Guerre en Ukraine : les ambitions médiatrices de l’Afrique du Sud

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa annonce l’envoi d’une mission de paix entre l’Ukraine et la Russie, menée conjointement par son pays et cinq autres dirigeants africains. Qu’est-ce que cela dit de la position de l’Afrique du Sud sur ce conflit ? Entretien avec Anne Dissez, ancienne journaliste et correspondante en Afrique du Sud pour RFI, La Croix et Africa 1.

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Russie Afrique du Sud

Le président russe Vladimir Poutine parle au président sud-africain Cyril Ramaphosa, lors d'une session plénière au sommet Russie-Afrique à Sotchi, le 24 octobre 2019.

Sergei Chirikov/Pool Photo via AP
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Cyril Ramaphosa cherche-t-il à jouer un rôle dans la guerre en Ukraine ? Le 16 mai 2023, il annonce qu’une mission de paix partira “dès que possible” à Kiev et à Moscou pour tenter “de trouver une solution pacifique” à cette guerre. Cette mission est menée par l’Afrique du Sud conjointement avec le Sénégal, la Zambie, le Congo, l’Ouganda et l’Egypte. 

Au grand dam des puissances occidentales, certains pays africains ont montré des réticences à dénoncer l’invasion russe de l’Ukraine de février 2022. Le Sénégal et l’Afrique du Sud se sont notamment abstenus en 2022 à l’ONU lors du vote d’une résolution condamnant Moscou. Anne Dissez, ancienne journaliste et correspondante en Afrique du Sud pour RFI, La Croix et Africa 1 estime que l’Afrique du Sud agit ainsi pour préserver ses intérêts économiques en lien avec la Russie. 

TV5MONDE : Quelle est la position de l’Afrique du Sud vis-à-vis de la Russie ? 

Anne Dissez : On pourrait les assimiler à ce qu’était la position des non-alignés lors des différents conflits internationaux. Il faut reconnaître que l’Afrique du Sud est très aidée par la Russie, comme elle a été très aidée par l’Union Soviétique. Après, la plupart des dirigeants sud-africains, notamment Thabo Mbeki, Jacob Zumba et même Nelson Mandela sont allés en Union Soviétique lors de la lutte contre l’Apartheid pour se former à l’université Lumumba à Moscou. 

Il y a des liens qui sont toujours très forts entre l’Afrique du Sud et la Russie. Aujourd’hui, le discours qui prévaut est de ne pas prendre position dans le conflit. Cela provoque quelques remous à l’intérieur du pays. Il y a une partie de la classe politique, notamment celle qui est représentée par l'Alliance démocratique (NDLR : premier parti d'opposition en Afrique du Sud), longtemps caractérisée de parti blanc, mais qui est aujourd’hui un parti mixte. Il représente tout de même beaucoup les intérêts des Sud-Africains blancs, favorables à une ouverture économique libérale. 

L’Afrique du Sud a condamné l’intervention russe en Ukraine, mais cela s’est limité à ça. 

Anne Dissez, ancienne journaliste et correspondante en Afrique du Sud

En ce sens, ils s’opposent à l’ANC (NDLR : Congrès national africain, parti politique membre de l’Internationale socialiste). Dun ’autre côté, il  n’y a pas de relations particulières entre l’Afrique du Sud et l’Ukraine. Il y a un discours extrêmement mesuré entre les deux forces. L’Afrique du Sud a condamné l’intervention russe en Ukraine, mais cela s’est limité à ça. 

TV5MONDE : Quels seraient les intérêts de l’Afrique du Sud à voir une résolution du conflit ? 

Anne Dissez : L’Afrique du Sud fait partie des BRICS (NDLR : conférence diplomatique de cinq pays, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, pour affirmer leur place sur la scène internationale). Donc son intérêt est de conserver ses relations avec la Russie. Elle n’a pas les moyens financiers de faire une condamnation ferme et militante contre la Russie. 

L’Afrique du Sud restera très discrète. Elle ne veut pas polariser, prendre position plutôt dans un camp que dans l’autre. Il n’y a aucune ouverture de l’Ukraine vers l’Afrique du Sud parce que cela ne les intéresse pas. Ce qui est primordial pour l’Ukraine, c’est ce qu’il se passe avec les États-Unis et l’Europe. L’Afrique du Sud défend une position mesurée entre les deux. Elle reste indulgent avec les Russes parce qu’ils les aident beaucoup, pour résumer l’atmosphère. Sauf que ce n’est pas ce qui préoccupe la population. 

Dans la population, le clivage est très important entre les libéraux et les noirs, qui sont aujourd’hui dans une situation mauvaise et qui ont de la rancœur contre le gouvernement d’aujourd’hui. Je crois que Cyril Ramaphosa est reconnu comme un président honnête, ce qui est très important après la période Jacob Zuma où la corruption était aux commandes.

TV5MONDE : Pourquoi l’Afrique du Sud se positionne-t-elle comme médiatrice dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine ? 

Anne Dissez : C’est une position qu’ils ont prise dans plusieurs autres conflits par exemple dans le conflit irlandais, au Pays Basque et sur le continent africain également. C’était plutôt Mandela qui se mettait en avant, mais maintenant c’est naturellement Cyril Ramaphosa, en tant que président et héritier de cette politique, qui s’est positionné. 

Il n’y a pas beaucoup de pays en Afrique qui soient suffisamment crédibles sur le plan de la gestion du pays au point de s’impliquer dans des conflits internationaux.

Anne Dissez, ancienne journaliste et correspondante en Afrique du Sud

Il n’y a pas beaucoup de pays en Afrique qui soient suffisamment crédibles sur le plan de la gestion du pays au point de s’impliquer dans des conflits internationaux, et d’être présents dans le débat international. Sur le continent, l'Afrique du Sud s’est impliquée dans le conflit au Burundi, elle s’implique beaucoup en RDC. Sur la région de l’Afrique australe, ils sont aussi très présents. 

Du point de vue européen, on a tendance à considérer que quand on n’est pas d’accord on est contre, et inversement. Il y a une vision manichéenne des choses. On se rend compte que ce n’est pas noir ou blanc, ou bien la Russie ou l’Ukraine. Pour certains pays qui dépendent de l’aide d’un autre, et qui travaillent ensemble au niveau des matières premières, comme les BRICS, avec la Russie et l’Afrique du Sud, c’est un aspect très important de leurs positions.