Guerre d’Indépendance du Cameroun : la responsabilité de la France va-t-elle être enfin établie ?

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Leaders de l'UPC

Les membres du bureau politique de l'Union des populations du Cameroun (UPC, premier parti politique à revendiquer l'indépendance et la réunification du Cameroun), en marge d'une conférence le 6 mars 1955. Au premier plan, de gauche à droite : Jacques Ngom (secrétaire général de L'Union des syndicats confédérés du Cameroun), Abel Kingué (vice-président de l'UPC), Ruben Um Nyobè (secrétaire général de l'UPC), Félix Moumié (président de l'UPC) et Ernest Ouandié (vice-président de l'UPC).

© Archives personnelles de Simon Nken
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Le mois dernier, la commission franco-camerounaise « Histoire et mémoires sur le rôle et l’engagement de la France au Cameroun dans la répression contre les mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971 », a reçu des archives classifiées de la part du gouvernement français. Que nous apprennent ces archives ? Pourquoi cette histoire est-elle toujours taboue ? Que s’est-il passé au Cameroun durant cette période ? Analyse

C'est le 18 octobre dernier que la France a livré ses archives classifiées à la commission franco-camerounaise, chargée de « faire la lumière » sur la terrible guerre coloniale menée par l’armée française au Cameroun, avant et après l’indépendance du pays en 1960.

De nouvelles archives déclassifiées

Jusqu’à présent, rien n’a filtré sur la nature et le contenu de ces archives déclassifiées.

« D’après les informations que j’ai, la commission n’a rien trouvé de nouveau. Ils lisent les livres et les travaux universitaires existants. Ils annoncent périodiquement l’ouverture de « nouvelles archives » mais aucune précision n’est jamais donnée sur ce point. », nous a confié à ce sujet le journaliste et essayiste français Thomas Deltombe, co-auteur de l’ouvrage « Kamerun. Une guerre cachée aux origines de la françafrique 1948-1971 » (ed. La Découverte, 2010)

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De retour d’un voyage au Cameroun, l’historienne française Karine Ramondy, qui co-préside avec l’artiste camerounais Blick Bassy cette commission, précise qu’il est trop tôt pour rendre public les informations trouvées grâce à ces archives déclassifiées.

Et elle ajoute : « Cela va venir certainement après le volet recherche [La commission est constituée d’un volet recherche dirigé par Karine Ramondy, et d’un volet consacré aux enjeux patrimoniaux et artistiques dirigé par Blick Bassy, NDLR] qui aura lieu à Paris fin novembre 2023. »

« Nous avons eu accès à de nombreuses archives (certaines rendues communicables par le gouvernement précédent, mais aussi par la loi PATR [Loi relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement, NDLR]), des archives sous dérogations qui nous sont accordées aisément et nous commençons à travailler sur des archives déclassifiées de la DGSE. Toute l’équipe a vocation à demander leur déclassification et leur diffusion à l’issue du rendu du rapport. », conclue-t-elle.

Les travaux de la commission franco-camerounaise ont débuté en mars dernier et doivent être rendus publics fin 2024.

Le souvenir de ces acteurs ayant combattu pour l’indépendance du Cameroun est sinon en voie d’être oublié, du moins discrètement entretenu et pas du tout assumé publiquement.

Pierre Abomo, sociologue et consultant camerounais

 

Aujourd’hui encore, en France comme au Cameroun, la guerre d’indépendance et la répression qui s’en est suivie sont très mal connues du grand public, d’autant que ces pages d’histoire sont le plus souvent absentes des manuels scolaires.

Pourtant, depuis le 16 décembre 1991, les autorités camerounaises ont adopté une loi de réhabilitation des grandes figures qui ont œuvré pour la naissance du sentiment national, l’indépendance ou la construction du pays.

Une loi qui n’a malheureusement toujours pas fait l’objet d’un décret d’application. Conséquence : en dépit de cette « reconnaissance » institutionnelle, la mémoire nationale reste une question relativement occultée dans l’espace politique camerounais.

Et comme l’écrivait en 2015 le sociologue et consultant camerounais Pierre Abomo, dans un article : « Le souvenir de ces acteurs ayant combattu pour l’indépendance du Cameroun est sinon en voie d’être oublié, du moins discrètement entretenu et pas du tout assumé publiquement. » 

La création de l’Union des populations du Cameroun

D’abord protectorat allemand à partir de 1884, le Cameroun passe sous mandat de la Société des Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale qui s’achève par la défaite de l’Allemagne. 

L’administration du pays est alors confiée à la France et à la Grande-Bretagne qui procèdent à sa partition. Les 4/5 du territoire sont administrés par la France et deux poches occidentales limitrophes du Nigeria reviennent à la Grande Bretagne

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A l’issue de la Seconde guerre mondiale, les Camerounais revendiquent leur indépendance et y ajoutent cette fois la réunification des deux territoires dirigés alors séparément par les Britanniques et les Français.

Après quelques mois de gestation dans les milieux syndicaux proches notamment du parti communiste français (PCF), l’UPC, l’Union des populations du Cameroun, est créée en 1948 par d’anciens syndicalistes.

Fonctionnaire et syndicaliste passé notamment par le Cercle d’études marxistes de l’instituteur et syndicaliste français Gaston Donnat, Ruben Um Nyobè est choisi comme secrétaire général du parti.

L’UPC est le premier parti qui a fait de l’indépendance et de la réunification des deux Cameroun son projet politique, le centre de sa revendication.

Emmanuel Tchumtchoua, historien, professeur des universités

 

L’UPC se considère alors comme l’antenne camerounaise du Rassemblement démocratique africain (RDA), mouvement fondé à Bamako, dans le Soudan français (actuel Mali), en 1946, par l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, en présence de Ruben Um Nyobè qui représentait l’Union des syndicats confédérés du Cameroun.

Le mouvement prend véritablement son envol à partir de 1950. Il gagne en popularité et commence à inquiéter sérieusement les autorités coloniales françaises.

« L’UPC est le premier parti qui a fait de l’indépendance et de la réunification des deux Cameroun son projet politique, le centre de sa revendication. », affirme ainsi l’historien camerounais Emmanuel Tchumtchoua, professeur des universités et ancien chef du département histoire et sciences du patrimoine à l’université de Douala.

Le livre

 

En 1952, Ruben Um Nyobè est invité à être auditionné à l’ONU sur la question de l’administration et de l’indépendance du Cameroun. L’événement à un impact considérable sur les populations et les autorités coloniales françaises.

Entre 1952 et 1954, le leader nationaliste camerounais intervient à trois reprises devant la commission de tutelle de l'ONU.

En mai 1955, alors que la presse coloniale réclame qu’on en finisse avec l’UPC, comme l’écrivent les auteurs du livre « Kamerun. Une guerre cachée aux origines de la françafrique 1948-1971 », les tensions vont s’accroître considérablement entre le parti et Roland Pré, le Haut-Commissaire.

La guerre cachée de la France au Cameroun

Face aux actions de représailles indiscriminées des forces de l’ordre, des émeutes éclatent sur plusieurs jours et dans de nombreuses villes du pays telles que Douala, Yaoundé, Nkongsamba, Loum, Mbanga…

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Le 13 juillet 1955, l’UPC est interdite par un décret du gouvernement français et ses militants sont pourchassés. L’année suivante, malgré les efforts de Ruben Um Nyobè et ses camarades pour revenir dans le jeu politique légal, les autorités coloniales restent inflexibles. 

Exclue des législatives en cette année 1956, l’UPC met sur pied le CNO, le comité national d’organisation, destiné d’abord à boycotter les élections, avant d’être érigé en première branche paramilitaire du mouvement.

Ruben Um Nyobe

Photo d'archive qui date du 5 mars 1955, à Douala, au Cameroun, du secrétaire général de l'UPC, Ruben Um Nyobè (au centre, en costume noir), de retour de son voyage aux Nations unies, à New York.

© Archives personnelles de l'historien Simon Nken

Au pied du mur, l’UPC fait finalement le choix de la lutte armée. La répression s’abat alors de façon massive sur cette insurrection, sous la supervision de Pierre Messmer, le Haut-Commissaire de l'époque.

« Une « Zone de maintien de l’ordre de la Sanaga-Maritime » (ZOE) est constituée pour près de deux mois, au cours desquels l’armée française mène de véritables « opérations de guerre » contre les maquis nationalistes, qui feront des milliers de victimes. », soulignent les auteurs de « Kamerun. Une guerre cachée aux origines de la françafrique 1948-1971 ».

Alors que la répression s’intensifie, le leader du parti Ruben Um Nyobè est assassiné par l’armée française le 13 septembre 1958, dans la forêt où il se cachait. Un séisme d’une portée inouïe pour tous ses camarades de combat.

Ahidjo

Le secrétaire général de l'ONU, Dag Hammarskjold (au centre), est accueilli à l'aérodrome de Yaoundé par le président camerounais Ahmadou Ahidjo (à droite) et le ministre d'Etat Njoya Around (à gauche), pour les cérémonies marquant l'indépendance du Cameroun le 1er janvier 1960.

© AP Photo

Choisi par la France et parrainé par Louis-Paul Aujoulat, alors secrétaire d’Etat à la France d’outre-mer, Ahmadou Ahidho est élu président de la République après l’indépendance du pays en 1960.

Après la réunification des deux Cameroun en octobre 1961, le président Ahmadou Ahidjo publie des ordonnances contre la subversion qui empêchent en réalité l’expression de toute forme d’opposition. Il transforme le pays en une véritable dictature.

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« Au milieu des années 1960, alors que la France, dans le cadre de la « coopération », conserve toute son emprise sur le régime d’Ahmadou Ahidjo, celui-ci continue à utiliser les techniques de la « guerre révolutionnaire » enseignées par les officiers français, avec un triple objectif : discipliner les populations civiles ; écraser les upécistes en exil qui lancent des offensives depuis le Congo-Brazzaville ; et combattre les groupes armés qui résistent à l’Ouest jusqu’au début des années 1970. », écrivent les auteurs de « Kamerun. Une guerre cachée aux origines de la françafrique 1948-1971 ».

Les enjeux autour des travaux de la commission Macron

Au cours des dernières décennies, au Cameroun en particulier, universitaires et intellectuels ont écrit sur cette guerre qui reste mal connue du grand public, et que dénoncent toujours de nombreuses associations de la société civile.

Jusqu’en 2009 au moins, cette guerre était également un tabou français. Le mot était même banni du vocabulaire officiel, qui ne retenait que les notions de troubles, guerre civile, voire d’affrontements ethniques.

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Interrogé à ce sujet lors de sa visite officielle au Cameroun en mai 2009, le premier ministre François Fillon avait d’ailleurs déclaré : « Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention ! »

Les enjeux autour des travaux de la commission initiée par le président français Emmanuel Macron sont donc à la fois d’ordre politique, scientifique et mémoriel.

Et sur le plan politique, l’une des questions majeures est de savoir si la France va enfin reconnaître cette guerre, voire s’excuser et proposer des réparations.

« Le volet recherche a pour mission de rédiger un rapport historique, scientifique, à rendre pour fin 2024. Après le rendu de ce rapport avec Blick Bassy, nous avons vocation à proposer des gestes mémoriels aux autorités politiques des deux pays. La question des excuses et des réparations n’est pas directement du ressort des chercheurs. », nous a précisé Karine Ramondy à ce sujet.

« Il n’a échappé à personne que l’initiative de cette commission est française et non pas camerounaise. Emmanuel Macron entend solder à peu de frais ce qui fut la Première Guerre néocoloniale française. », souligne pour sa part Christophe Ralite, enseignant-chercheur à l’université de Lyon 2, en France.

Et il ajoute : « L’objectif géopolitique qui sous-tend la démarche semble limpide : redorer l’image de la France, sérieusement écornée, auprès de l’opinion publique africaine, en particulier sa jeunesse. » 

« Cette commission s’inscrit dans la continuité du sommet Afrique-France d’octobre 2022. Le risque est que la commission se contente de rétablir certains faits hautement symboliques (les assassinats politiques) sans jamais questionner les implications profondes de la répression sur la société camerounaise dans son ensemble. », conclue Christophe Ralite.