces divergences sont le fruit de la tension qu'il y a entre les deux pays.  S'il n'y avait pas de problèmes entre eux, on n’en serait pas arrivé là, puisqu'il existe un accord qui dit que les Nigériens assistent au chargement. 

(Re)lire : Le Niger accuse le Bénin d'avoir "kidnappé" cinq de ses ressortissants

Le Bénin non plus n’est pas allé dans le sens de l'apaisement. Ces personnes auraient pu être expulsées ou chassées du site, plutôt qu’arrêtées. Aujourd'hui, seules deux d’entre elles ont été remises à liberté.

Maintenant, outre la réouverture ou non de la frontière, le sort des trois personnes arrêtées va donc aussi être l'objet de discussion. C'est un contentieux supplémentaire.

TV5MONDE : Quel rôle a joué cette arrestation dans la situation ? Est-ce le facteur principal ou seulement un élément déclencheur ? 

Seidik Abba : Il s'agit d'un facteur aggravant. Premièrement, avant l'arrestation, une décision du Bénin a empêché la navigation fluviale sur le fleuve Niger, qui sépare les deux pays. Jusque-là, il y avait une tolérance qui permettait le passage des marchandises ou des personnes, malgré la fermeture des frontières terrestres. Mais à la suite de la dégradation des relations, le Bénin a interdit la navigation sur le fleuve et a procédé à la fermeture des compagnies de transport nigériennes installées au Bénin. 

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Un nouveau palier de dégradation des relations a été franchi, quand le Niger a accusé le Bénin d'héberger des bases militaires françaises. Il a déclaré que des terroristes y étaient entraînés dans le projet d'attaquer le Niger. L’accusation est venue aggraver les choses. Et avec l'arrestation, on a atteint le cran supérieur de cette tension entre les deux pays. 

Tout cela traduit, en toile de fond, une rupture de confiance entre les deux pays. 

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TV5MONDE : Quelles conséquences a ce blocage sur l'économie des deux pays ? 

Seidik Abba : Pour le Niger, les conséquences sont très importantes. L'interruption de l'exploitation pétrolière pourrait avoir un impact sur la croissance économique espérée. Cette année, le Niger devait avoir environ 12% de croissance, une des meilleures du continent. Et ce, grâce à l'exportation de 90 000 barils par jour, entraînant d'importantes recettes financières. 

Si cette exploitation n'est pas mise en œuvre, c'est clair qu’il y aura un manque à gagner significatif. Le Bénin aussi subirait des pertes : il doit encaisser des taxes, des droits de passage, créer des emplois, etc. Mais le grand perdant reste le Niger, puisque c'est lui le producteur du pétrole. Ainsi que la Chine (propriétaire de la Wapco qui extrait et exporte le pétrole, NDLR), qui a déjà investi dans la construction d'oléoducs. Elle comptait sur l'exportation pour récupérer cet argent. 

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TV5MONDE : Quelle place occupe la Chine dans ces tensions ?

Seidik Abba : En effet, on oublie souvent qu'il y a trois acteurs dans cette histoire : le Niger, le Bénin, mais aussi la Chine. 

Ce qui intéresse les Chinois, bien sûr, ce n'est pas la relation entre le Niger et le Bénin, mais de pouvoir charger le pétrole. Ils avaient négocié une dérogation pour que le premier chargement se fasse, mais ils sont maintenant bloqués puisque le deuxième n'a pas pu se faire. 

Dans un premier temps, ils ont adopté une position de neutralité. Mais les Nigériens leur reprochent de ne pas faire assez pression sur le Bénin. Cela a généré quelques tensions entre Niamey et Pékin. 

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À mon avis, la solution pourrait quand même venir de Pékin. Le Niger a besoin de s'entendre avec la Chine, qui lui a prêté 400 millions de dollars (avance obtenue par le Niger en avril sur les ventes prochaines de pétrole, NDLR). Il a aussi besoin de la Chine pour continuer à exporter le pétrole. Et le Bénin aussi a besoin de s'accorder avec Pékin. 

Les Chinois ont aujourd'hui les cartes en mains pour amener le Niger et le Bénin à trouver une solution : ils peuvent faire pression sur l'un comme sur l'autre. Tous deux ont intérêt à ouvrir leur frontière. Et la Chine a intérêt à ce que le pétrole passe. Donc la Chine peut permettre de faire avancer les choses, pour trouver un compromis. 

TV5MONDE : Et quel rôle joue la France dans la crise ? 

Seidik Abba : Je pense que la France n'est pas un acteur majeur dans cette crise. Elle a de mauvaises relations avec le Niger, qui pense qu’elle veut se servir du territoire béninois pour l'attaquer. Ce contexte de suspicion, voire de paranoïa, porte à croire que la France a les mêmes stratégies au Nigeria ou au Tchad. Reste que cette présence au Bénin n’est pas documentée. Je ne pense pas que la France ait un projet de former des terroristes à partir du Bénin pour attaquer le Niger. La déstabilisation du Niger ne profite pas non plus à la France puisqu’elle y a des intérêts – Orano (entreprise française d'uranium, NDLR) annonce par exemple y reprendre son exploitation - malgré la dégradation de la situation. 

(Re)lire : Niger : Orano fait un pas vers l'exploitation d'un important gisement d'uranium

En tout cas, les relations entre la France et le Niger ne vont pas en s’arrangeant avec cette histoire. 

TV5MONDE : Comment la situation peut-elle évoluer dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines ? 

Seidik Abba : La perspective est toujours délicate. Le meilleur scénario serait que les pays finissent par entendre raison, à la suite d'une médiation portée par un pays tiers. Qu'on avance vers une solution, qu’on puisse reprendre au moins l'exportation du pétrole.

Comme le Niger s'est retiré officiellement de la Cédéao, celle-ci ne peut pas se charger de cette médiation. L'absence de bonnes relations du pouvoir nigérien actuel dans la sous-région rend la tâche un peu plus complexe.

Mais il y a aussi l'Union africaine ou le Sénégal. Aujourd'hui, le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, peut être écouté à la fois par les militaires au Niger et par la partie béninoise. Le Tchad également est un candidat potentiel, sachant qu'il a de bonnes relations avec le Niger. 

Mais à mon avis, on est plus proche du scénario du pire, avec une dégradation de la situation. En cas de condamnation des trois personnes de Wapco, surtout à une lourde peine, le Niger ne l'acceptera pas et la tension va clairement augmenter.

Est-ce qu’on risque d’aller à une confrontation armée ? Étant donné que les pays sont frontaliers, la situation et l'évolution des choses s'avèrent inquiétantes.