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Hirak en Algérie : "Le pouvoir n'a qu'une alternative, la répression" selon le président du RAJ

Des millliers de manifestants se sont réunis ce lundi 22 février 2021 à Alger, en Algérie, pour commémorer le deuxième anniversaire du lancement du Hirak. 
Des millliers de manifestants se sont réunis ce lundi 22 février 2021 à Alger, en Algérie, pour commémorer le deuxième anniversaire du lancement du Hirak. 
© AP Photo/Toufik Doudou

Deux ans après le début du mouvement de protestation du Hirak, Abdelmadjid Tebboune a dissous le Parlement, remanié le gouvernement, sans changement majeur, et accordé la grâce présidentielle à plusieurs dizaines de militants emprisonnés. L'ONG Amnesty International publie ce lundi un rapport dans lequel elle appelle les autorités algériennes à libérer tous les manifestants. Abdelouahab Fersaoui, président du Rassemblement actions jeunesse (RAJ) et figure de la contestation algérienne, emprisonné d’octobre 2019 à mai 2020, juge le bilan du mouvement positif et dénonce la répression du pouvoir en place, malgré la grâce présidentielle accordée à certains détenus. Entretien.
 

Dans un rapport rendu public ce lundi 22 février 2021, Amnesty International "appelle les autorités algériennes à libérer immédiatement tous les manifestants pacifiques, journalistes et militants arrêtés arbitrairement, à abandonner toutes les charges retenues contre eux et garantir leur accès à un recours effectif". Dans une enquête concernant 73 cas, l’organisation de défense des droits de l’homme affirme qu’au cours des cinq derniers mois, arrestations arbitraires, poursuites et, dans certains cas, de longues peines d’emprisonnement ont été utilisées par le pouvoir en place pour museler des militants, des manifestants ou encore des journalistes. Leur tort : avoir exprimé pacifiquement leurs opinions politiques sur Facebook, ou participé à des manifestations pacifiques. Après son élection en décembre 2019, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, premier ministre sous son prédécesseur Abdelaziz Bouteflika, s’était dit ouvert au dialogue avec le mouvement du Hirak. Pourtant, depuis lors, la répression s’est accrue. Selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), en février 2021, au moins 2500 manifestants, journalistes et autres militants ont été arrêtés à cause de leur soutien ou de leur participation au mouvement du Hirak. Parmi eux, 350 ont été embastillés durant une semaine, voire davantage.

TV5MONDE : La grâce accordée aux prisonniers liés au mouvement du Hirak par le président Abdemadjid Tebboune est-elle un acte d’apaisement ou plutôt une diversion ?
 
Abdelouahab Fersaoui : Il est important de rappeler que quand les Algériens sont sortis par milliers en février 2019 pour revendiquer le changement du régime, il n’y avait pas de détenus d’opinion dans le pays. Les détenus d’opinion, c’est la conséquence d’une mauvaise gestion, d’une gestion sécuritaire du pouvoir ; celui-ci a embastillé, jeté en prison des centaines d’Algériens, pour avoir exprimé une opinion d’une manière pacifique, notamment sur les réseaux sociaux.

Donc la libération des détenus, nous ne pouvons que nous en réjouir, parce que c’est un soulagement, notamment pour leurs familles. Mais cela ne doit pas nous détourner de l’objectif principal qui est le changement de régime.

Je rappelle aussi que le 2 janvier 2020, après l’élection présidentielle du 12 décembre, le pouvoir avait déjà libéré 76 personnes en une seule journée. Juste après, les interpellations ne se sont pas arrêtées pour autant. Il y a eu d’autres interpellations de « Hirakistes ». Donc aujourd’hui, rien ne prouve qu’il n’y aura pas d’autres Algériens interpellés à l’avenir.

Le président du RAJ, l'association Rassemblement actions jeunesse, au milieu de manifestants, ce 22 février 2021, à Alger, en Algérie. 
Le président du RAJ, l'association Rassemblement actions jeunesse, au milieu de manifestants, ce 22 février 2021, à Alger, en Algérie. 
© D.R.

D’un autre côté, ces détenus d’opinion sont innocents, ils n’ont rien fait. Leur incarcération était illégale. Ce sont des poursuites qui n’auraient pas dû avoir lieu. Nous demandons donc leur libération, leur acquittement et surtout leur réhabilitation. Je constate aussi que c’est une carte utilisée par le pouvoir. C’est une sorte de diversion en effet.

C’est important de libérer, mais pas de cette manière. Parce que ces gens-là sont innocents. Il y a aussi un élan de solidarité populaire, ainsi qu’un merveilleux travail effectué par les collectifs d’avocats au niveau national. 
 
TV5MONDE : Que représente à vos yeux la libération de notre confrère Khaled Drareni, le correspondant de TV5MONDE à Alger ?
 
Abdelouahab Fersaoui : Je souhaite la libération de tous les prisonniers sans exception, parce que comme je l’ai dit, ils sont innocents. L’emprisonnement de Khaled Drareni est une manière de criminaliser la presse. Khaled Drareni n’a fait que son travail en tant que journaliste. Son incarcération était arbitraire. Voilà pourquoi nous avons exigé sa libération dès le début, avec tous les autres détenus d’opinion. Mais encore une fois, nous exigeons l’acquittement de tous les prisonniers libérés et leur réhabilitation.

Voir aussi : "Khaled Drareni : si le journalisme est un crime, alors je suis un criminel"

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TV5MONDE : Comment expliquez-vous que le régime en place ait à ce point durci la législation en vigueur, comme les nouvelles lois qui restreignent les droits à la liberté d'expression ? Selon le rapport d'Amnesty International, les autorités "ont par exemple fait adopter en avril 2020 un amendement au Code pénal faisant de la « diffusion de fausses informations » une infraction passible de trois ans d’emprisonnement".
 
Abdelouahab Fersaoui : Jusqu’à présent, le pouvoir n’a pas affiché la volonté politique de trouver une solution à la crise que vit l’Algérie, et encore moins de répondre aux attentes du Hirak. Il n’a qu’une alternative : la répression. Il croit pouvoir ainsi procéder à la fermeture des champs politique et médiatique. Il jette des milliers d’Algériens en prison pour leur opinion. Il croit nous faire peur, il croit être en mesure de diviser ou d'affaiblir le Hirak, et ainsi en finir avec les mobilisations.

Cette approche sécuritaire a pourtant produit l'effet inverse. Elle a renforcé la détermination et l’engagement des personnes qui sont jetées en prison, mais aussi au sein de la société. Et deux ans plus tard, malgré toute la machinerie politique, malgré la feuille de route du pouvoir qu’ils voulaient imposer coûte que coûte, le peuple algérien a donné une réponse il y a quelques jours, lors d’une marche nationale, à l’occasion dudeuxième anniversaire du Hirak, une réponse très claire : le peuple est resté fidèle à l’esprit du Hirak.

Il est aussi fidèle à sa revendication originelle : le changement pacifique de régime et l’instauration d’un Etat de droit démocratique, basé sur des institutions légitimes, crédibles, qui reflètent la volonté populaire, et surtout, comptables devant le peuple. Et je suis confiant face à l’engagement et la détermination des Algériens. Quant au Hirak lui-même, je considère qu’il a pu résister à tous les plans visant à le diviser. Le Hirak  en soi est déjà une réussite.
 
TV5MONDE : Depuis quelques semaines, un mot d’ordre est apparu lors des manifestations du Hirak : indépendance. Pourquoi ce mot d’ordre ?
 

Abdelouahab Fersaoui : Tout d’abord, pourquoi la mobilisation a-t-elle repris ? Parce que la situation n’a pas changé. Les raisons qui ont fait sortir les Algériens en février 2019 sont toujours d’actualité. Sur le plan politique, les différentes institutions n’arrivent pas à répondre aux aspirations du peuple. Sur le plan des libertés, il y a un recul énorme. Sur le plan économique, il n’y a pas une vision à moyen et long terme pour relancer l’économie. Sur le plan social, le pouvoir d’achat se dégrade, il y a le chômage…

Donc, la situation n’a pas changé, elle s’est même aggravée et complexifiée. Concernant la revendication d’indépendance, c’est un mot d’ordre qui n’est pas nouveau. Je rappelle que c’est un slogan prôné dès les premiers mois du Hirak, parce que les Algériens considèrent que leurs aînés ont mené une guerre de libération pour libérer la terre, pour libérer le pays du joug colonial. Et nos aînés ont pu réaliser ce premier serment qui est la libération de la terre.

Il y a un deuxième serment qui est la libération du peuple, du citoyen ; lui donner sa citoyenneté, lui redonner sa souveraineté, ses libertés et ses droits. Donc, le Hirak s’inscrit dans cet objectif, dans la réalisation de ce serment, dans la libération du peuple qui n’est pas encore réalisée aujourd’hui. Soixante ans après l’indépendance, l’Algérie reste marginalisée. Des Algériens se trouvent en prison, et on n'arrive pas encore à poser les jalons d’un véritable Etat de droit et de démocratie.
 
TV5MONDE : Pensez-vous que la dissolution du Parlement par le président Tebboune peut aider le pays à sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve en ce moment ?
 
Abdelouahab Fersaoui : L’Algérie a organisé des dizaines d’élections, présidentielles, législatives et locales, sans que cela puisse apporter le changement souhaité par le peuple. Pourquoi ? Parce que ces élections ont systématiquement été entachées de fraude. Parce que le pouvoir a constamment joué sur sa façade démocratique en organisant ces élections, mais aussi à travers l'existence des partis politiques, de la société civile et des médias.

Mais toute dynamique qui ne s’inscrit pas dans la logique du pouvoir, dans le discours du pouvoir, est étouffée. Et donc les conditions ne sont pas réunies pour qu’il y ait un exercice politique indépendant, libre et autonome. Le peuple algérien sait très bien que ces élections ne sont pas une solution. La crise est politique et la solution ne peut être que politique. Celle-ci ne peut d'ailleurs être que politique. Les élections, quelles qu’elles soient, ne doivent avoir lieu qu’au terme d’un processus démocratique.

Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une cérémonie officielle, à Alger, le 13 décembre 2020. 
Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une cérémonie officielle, à Alger, le 13 décembre 2020. 
© AP Photo/Toufik Doudou, File

On ne peut pas organiser une élection dans le contexte actuel, marqué par la restriction des espaces de liberté, les droits de l’homme bafoués, les libertés non respectées, la fermeture du champ politique, médiatique, de l’espace public. Les conditions ne sont donc pas réunies pour organiser une élection, même si elle peut être transparente. Depuis février 2019, le peuple algérien a renoué avec le politique. Il a envie de reprendre son destin en mains. On doit permettre en premier lieu aux Algériens, d’exercer leurs droits, leurs libertés.

La démocratie ne peut pas être réduite à l’acte de mettre un bulletin dans l’urne. La démocratie est un exercice permanent des libertés et des droits garantis par les différentes Constitutions qu’a connues l’Algérie, et même par les différentes conventions internationales qu’elle a ratifiées. Il faut que le pouvoir sache que son agenda, sa feuille de route, basée sur l’organisation des élections, n’est pas une solution. Au contraire, cela va prolonger la crise, et l’aggraver davantage.
 
TV5MONDE : Que faut-il faire aujourd’hui pour sortir le pays de l’impasse dans laquelle il se trouve ? Le dialogue national que préconisent de nombreux partis politiques est-il la meilleure issue ?
 
Abdelouahab Fersaoui : Il n’y a pas de recette magique. Le peuple algérien a fait ce qu’il avait à faire, il a gardé le caractère pacifique du Hirak depuis deux ans, malgré toutes les tentatives pour le diviser et le dévier de son objectif. La balle est aujourd’hui dans le camp du pouvoir, il doit faire son bilan. Le peuple est déterminé, le peuple s’est libéré, et l’entêtement du régime va mener le pays droit dans le mur.

Il est temps d’amorcer un véritable processus de changement démocratique, ouvert à toutes les forces vives, en phase avec le Hirak, pour construire l’Algérie de demain. L’Algérie de tous les Algériens ; l’Algérie du vivre-ensemble, du respect de la diversité et de la différence. L’Algérie de la liberté et de la justice sociale. D’un autre côté, les élites aussi ont un rôle à jouer. Et quand je parle d’élites, il ne s’agit pas de celles, organiques, qui travaillent déjà avec le pouvoir. Je parle de celle qui s’inscrit dans le mouvement du Hirak - avocats, médecins, universitaires... Il est temps de jeter des passerelles, de capitaliser ce qui a été fait, de trouver des dénominateurs communs, pour donner un prolongement politique au Hirak.

Certes, les mobilisations et les marches dans la rue sont importantes pour créer un rapport de force, mais il faudra traduire les aspirations, les revendications populaires autour du changement de régime, dans un projet politique viable. Le dialogue peut être une solution, une voie. Je dirais même qu’on ne peut aller vers une solution sans dialogue préalable. Mais le dialogue dans quelles conditions ? Dialoguer autour de quoi ? Si on répond à ces questions, alors oui, le dialogue est un moyen d’amorcer un processus de changement pacifique, pour aller vers un Etat de droit démocratique.
 
TV5MONDE : Quel bilan pouvez-vous tirer du Hirak deux ans après son lancement ?
 
Abdelouahab Fersaoui : Pour moi le bilan est très positif. Le peuple algérien a pu maintenir sa mobilisation, son caractère national. Il a pu résister à toutes les manœuvres qui visent à le diviser, afin de le détourner de son objectif. Les Algériens ont renoué avec le politique, avec la chose publique, et c’est quelque chose qui va renforcer la lutte des Algériens à l’avenir. D’ailleurs, celle-ci n’a pas commencé en février 2019, et elle ne va pas s’arrêter dans les deux ans qui viennent. Il y a l’échec du pouvoir, car cela fait deux ans que le pouvoir tente de se régénérer, en vain.

Il est temps pour lui de faire son bilan, et d’accepter les revendications du Hirak. Quant au mode d’organisation du mouvement, je dirais que le Hirak est traversé par toutes les sensibilités idéologiques. Toutes les couches de la société y sont représentées. L’organiser comme un mouvement avec des portes-paroles, c’est très difficile et contre-productif.

Mais deux ans après les débuts, oui, il faut organiser le Hirak. Il faut que les étudiants, les syndicats, les partis politiques s’organisent autour des revendications du Hirak. Il faut que des synergies s’organisent au sein de la société, afin de porter le Hirak. C’est de cette manière qu’on peut créer un rapport de force, trouver des consensus et des compromis entre Algériens. Il est temps en effet de donner un nouveau souffle au Hirak, un prolongement politique.