Afrique

Indépendances africaines 6/10 : "les pères de ces jeunes Nations y croyaient sans doute", par Mutt-Lon

L'écrivain camerounais Mutt-Lon, prix Ahmadou Kourouma 2014. Il vient de publier <em>Les 700 aveugles de Bafia</em>, aux éditions Emmanuelle Collas. 
L'écrivain camerounais Mutt-Lon, prix Ahmadou Kourouma 2014. Il vient de publier Les 700 aveugles de Bafia, aux éditions Emmanuelle Collas. 
© D.R.

Cette année, dix-sept pays africains fêtent le soixantième anniversaire de leur indépendance, dont quatorze anciennes colonies françaises. Nous avons choisi de donner la parole à de jeunes auteur.e.s de la diaspora et du continent, afin qu’ils nous en parlent soit à travers leur expérience, soit à partir d’œuvres africaines qui les ont marqué. Né au Cameroun en 1973, Daniel-Alain Nsegbe, de son nom de plume Mutt-Lon, a publié en 2013 chez Grasset, Ceux qui sortent dans la nuit, un formidable premier roman qui lui a permis d’obtenir le prix Ahmadou Kourouma 2014. Ancien étudiant de l’université de Yaoundé, Mutt-Lon travaille aujourd’hui comme monteur à Yaoundé, la capitale camerounaise. Mais il est surtout un jeune écrivain talentueux. Intitulé Les 700 aveugles de Bafia, son dernier roman est paru récemment aux éditions Emmanuelle Collas. Il évoque pour nous les promesses des indépendances. Une série proposée par Christian Eboulé.

Ahidjo, Houphouët-Boigny, Léon Mba, Kasa-Vubu et les autres étaient certainement des gens fréquentables, patriotes, et plein de bonne volonté. En 1960 tous ces pères des jeunes nations africaines y croyaient sans doute. Comment leur en vouloir ? A l’époque en Afrique la parole de l’homme Blanc était sacrée, comme la radio.

Les missionnaires venaient droit du ciel, ils avaient vu Dieu. Les gendarmes étaient la loi, on avait peur d’eux. Il suffisait d’un costume-cravate pour sortir de la sauvagerie, celle des coutumes villageoises donc barbares. Il n’était pas nécessaire de passer le bac pour accéder à la science infuse. Prendre l’avion était une consécration nationale, ça rapprochait du ciel, et le ciel savait reconnaître le bon Noir.

Et les bons Noirs avaient reçu l’indépendance sur du papier. Ne pas l’avoir réclamée ne leur ôtait pas le droit de la célébrer. On n’a jamais tant dansé de croire Tanga nord et Tanga sud enfin réconciliés [Tanga est la cité coloniale décrite dans Ville cruelle, le célèbre roman de Mongo Beti, alias Eza Boto, paru chez Présence africaine en 1954, NDLR]. Mongo Béti ne pouvant pas se dédire, on lui avait préféré Joseph Kabasele.

1960 c’était la promesse d’un paradis certain. L’indigénat et son code, aux oubliettes. Place à l’élite autochtone repérée sur les bancs des églises ou d’écoles, expatriée, convertie dans les cercles d’outre-mer, puis rapatriée et infiltrée dans les arcanes des Etats en gestation.

Aujourd’hui, voilà Tanga nord et Tanga sud plus fâchés que jamais. On ne devrait parler des indépendances africaines que pour blâmer les bons Noirs de nous avoir cédé les vessies qu’on leur avait fait prendre pour des lanternes.

 

Dix-sept pays africains fêtent leur indépendance cette année.

Dans l’ordre chronologique, il s’agit du Cameroun, du Sénégal, du Togo, de Madagascar, du Bénin, du Niger, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Tchad, de la République centrafricaine, du Congo, du Gabon, du Mali et de la Mauritanie. A cette liste, s’ajoutent la République Démocratique du Congo, le Nigeria et la Somalie, colonisés respectivement par la Belgique, la Grande-Bretagne, puis l’Italie et le Royaume-Uni.