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Ismaël Wagué, porte-parole de la junte militaire au Mali : "Nous ne sommes pas dans l’architecture d’un coup d’État"

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Transition politique, sanctions de la Cédéao... TV5MONDE a réalisé un entretien inédit à Kati avec le colonel-major Ismaël Wagué. Le porte-parole des militaires qui ont pris le pouvoir le 18 août au Mali a évoqué la durée de la transition politique. Entretien réalisé le 26 août 2020 par Kaourou Magassa et Arouna Sissoko, correspondants de TV5MONDE au Mali.

TV5MONDE : Des négociations sont en cours avec la Cédéao. Elles n’ont pas encore abouti pour le moment. Quels sont les différents points de bloquage ? 

Colonel-major Ismaël Wagué : On ne peut pas dire que l’on est en négociations avec la Cédéao. Après l’action qui a conduit à la démission de l’ancien président Ibrahim Boubakar Keïta, la Cédéao a mis en place une mission de compréhension et de médiation. Le but principal de leur mission est déjà de nous rencontrer. Ensuite, de s’assurer que l’ancien président du Mali va bien, de s’assurer qu’il a effectivement démissionné, et de nous demander quelle est la suite. Nous leur avons dit que la suite était pour nous d’organiser rapidement la transition pour aller vers un système normal. C'était le but principal de leur visite. Quant aux sanctions mises en place, nous leur avons demandé dans quelle mesure elles pouvaient être allégées.
 

Vous avez parlé de transition. Sera-t-elle gérée par un civil ou un militaire ? 

C’est une question qui revient régulièrement. Nous répondons que l’architecture et la durée de la transition vont se préciser à l’issue de concertations entre Maliens, et qui vont être confirmées par une charte de la transition et une feuille de route. 

Combien de temps cette transition pourrait-elle durer ? On parle de deux à trois ans. 

Pendant les phases d’échange avec l’équipe de médiation de la Cédéao, plusieurs scénarios ont émergé. L’équipe de médiation de la Cédéao a en tête son concept de transition conformée à son protocole, où le président doit être un civil, avec un premier ministre et un gouvernement, la durée de la transition doit durer entre 6 et 9 mois et dépasse rarement un an.

Nous avons discuté avec eux, en leur expliquant que le cas malien est différent. Il existe des problèmes énormes, qui nécessitent que la période de transition soit mise à profit pour s’occuper d’une grande partie du problème et afin de commencer sur de nouvelles bases. Tout cela ne se fera pas forcément en un an. Dans les discussions, nous avons suggéré - dans la mesure où l’ancien président Keïta était là pour cinq ans et qu’il a fait deux ans avant sa démission - que les trois ans restants [du président déchu Ibrahim Boubacar Keïta] pourraient être mis à profit pour mettre en place la transition. C’était juste une idée, une proposition, un échange.

Quand on s’est retrouvé le lendemain, nous avons proposé de faire que cette période de transition se fasse en deux ans plutôt qu’en trois ans. Mais de toute façon, la décision finale se fera entre Maliens.
 

Vous parlez de décision finale entre Maliens. Est-ce que vous considérez que les différentes sanctions édictées par la Cédéao et par d’autres communautés sont une ingérence vis-à-vis des affaires maliennes ? 

J’estime clairement que c’est une ingérence vis-à-vis des affaires maliennes parce qu’il faut plutôt avoir une approche au cas par cas plutôt qu’une approche organisée par des protocoles. Il est dit qu’à l’issue d’une certaine action, d’un coup d’Etat, une batterie de sanctions tombe. Ici, l’ancien président a dit qu’il avait démissionné sans pression et la vacance du pouvoir a été constatée. Cela veut tout simplement dire que nous ne sommes pas dans l’architecture d’un coup d’Etat. En principe, les chefs d’Etat ne devraient donc pas mettre en action les sanctions à cet égard. Ensuite, il y a la liesse populaire. Cela a été un soulagement après ce changement, il faut le prendre en compte. 

On parle de population, donc de société civile. Comment comptez-vous associer la société civile et les différents partis politiques à la transition ? 

Pendant les concertations, comme je vous le dis, l’architecture de la transition va être précisée clairement. Le président de la transition, la charte de la transition, le gouvernement, la durée de la transition... Et en fonction de tout cela, une décision sera prise. 


Est-ce que la majorité déchue participera à cette transition selon vous ? 

Tout le monde est appelé pour mettre en place les institutions, les instances de la transition.


Notamment les groupes armés signataires de l’accord de paix d’Alger ? 

Tout le monde, sans exception.

Hier, le syndicat national de la magistrature dénonçait des libérations extra-judiciaires. Qu’en est-il aujourd’hui, cela ne décrédibilise-t-il pas un petit peu votre mouvement ? 

Il y a eu effectivement des cas de libération qui ont été signalés.Des cas sont en cours, d’autres ont déjà été réglés. Avec le secrétaire général du ministère de la Justice, pour prendre cet aspect en compte. Nous nous penchons sur le sujet. Cela fait partie de nos priorités, nous avons dit que l’Etat allait continuer, donc tout ce qu’il y a comme dysfonctionnements est en train d’être réglé. 

Concernant la justice, y aura-t-il des poursuites ou des audits qui vont être menés sur la gestion faite par la magistrature précédente ? 

A priori, oui. Mais ce ne sera pas le CNSP qui s’en chargera. Le gouvernement, une équipe de transition, va être mis en place. Le département et les institutions agréées et autorisées pour le faire pourront le faire. 

Quand est-ce que le président Ibrahim Boubacar Keïta sera libre de ses mouvements ? 

L’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta est en fait libre de ses mouvements. Il est sécurisé, dans un endroit de sa convenance, pour des raisons évidentes de protection.

On parle aussi potentiellement d’un départ du président Ibrahim Boubacar Keïta. Qu’en est-il, est-ce un point de négociation avec la Cédéao ? 

L’équipe de la Cédéao nous a demandé de l’autoriser à aller se soigner ailleurs en cas de besoin. Cette demande a été accordée. Dans un délai raisonnable, dès qu’il estime le besoin d’aller se faire soigner à l’extérieur, sur avis de son médecin, cela se fera. 

A-t-il pu regagner son domicile, revoir sa famille, depuis une semaine ? 

Il est sécurisé dans un endroit de sa convenance, c’est tout ce que je peux vous dire pour le moment. 

Un rapport du comité d’expert des Nations unies épinglait il y a deux semaines une partie de la hiérarchie militaire. Qu’est-ce que vous souhaitez faire par rapport à ce sujet ? 

Quand le gouvernement de transition sera en place, toutes les affaires dont vous parlez, avérées ou pas, feront l’objet d’enquêtes par le département agréé pour le faire. Si cela nécessite des poursuites, cela se fera. 

Sur la situation plus globale et la sécurité du Mali, 70% du territoire est contrôlé par des groupes armés ou en profonde insécurité. Comment allez-vous procéder pour pallier cette situation ?

De toute façon, ce n’est pas un travail facile. C’est cela qui nous a poussé à mettre en place le CNSP, cela veut dire tout simplement que les opérations militaires de ceux qui sont sur le terrain vont continuer, en coordination avec les forces partenaires comme la Minusma et Barkane. Maintenant, les accords avec les groupes armés signataires vont se poursuivre, ainsi que les négociations, surtout l’application des accords d’Alger. Tout cela sera mis bout à bout et quand tous ces mécanismes seront activés, nous verrons dans quelle mesure il sera possible de réduire la violence. Le travail de sécurisation du territoire dans sa globalité est extrêmement difficile et compliqué. Il fait partie de nos objectifs d’aller vers cette situation de sécurisation de tout le territoire, avec l’aide de tout le monde. 

Le dialogue national inclusif préconisait en décembre dernier de négocier avec les djihadistes. Ibrahim Boubacar Keïta s’y était résolu, au moment où il était toujours au pouvoir. Est-ce qu’il faut selon vous négocier avec les djihadistes ? 

Nous avons dit dès le début que nous allons travailler avec les conclusions du dialogue national inclusif. Donc si ces dispositions sont prévues, dans ce dialogue, cela fera partie de nos axes de travail. 

Il y a une semaine, nous avons eu l’occasion d’avoir différentes preuves de vie de Soumaïla Cissé qui ont été transmises à sa famille, grâce au concours du CICR. Aujourd’hui il est toujours retenu. Est-ce qu’on peut dire qu’une libération bientôt, dans les jours qui viennent, est possible ?  

Nous avons pris le dossier en main, à bras le corps, depuis que nous sommes en place, et je peux vous dire que nous travaillons dessus, sérieusement. À ce stade c’est tout ce que je peux vous dire. 

Au terme d’une transition, est-ce que des élections sans Soumaïla Cissé, le chef de l’opposition, sont imaginables ? 

Nous espérons sérieusement que l’on puisse obtenir sa libération avant la phase des élections. C’est vraiment notre souhait. Nous espérons y arriver. 

Cela fait une semaine que le Comité National pour le Salut du Peuple est à la tête du peuple. Etait-ce un coup préparé ? 

Nous ne pouvons pas dire que c’était un coup préparé. Nous ne pouvons pas dire non plus que c’est spontané. Depuis un certain moment, nous regardons la situation sécuritaire, la dégradation, les troubles socio-politiques. Forcément cela donne à réfléchir. Voilà, c’est tout ce que je peux vous dire.

Merci de nous avoir accordé cet entretien.

Merci beaucoup.