Afrique

"Jamais l’Égypte n'a connu de période plus noire pour les droits humains"

Bahey Eldin Hassan est le directeur de l’Institut des études pour les droits de l’homme du Caire, exilé en France depuis six ans.
Bahey Eldin Hassan est le directeur de l’Institut des études pour les droits de l’homme du Caire, exilé en France depuis six ans.

Il est l’un des pionniers de la défense des droits humains en Égypte. Son organisation, l’Institut des études pour les droits de l’Homme du Caire, a été fondée au début des années 1990. Vingt ans plus tard, en 2014, Bahey Eldin Hassan a dû pourtant s'exiler en France, à la suite de menaces de mort reçues quelques semaines après l'arrivée au pouvoir d'Abdel Fattah al-Sissi.

Depuis l'exil, Bahey Eldin Hassan dénonce régulièrement les violations des droits humains dans son pays. En septembre 2019, il a été condamné à trois ans de détention pour un tweet critique du procureur général égyptien. En août cette année, la Cour Pénale du Caire l'a de nouveau condamné à 15 ans de réclusion pour "publication de fausses nouvelles", "incitation à la violence" et "outrage à la justice". Il est co-signataire d'une tribune publiée ce lundi dans Le Monde pour dénoncer la répression en Egypte.


TV5MONDE : Comment qualifieriez-vous l'évolution des droits humains en Egypte ces dernières années, notamment sous la présidence al-Sissi ?

Bahey Eldin Hassan : Si je devais comparer aujourd'hui la situation en Egypte à celle d'autres Etats dans la région, j'évoquerais deux pays : la Syrie de Bachar al-Assad ou le Soudan à l'époque du pouvoir islamique et militaire d'Omar el-Béchir. Jamais l'Egypte n'a connu de période plus noire pour les droits humains. Il n'y a aucune comparaison possible avec l'époque de l'ancien président Hosni Moubarak ou celle de l'ancien président Mohamed Morsi. Le président Abdel Fattah al-Sissi nie cet état de faits et affirme régulièrement qu'il n'y a pas de prisonniers politiques dans le pays, que tous ceux qui sont en détention dans ses prisons ne sont que des criminels ou des terroristes.

Mais depuis au moins deux ans, tout dissident égyptien arrêté, qu'il soit opposant politique, journaliste ou même défenseur des droits humains, qu'il soit laïc, islamiste, ou même chrétien, est accusé et poursuivi pour terrorisme, y compris pour des organisations terroristes dont le nom n'est jamais précisé par l'accusation, le tout sans aucune preuve substantielle. C'est presque devenue une routine mise en place par le bureau du procureur et par certains tribunaux. Le plus ironique est que cette étiquette de terrorisme est même collée à des personnalités laïques connues pour leur opposition aux Frères musulmans...
 

Vu les difficultés d'accès aux détenus d'opinion y compris par leur famille ou leur avocat, quels retours avez-vous aujourd'hui sur leurs conditions de vie dans les prisons égyptiennes ?

Qu'ils soient réalisés par des ONG nationales ou internationales, les rapports fondés sur les témoignages de détenus d'opinion égyptiens confirment tous la même réalité : la torture et les mauvais traitements infligés aux détenus d'opinion sont devenus une routine, une sorte de travail journalier. Bien sûr, cela varie d'une prison à l'autre, d'un prisonnier à l'autre, mais même l'ONU souligne dans ses rapports que la torture est pratiquée de façon routinière et pas seulement dans les prisons civiles mais aussi dans les centres de détention militaires.

Il n'y a pas de chiffre officiel disponible sur le nombre de prisonniers politiques en Égypte. Mais selon plusieurs groupes internationaux de défense des droits humains, il y a entre 60 000 et 100 000 détenus en Egypte, ce qui signifie qu'environ un Egyptien sur 1 000 serait actuellement en prison. Autre information pour évaluer le nombre de prisonniers : selon les chiffres officiels du gouvernement égyptien, depuis son arrivée au pouvoir il y a six ans, Abdel Fattah al-Sissi a construit au moins 13 nouvelles prisons.

Comment expliquez-vous ce durcissement du régime et quelles sont les marges de manœuvre de la communauté internationale ?

Jour après jour, Abdel Fattah al-Sissi sent qu'il devient de plus en plus faible. Il y a sept ans lorsqu'il a lancé son coup militaire, il était populaire et il a pu trahir de nombreux Egyptiens ainsi que des pays étrangers. Mais ce n'est plus le cas, alors pour garder son régime, il est devenu plus répressif. Ainsi, les élections libres et équitables sont devenues impossibles sous sa présidence, pas uniquement pour des candidats issus de la société civile mais aussi pour des candidats issus de l'armée. Ceux qui osent se porter candidat à des élections sont désormais soit en prison soit en résidence surveillée. Et le président utilise les prisonniers politiques comme monnaie d'échange. En cas de déplacement dans un pays européen ou de négociation importante avec un interlocuteur étranger, il sait qu'il va devoir libérer quelques prisonniers en échange de la tolérance accordée à son régime autoritaire.

Je peux vous assurer que les Egyptiens suivent de près la visite du président Sissi à Paris, et ils vont même juger le président Macron sur ses propres dires. Est-ce que le concept de liberté d'expression du président Macron est exclusif ou inclusif ? Va-t-il inclure la liberté d'expression pour tous les Egyptiens ou est-il restreint à la liberté de critiquer l'islam ? Est-ce que le partenariat entre la France et l'Egypte a pour but le contre-terrorisme dans la région ou l'opposition à des dissidents pacifiques en Egypte ? Les Egyptiens vont observer les échanges entre les deux hommes de très près.