Afrique

Guinée-Bissau : l'armée recherche les commanditaires du coup d'État manqué

Umaro Sissoco Embalo dirige la Guinée depuis février 2020. Des militaires ont tenté de prendre le pouvoir et le renverser le 1er février. AP/Michel Euler.
Umaro Sissoco Embalo dirige la Guinée depuis février 2020. Des militaires ont tenté de prendre le pouvoir et le renverser le 1er février. AP/Michel Euler.

Qui l'a orchestré, et pour quels motifs ? L'armée en Guinée-Bissau veut tirer au clair la tentative de coup d'État qui a agité le pays mardi 1er février, et retrouver ses commanditaires. Dirigé contre le président Umaro Sissoco Embalo, le putsch avorté a fait 11 morts selon le gouvernement. 

L'armée de Guinée-Bissau a lancé mercredi 2 février une vaste opération pour retrouver les commanditaires et les protagonistes de la tentative de coup d'État qui a eu lieu mardi 1er dans le pays. Selon un responsable militaire, ces opérations de recherche sont menées y compris au siège du gouvernement

11 morts pendant les combats

Mardi 1er, le président Umaro Sissoco Embalo et les membres du gouvernement sont restés coincés pendant plusieurs heures dans le palais du gouvernement. Pendant ce temps résonnaient des tirs nourris entre forces loyales et assaillants, figeant Bissau dans l'attente.

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Le président et les ministres ont fini par pouvoir sortir indemnes. Mais les combats ont fait 11 morts, selon le porte-parole du gouvernement Fernado Vaz. 

"Le gouvernement déplore (...) la perte de 11 vaillants hommes au cours de l'attaque. 11 victimes, des militaires et paramilitaires, quatre civils dont le chauffeur et un haut cadre du ministère de l'Agriculture", a décrit le porte-parole au cours d'une conférence de presse.

Apparaissant serein devant la presse mardi soir, Umaro Sissoco Embalo a parlé d'"acte très bien préparé et organisé", mais "isolé". Il n'a pas désigné précisément les auteurs de cette opération. Il les a toutefois liés au combat qu'il dit mener, depuis son accession au pouvoir en 2020, contre le trafic de drogue et la corruption.

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Il a annoncé dès mardi soir de premières arrestations. Une commission d'enquête a été créée. Le même responsable militaire, proche de cette commission, a indiqué que des éléments des renseignements militaires s'étaient rendus au siège du gouvernement pour collecter des informations.

Quatre putschs depuis 1974

La vie a prudemment repris son cours dans la capitale Bissau, ont constaté des correspondants de l'AFP. Les commerces et les banques ont rouvert, mais les militaires patrouillaient dans les environs du palais du gouvernement et en interdisaient l'accès.

Noelho Barboza, un habitant de Bissau de 27 ans, se désole de cet énième coup de force dans l'histoire agitée de la Guinée-Bissau. Ce petit pays ouest-africain de deux millions d'habitants a connu depuis son indépendance en 1974 quatre putschs (le dernier en 2012), une kyrielle de tentatives de coup d'Etat et une instabilité gouvernementale chronique.

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Noelho Barboza se souvient de l'assassinat de l'ancien président João Bernardo "Nino" Vieira en 2009 et redoute que "la prochaine" ne soit "la bonne" pour l'actuel chef de l'exécutif. "Il n’y aura plus de confiance de la part des investisseurs. Ces événements ramènent encore la Guinée-Bissau cinq ans en arrière. [Et ils ]risquent de la mener à une autre guerre civile", s'inquiète-t-il.

Les motivations restent floues

Les nouvelles venues de Bissau ont immédiatement fait penser à la série de coups d'États dont l'Afrique de l'Ouest est le théâtre depuis août 2020, à deux reprises au Mali, dernièrement au Burkina Faso et entre-temps en Guinée.

Mais, contrairement à ces pays où certains ont agi par exaspération face aux violences djihadistes ou aux abus du pouvoir, rien n'est venu accréditer chez les assaillants en Guinée-Bissau une volonté de prendre les commandes pour de telles raisons.

Les causes de l'attaque restent donc l'objet de spéculations: passage à l'action d'hommes dont Umaro Sissoco Embalo gênerait les trafics, jalousies militaires, rivalités politiques, voire un mélange de tout cela ?

Dans l'un des pays les plus démunis au monde prospèrent les trafics, de bois et de drogue. La Guinée-Bissau est considérée comme une plaque tournante du trafic de cocaïne entre l'Amérique latine et l'Europe. Les élites accaparent historiquement les richesses et la corruption est répandue. Les bonnes places sont rares et disputées, y compris au sein de l'armée qui joue un rôle prééminent et opaque.

"Un cocktail de divergences"

Vincent Foucher, chercheur au Centre nationale de recherche scientifique français (CNRS), conjecture que le président, ancien général, aurait pu fâcher du monde en voulant affirmer son autorité sur l'armée.

L'analyste sénégalais Babacar Justin Ndiaye évoque, lui, "un cocktail de divergences au sommet de l'État", en premier lieu entre le président et le Premier ministre Nuno Gomes Nabiam. Le tout sous une Constitution depuis longtemps critiquée en ce qu'elle favorise les crispations. Il mentionne aussi auprès de l'AFP le désaccord entre le chef de l'État et le parlement sur le partage des ressources pétrolières à la frontière avec le Sénégal.
 

La France a de son côté condamné "fermement" la tentative de coup d'État et a exprimé son appui au respect des institutions démocratiques. Dans ce communiqué, "elle appelle au respect de l'ordre constitutionnel et exprime son soutien aux institutions démocratiques bissau-guinéennes".