Afrique

Golfe de Guinée : le Bénin est-il une cible privilégiée des attaques djihadistes ?

Photo d'illustration : Ouidah durant un festival
Photo d'illustration : Ouidah durant un festival
Sunday Alamba, AP, 9 janvier 2013

L’explosion d’une mine dans le nord du Bénin a provoqué la mort de trois militaires. Les attaques se multiplient dans le pays depuis deux mois, symptomatiques d’une expansion du mouvement djihadiste au-delà du Sahel depuis plusieurs années. Décryptage avec Francis Kpatindé, spécialiste du Bénin, professeur à Sciences-Po Paris et ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique. 

TV5MONDE : Une mine posée par des djihadistes a explosé, jeudi, dans le nord du Bénin, tuant trois militaires. Pourquoi le Bénin est-il la cible d'attaques djihadistes ?

Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris : Premièrement, le Bénin partage la frontière avec trois pays qui sont menacés par le terrorisme : le Burkina Faso au nord-ouest, le Niger au nord et le Nigeria au nord-est. Le premier problème est donc le partage des frontières avec ces trois pays qui sont fragilisés depuis quelques années par le terrorisme. 
 
Un deuxième problème est l’absence de forces de l’ordre du côté burkinabé. Les forces publiques ont déserté la partie frontalière burkinabé. Les djihadistes sévissent au Burkina Faso et viennent parfois au Bénin pour s’approvisionner. Il y a un parc qui sépare les deux pays : le parc de la Pendjari au Bénin et le parc d’Arli au Burkina Faso. Ils viennent à moto, chercher du carburant et des vivres. Cela fait un moment que l’on suit leurs mouvements. 

Les mines et les attaques sont des phénomènes récents, mais les mouvements djihadistes dans le nord du Bénin et surtout dans le nord-ouest durent depuis quelques années. Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris

Il ne faut pas oublier qu’en 2019, deux Français avaient été enlevés [Laurent Lassimouillas et Patrick Picque] dans le parc de la Pendjari et leur guide [Fiacre Gbédji] tué. Après, les forces françaises sont intervenues pour les sauver au Burkina Faso.

Les mines et les attaques sont des phénomènes récents, mais les mouvements djihadistes dans le nord du Bénin et surtout dans le nord-ouest durent depuis quelques années. 

Chronologie des attaques djihadistes au Bénin depuis 2019
 
  • Mai 2019 : deux touristes français sont enlevés dans le parc de la Pendjari, au nord du Bénin et leur guide assassiné.
  • Février 2020 : attaque d’un poste de police dans un village proche du Burkina Faso, faisant un mort. Les autorités n’ont jamais confirmé la nature djihadiste de l’attaque.
  • 1e décembre 2021 : attaque dans l’Alibori, département frontalier du Niger, Nigeria et du Burkina Faso.
  • 2 décembre 2021 : deux militaires tués prés de la frontière burkinabé. 
  • 6 janvier 2022 : l’explosion d’une mine provoque la mort de trois militaires dans une zone proche du Burkina Faso.


TV5MONDE : Qui sont les auteurs présumés de ces attaques qui frappent le pays ? Qui sont les groupes djihadistes et d'où viennent les terroristes ?
 
Francis Kpatindé : Il n’y a pas eu de revendication, ce qui est étonnant. Toujours est-il que depuis début décembre, il y a une multiplication des attaques au Bénin, des accrochages mais aussi des explosions de mines, ou “d’engins explosifs” comme ils disent. 

Les groupes armés sont curieusement silencieux.Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris 

On parle de jeunes Béninois recrutés par ces groupes, mais le problème reste le même : il n’y a pas de revendication en ce qui concerne le Bénin. Les groupes armés sont curieusement silencieux. La population peule béninoise est présente dans cette partie du territoire et il est possible que les djihadistes aient pris pied là-bas assez facilement. Ceci dit, il y a des mouvements dans la population béninoise. Il y a un fort mélange des populations.


TV5MONDE : Quel est le mode opératoire de ces groupes djihadistes ? Quels sont les types d'attaques qui frappent la région ?
 
Francis Kpatindé : Pour être précis, on parle “d’engins explosifs”. Je ne suis pas un spécialiste militaire, mais ces engins peuvent être des mines ou des engins artisanaux. Toujours est-il que ces engins tuent. La preuve avec l’attaque d’hier : une personne est morte sur le coup et deux autres à la suite de leurs blessures. C’est au moins la deuxième fois en deux mois qu’il y a ce type d’engin explosif. Il y a eu aussi des accrochages avec des pertes de part et d’autre.
 
TV5MONDE : Le Bénin est-il le maillon faible des pays du golfe de Guinée face à la volonté expansionniste des djihadistes ?
 
Francis Kpatindé : Je ne pense pas. Il est encore tôt pour conclure cela. Il y a eu des attaques en Côte d’Ivoire. Il y a même eu une attaque à Grand Bassam qui est sur la côte ivoirienne. Il y a eu plusieurs escarmouches et attaques au nord de la Côte d’Ivoire. Il y a eu plus d’attaques en Côte d’Ivoire à ce jour qu’au Bénin.

Par ailleurs, il y en a aussi eu au Ghana, mais les Ghanéens ne communiquent pas beaucoup là-dessus. Il y en a eu au Togo également. Les Togolais sont très discrets sur cette question-là. Le Bénin aussi d’ailleurs : il n’y a pas eu de communiqué du gouvernement pour donner des détails sur ce qu’il se passe. Seule la Côte d’Ivoire communique.

Le facteur religieux n’est pas le plus important dans l’expansion des djihadistes.Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris 

TV5MONDE : Pourquoi cette absence de communication ?

Francis Kpatindé : J’ai le sentiment que ces pays restent discrets pour plusieurs raisons. Déjà, au nord de ces pays, il y a des parcs naturels. Or, ces parcs sont entretenus pour pouvoir attirer des touristes. Ce ne sont pas des pays de tourisme de masse mais ils ont besoin de quelques milliers de touristes par an pour que le Trésor public puisse renflouer ses caisses. Ils ne veulent pas affoler les touristes nationaux ou internationaux. 
 
Ensuite, les pays se donnent aussi le temps de voir comment la situation évolue. Ce ne sont pas des pays comme le Mali ou le Niger, où la population est à 95% musulmane. Ils ne savent pas trop ce que veulent les djihadistes et se disent que leurs territoires serviront aux terroristes de repli ou de terre d’approvisionnement et ne seront pas des terrains de belligérance. Mais ils se trompent.

Qu’ils le veuillent ou non, ces gens-là sont déjà en situation de belligérance. Que ce soit un pays majoritairement musulman, ou un pays animiste comme le Bénin, les djihadistes s’en fichent totalement. Le facteur religieux n’est pas le plus important. Je pense qu’il y a un mélange de terroristes et de brigands qui rasent tout sur leur passage et qui menacent les populations. C’est ça, le vrai problème.

TV5MONDE : Pour évoquer les auteurs d'une attaque d'un poste de police en février 2019, la président béninois Patrice Talon avait parlé de braconniers et de brigands sans confirmer la nature djihadiste de l'attaque malgré un mode opératoire ressemblant à celui des terroristes. Y a-t-il une culture du déni de la part du gouvernement béninois ? Qu’en pensez-vous ?
 
Francis Kpatindé : Certains parlent de “bandits armés ”, d’autres de “brigands”. Les gouvernements ne veulent pas mettre ça sur le plan religieux. La plupart des pays qui utilisent ce vocabulaire sont des pays à majorité musulmane. La plupart des gens étant musulmans, le gouvernement doit faire attention à ne pas choquer.

Généralement, les gouvernements africains parlent plus souvent de “bandits armés” ou de “brigands ”. Je ne pense pas qu’ils soient loin de la réalité. De moins en moins, nous entendons dire par exemple que les mots “Allah Akbar” ont été criés lors des attaques. Ils attaquent et tuent, notamment les forces de l’ordre. On a l’impression d’avoir affaire à des opérations de déstabilisation, de fragilisation du tissu social et de l’État.

Si le pays est divisé, les djihadistes trouvent des failles pour perturber le déroulement normal de la vie publique.Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris

TV5MONDE : Le climat politique au Bénin peut-il profiter aux djihadistes ? 

Francis Kpatindé : Partout où il y a des terroristes, il faut une forme d’unité nationale qui fasse front. Il faut que la classe politique et la classe syndicale soient soudées. Si le pays est divisé, s’il y a des problèmes, les djihadistes trouvent des failles pour perturber le déroulement normal de la vie publique. Ils trouvent des failles pour attaquer, ils trouvent des failles pour recruter.

Tout pays qui n’a pas réglé ses propres problèmes, qu’ils soient électoraux ou politiques, est fragilisé face à ce type de phénomène. Le Bénin a donc besoin de prendre le taureau par les cornes, de consolider l’unité nationale et que la classe politique s'entende pour pouvoir faire front. 

Si Patrice Talon ne règle pas les contentieux post-électoraux, ne libère pas les prisonniers politiques et s’il n’y a pas d’unité nationale solide pour faire face aux djihadistes, ces derniers vont avancer. Patrice Talon connaît le danger que représente la menace djihadiste. Il voit ce qu’il se passe dans les pays voisins qui sont fragilisés. Les djihadistes ont la détermination, savent se battre et manifestement ont des financements externes, des gens qui les approvisionnent en arme et en logistique. Face à ce type de phénomène, il faut que la classe politique béninoise fasse front. 

(Re)voir : Présidentielle au Bénin : les opposants politiques poussés à l'exil ?​

TV5MONDE : Les groupes djihadistes se greffent régulièrement aux conflits locaux pour s'étendre. La situation au nord du Bénin est-elle propice à l'expansion de ces groupes ? 
 
Francis Kpatindé : Pour le moment les tensions intercommunautaires au nord du Bénin ne jouent pas de rôle dans l’expansion des djihadistes dans la région. Toutefois, on observe que dans les pays où ces tensions ne sont pas réglées de façon durable par les chefferies traditionnelles ou par l’État, ces dernières peuvent nourrir les mouvements armés à la longue. C’est ça qui est dangereux. 
 
Il faut régler ces problèmes pour éviter d’autres problèmes plus sérieux. Ces tensions peuvent offrir un terreau de choix au djihadisme. C’est vrai en particulier au nord du Bénin, où il y a de nombreux musulmans. 
 
TV5MONDE : Est-il probable que le G5 Sahel s'étende aux pays du Golfe de Guinée ?
 
Francis Kpatindé : Depuis un mois, le Bénin est le théâtre de ces attaques qui ont visiblement diminué en Côte d’Ivoire. Au Togo et au Ghana, leur nombre est stable. Si le mouvement des attaques est généralisé, si les attaques se multiplient, il va falloir envisager d’élargir le G5 Sahel. L’élargissement du G5 permettrait à d’autres pays de bénéficier de l’expertise des pays membres du G5. 

On peut envisager dans un avenir proche, ou à moyen terme que le G5 soit élargi.Francis Kpatindé, professeur à Sciences-Po Paris

Des pays comme le Bénin ou le Togo ne sont pas membres du G5 où il y a des réunions de renseignement, d’expertise technique, de sécurité. Cela veut dire qu’ils auront du retard à l’allumage comme ils ne sont pas encore associés au G5. On peut envisager dans un avenir proche, ou à moyen terme que le G5 soit élargi pour que d’autres pays de la sous-région bénéficient de l’expertise des Maliens, Mauritaniens et des autres.