Human Rights Watch accuse l'armée burkinabè d'avoir "exécuté 223 civils", Ouagadougou rejette ces accusations

Un rapport d'Human Rights Watch (HRW) accuse les forces armées du Burkina Faso d'avoir "exécuté au moins 223 civils" dont au moins 56 enfants lors de deux attaques dans deux villages dans le nord du pays le 25 février 2024. Le gouvernement rejette samedi 27 avril des "accusations infondées".

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Carte Burkina Faso
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"Cette enquête conclut que les forces armées burkinabè sont responsables du meurtre d’au moins 223 civils, dont une cinquantaine d’enfants dans deux villages situés au nord du Burkina Faso", explique Philippe Dam, directeur Europe de l’ONG Human Rights Watch (HRW).

Selon le rapport de l'ONG les attaques de l'armée dans les villages constitueraient des "représailles" aux opérations meurtrières menées par des groupes terroristes islamistes dans la région.

 Les civils, visés par l'armée, sont accusés d’avoir aidé les groupes armés. Ce massacre fait partie, selon l’ONG, d’une série de tueries de masse de civils dans le cadre d’"opérations de contre-insurrection", déclare Tirana Hassan, directrice exécutive de HRW citée dans ce rapport.

L’ensemble des civils abattus le 25 février 2024 habitaient dans les deux villages de Soro et Nondin, situés dans le district de Thiou, dans le nord du pays. Selon l'ONG 179 personnes dont 36 enfants ont été tués dans le premier, 44 personnes, dont 20 enfants dans le second.

"Le gouvernement du Burkina Faso rejette et condamne fermement de telles accusations infondées", écrit dans un communiqué publié samedi soir le ministre de la Communication, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo. "Les tueries de Nodin et de Soro ont donné lieu à l’ouverture d’une enquête judiciaire", selon le communiqué. Et le porte-parole de préciser que "toutes les allégations de violations et d’abus de droits humains rapportées dans le cadre de la lutte contre le terrorisme font systématiquement l’objet d’enquêtes" suivies par le gouvernement et le Haut Commissariat de l'ONU aux droits de l’Homme. 

Un pays en proie aux massacres

"Aujourd’hui, le Burkina Faso est le pays qui subit le plus grand nombre de meurtres liés aux activités de lutte contre les groupes extrémistes ", déplore Philippe Dam. Selon les chiffres de l’ONG, plus de 8 000 personnes en seraient mortes en 2023. 

Le directeur Europe d’HRW constate : "Cette accumulation de crimes et d’absence complète de mise en cause nous font conclure qu’il s’agit probablement de crimes contre l’humanité", estime Philippe Dam de l'ONG. Pour l'instant, les autorités burkinabè n'ont pas répondu aux accusations".

Il s’agit probablement de crimes contre l’humanité.

Philippe Dam, directeur Europe Human Rights Watch

Dans un communiqué daté du 25 avril, le Conseil Supérieur de la Communication du Burkina Faso annonce la suspension temporaire de la BBC et de Voice of America (VOA) aussi bien sur les ondes radio que leurs sites Internet, à la suite de la diffusion d'un article faisant état des accusations de Human Rights Watch. "Le CSC a décelé d'énormes déclarations péremptoires et tendancieuses contre l'armée burkinabè sans éléments de preuves tangibles, d'autant plus que le même article invite à une enquête indépendante", selon le communiqué. Pour le CSC, "cette approche porte atteinte aux principes cardinaux du traitement de l'information, en ce qu'elle une désinformation de nature à porter le discrédit sur l'armée burkinabè"

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Le 21 mars, à l’issue d’une brève visite au Burkina Faso, le Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, déclare dans un communiqué avoir reçu "des assurances" du président burkinabé que "des mesures sont prises pour veiller à ce que [le] comportement [des forces de sécurité] soit pleinement conforme au droit international humanitaire et au droit international des droits de l’homme", sur fond d’informations "faisant état de violations graves commises par les forces de sécurité qui doivent faire l’objet d’enquêtes approfondies et de mesures correctives."

Une journée noire

Le rapport de l'ONG documente cette journée du 25 février dans les deux villages. Les équipes ont interrogé des survivants. Les membres de l'ONG ont récupéré des vidéos, des photos et des images satellites des lieux du massacre.

Ce 25 février, des membres des forces armées rentrent dans les villages de Nondin, puis à Soro, cinq kilomètres plus loin. Un peu plus tôt dans la journée, vers 7 heures du matin, une attaque djihadiste éclate à Ouahigouya, le chef-lieu de la province, causant des victimes civiles et militaires. L’événement fait partie d’une opération coordonnée d’ampleur à travers le pays qui a commencé un jour plus tôt. Un convoi militaire composé d’une centaine de soldats et de véhicules est envoyé pour pourchasser les combattants islamistes.

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Entre 8 heures 30 et 9 heures, soit environ 30 minutes après qu’un groupe de combattants islamistes armés soit passé près de Nondin, l’armée s’arrête dans ce village. Les soldats font du porte-à-porte, ordonnent aux gens de sortir et de montrer leurs cartes d’identité. "Ils ont dit 'Vous soutenez les djihadistes ! Vous allez voir !'", témoigne un fermier de Nondin auprès de l'ONG Human Rights Watch.

 Ils nous ont fait asseoir, puis ont ouvert le feu sur nous.
Un homme de 61 ans qui a perdu 11 membres de sa famille dans le village de Nondin

Les villageois sont ensuite rassemblés par les soldats et divisés en groupe, toujours selon le rapport de l'ONG. C’est à ce moment-là que l’armée ouvre le feu, abattant également ceux tentant de fuir ou de se cacher. "Ils nous ont fait asseoir, puis ont ouvert le feu sur nous. Ils nous ont tiré dessus comme ça et tués tous les membres de ma famille. J’ai été blessé parce que j’ai levé les mains pour demander 'pitié'. Une balle m’a traversé l’aisselle et une autre m’a transpercé la cuisse droite", raconte un homme de 61 ans qui a perdu 11 membres de sa famille. Le scénario est répété une heure plus tard à Soro.

"Des représailles inacceptables"

Le 26 février, des familles de victimes se présentent à la brigade de gendarmerie de Ouahigouya afin de déposer plainte contre l'armée. Le procureur du tribunal de grande instance décide de l'ouverture d'une enquête.

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"Ce sont des représailles inacceptables. Le rôle des forces armées, c’est de protéger les civils, s’insurge Philippe Dam. Le directeur Europe d’HRW poursuit : "malheureusement au Burkina Faso, les civils sont aujourd’hui constamment pris dans l’étau des groupes islamistes et des forces gouvernementales. Ils payent le prix fort des violations commises dans ce pays." L’ONG appelle à un "réveil" de la communauté internationale, notamment de l'Union africaine et de l'Union européenne.

Une guerre contre les islamistes

Dirigé par des militaires qui ont pris le pouvoir par la force en 2022, le Burkina Faso lutte depuis 2015 contre une insurrection menée par le Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans, lié à Al-Qaïda, et l’État islamique dans le Grand Sahara. Ces deux mouvements armés dirigent de larges étendues de territoire et s’attaquent autant aux civils qu’aux forces gouvernementales. 

Ces violences ont fait près de 20 000 morts et plus de deux millions de déplacés, selon Acled. Cette organisation répertorie les victimes des conflits dans le monde, 439 personnes ont été tuées dans ces violences au cours du seul mois de janvier 2024.

(Re)lire L'UE appelle le Burkina Faso "à faire toute la lumière" sur un "massacre"

Depuis que les combats ont pris de l’ampleur, l’armée est accusée de tueries contre les civils. Le 12 novembre 2023, l’Union européenne a appelé le régime militaire à "faire toute la lumière" sur un "massacre" de civils qui aurait fait une centaine de morts dans le village de Zaongo, dans la région du Centre-Nord du Burkina Faso. Selon Human Rights Watch, l’armée en serait responsable. Des centaines de personnes avaient également été tuées le 19 décembre 2023 près de la ville de Djibo, dans la région du Sahel, toujours à cause de l’armée selon HRW.