Afrique

Indépendances africaines 7/10 : "Nous n'avons plus le temps de nous réjouir", par Djamile Mama Gao

Le poète, slameur et journaliste Djamile Mama Gao, auteur du recueil de poèmes Une saison en Afrique, paru en 2017, chez Les éditions Savane.
Le poète, slameur et journaliste Djamile Mama Gao, auteur du recueil de poèmes Une saison en Afrique, paru en 2017, chez Les éditions Savane.
© Cécile Quenum

Cette année, dix-sept pays africains fêtent le soixantième anniversaire de leur indépendance, dont quatorze anciennes colonies françaises. Nous avons choisi de donner la parole à de jeunes auteurs de la diaspora et du continent, afin qu’ils nous en parlent soit à travers leur expérience, soit à partir d’œuvres africaines qui les ont marqués. Togolais et Malien par ascendance, Djamile Mama Gao est originaire du village de Sori, au nord-est du Bénin. Après des études au prytanée militaire de Bembèrèkè, dans le centre du pays, il est aujourd'hui poète, slameur, journaliste et entrepreneur culturel. En juin dernier, il a initié une campagne de sensibilisation à l'albinisme en Afrique. Il prépare actuellement deux chansons consacrées aux indépendances du Bénin et du Congo Brazzaville. Djamile Mama Gao invite les peuples africains à une révolution individuelle et intérieure. Une série proposée par Christian Eboulé.

N’attendre d’aucune date la preuve de son devoir d’autonomie. Retourner à corps et à coeur au labeur du devenir. D’abord par le soi-sueur, sueur d’individus ; les mains mûres par autant de remblai d’opinions que de talus d’idées et de butes d’actions propres à nos contextes d’être, de vie, de pensée et de projection. 

" Que chacun (e) se forme, s’informe et s’affirme ! " 

Ensuite par le soi silures d’ensemble, apanage moiré d’initiatives englobantes. Nous sortant des obsessions aux gratte-ciels dépensières sans tête de bon sens ni queue d’utilités sur le temps, aux tours d’embellissements léthargiques, à l’urbanité sélective mais si inculte de nos pratiques écologiques ancestrales. 

Puis par la prise en charge du soi d’actions décentralisées, délocalisées. Loin d’illusoires illusions de quelconque mode politique soucieuse des autres ou de politiciens préoccupés à consentir au sens du devoir collectif. 

"Je suis albinos", le clip de la campagne de sensibilisation à l'albinisme initiée par Djamile Mama Gao


S’envisager au détour d’une décennie, d’un siècle, d’un millénaire. 
Que ni peuple ni progénitures ne dépendent plus de nos dirigeants qui refusent de nous obéir, de s’adapter à nos challenges, nos exigences, nos attentes ; de s’ouvrir aux sentes de nos nécessités primordiales. 
Que chacun (e) se forme, s’informe et s’affirme ! 

Nous pourrions apprendre autant que les autres, par ce qui nous dit avant tout : nos langues. Structurer notre pensée à partir de ce que nous sommes. Ainsi, que chacun (e) se forme, s’informe et s’affirme. Selon l’urgence de comprendre les trames et enjeux du développement. Entre stratégies géopolitiques, privations budgétaires pour asseoir la dépendance dite abolie, et la prétention capitaliste des tireurs de ficelles militaires, ou commerciales. 

Que chacun (e) se forme, s’informe et s’affirme ! Prouvant au quotidien à quel point le savoir n’a ni langue ni provenance ni culture unilatérale et unique. Prendre conscience d’être turban d’histoires, à porter jusqu’à la moelle ; l’âme gonflé de hauteur d’estime et d’esprit vis-à-vis de soi. 

"Nous devons nous remettre au labeur" 

Apprendre à combattre ses peurs de ne pouvoir s’affranchir sans tutelle, sans coaching international ; alors qu’il nous est possible de tendre oreilles aux voix de l’unification des compétences, des ressources, des dynamiques limitrophes. 
 

De fait, nous n’avons plus le temps de nous réjouir des indépendances. Encore moins de les fêter. Il nous faut nous en alléger. Réinjecter dans des causes plus ultimes les budgets de célébrations et gagner du temps car nous n’en n’avons déjà pas assez pour tout ce qu’il reste à re-bâtir. 

Il nous faut dépersonnaliser la valeur des indépendances obtenues avec autant de compromis que de compromissions. Les décharger d’une symbolique résolument illustre, pour se convaincre qu’elles ne sont que le point d’entame de notre réinvestissement sur nous-mêmes. C’est la meilleure façon de décontenancer ce qui fût si colonial en nous et qui ne devrait plus l’être. 

Il nous faut nous décharger de la teneur douloureuse du passé, en même temps que nous devons prendre confiance en nous pour redéfinir qui nous devons devenir dans l’époque actuelle et à partir de ce que nous étions avant l’invasion inhumaine.
 
Nous devons nous remettre au labeur. Il s’agit de s’y remettre parce que notre histoire est antérieure à la colonisation ; qui semble devenir une hantise immuable alors qu’elle devrait perdre son acuité en nous, si nous voulons nous voir au-delà. Notre sens du devoir existait déjà avant que l’hostilité des autres ne sente le besoin de venir déstructurer nos fondements. 

En sortir pour nous déconstruire puis se re-construire.

Djamile Mama Gao

A présent, nous devons retourner à la clairvoyance qui consiste à sortir l’autre de nous, l’autre et le legs qu’il nous a presque imposé. En sortir pour nous déconstruire puis se re-construire. Symboliquement. Historiquement. Politiquement. Sur le plan de l’éducation. Sur l’aspect des infrastructures. Idéologiquement. Culturellement. Cultuellement (en dépoussiérant ce qui ne convient plus au bien-être commun et communautaire).

Territorialement. Entretenir les frontières telles qu’elles nous furent exigées c’est jouer au jeu de l’assujettissement de l’antan. Il nous faut nous affranchir de tous les cadres qui nous figent à ce que l’autre aurait voulu qu’on devienne ; pendant que nous pourrions faire mieux. 

"Il nous faut devenir nos propres responsables" 

Le labeur du bien-être par soi. C’est là que nous devrions situer notre quête d’indépendances. En soixante saisons d’harmattan, de sécheresse, de pluie, nous traînons encore les mêmes séquelles d’inactions, de manque de respect de nous-mêmes vis-à-vis de nous-mêmes.

Alors pourquoi fêter, pourquoi jubiler alors que nous n’avons pas suffisamment de forges pour boire à la sueur de nos espoirs, encore moins pour tous-tes l’eau qui rend heureux d’être fondamentalement nourri par nos terres pieuses, nos sillons aux denrées réévaluées au prix de nos labours ? 

Que notre programme scolaire, nous raconte l’histoire de nos peuples.

Djamile Mama Gao

Il nous faut devenir nos propres responsables. Réévaluer nos matières premières. Qu’on installe aussi ici des usines tertiaires pour transformer nos produits de base. Que chaque commune construise ses écoles. Chaque arrondissement, son hôpital. Chaque village, ses barrages. Chaque quartier, ses voies et pavés. Et que chaque rue, décide de financer son électricité. 

Le poète, slameur, journaliste et entrepreneur culturel Djamile Mama Gao. 
Le poète, slameur, journaliste et entrepreneur culturel Djamile Mama Gao. 
© D.R.

Que notre programme scolaire, nous raconte l’histoire de nos peuples. Que les cours qu’on nous enseigne nous renseignent sur la bravoure de nos ancêtres, mais aussi nous avertissent sur les enjeux de la mondialité. 

Qu’on investisse dans le génie de notre jeunesse. Qu’on se respecte dans nos différences. Que nos origines comme nos ethnies ne soient plus des barrières pour mériter chacun (e) sa chance. Qu’on valorise nos traditions et coutumes. Qu’on lègue à nos enfants la portée de nos patrimoines, de nos couvents et musées, de nos parcs et de nos lacs, etc.

Et qu’on consomme d’abord tout de ce qui vient de nous. Et face aux effacements orchestrés, (se) réinventer. Face aux déstructurations imposées, (se) renouveler. Inventer l’inexistant et donner de la teneur à notre imaginaire identitaire. 
Ce que le passé ne nous a pas légué, et que nos parents ne nous ont pas transmis, nous devons l'inventer.

Nous ne devons plus nous contenter de nous en plaindre. Encore moins rester passifs vis-à-vis de ce que ce type de perte ou d'inexistence implique. Nous devons y donner de la contenance par nous-mêmes, en allant vers ce que nos géniteurs ont renié, en fouillant dans ce qu'ils ignorent, en récoltant ce qu'ils auraient dû et surtout en nous renseignant auprès de plus âgés qu'eux. 

Si l'histoire n'existe pas ou que le sens de nos noms, de nos traits tribaux et autres éléments propres à nos origines n'est plus, il faudra qu'on réinvente tout... A la fois pour apporter de la teneur à ce qu'on est, mais aussi, pour être à même de garantir des legs dignes de portée à nos progénitures. C’est là l’indépendance. Pas les papiers fictifs qui moisissent d’ironies dans les tiroirs de nos présidences qu’on nous loue sur notre propre territoire.

Pour peu que le futur de nos pays, de notre continent, de nos peuples, se recommence à travers nous et dans le présent que nous sommes, nous ne devons plus faire de nos manques ontologiques un complexe, mais plutôt les réinvestir, les recréer par nous-mêmes pour en déterminer la force et l'impact d'avenir qu'ils doivent revêtir. 
L’indépendance est un feu de paille qui nous a longtemps brûlé d’illusions. Il est temps de s’en démettre et de se recommencer pleinement. 

Dix-sept pays africains fêtent leur indépendance cette année

Dans l’ordre chronologique, il s’agit du Cameroun, du Sénégal, du Togo, de Madagascar, du Bénin, du Niger, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Tchad, de la République centrafricaine, du Congo, du Gabon, du Mali et de la Mauritanie. A cette liste, s’ajoutent la République Démocratique du Congo, le Nigeria et la Somalie, colonisés respectivement par la Belgique, la Grande-Bretagne, puis l’Italie et le Royaume-Uni.