Kenya : dix ans après l'attaque du Westgate, la thérapie par le récit

Il y a dix ans l'attaque du Westgate, un centre commercial de la capitale kenyane, la douleur est reste vive. Cet assaut lancé le 21 septembre 2013 par des islamistes somaliens shebab, groupe affilié à Al Qaïda, a fait 67 morts et plus de 200 blessés.

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Kenya : dix ans après l'attaque du Westgate, la thérapie par le récit

ARCHIVES - Un agent de sécurité devant le centre commercial Westgate rouvert, près de deux ans après une attaque terroriste qui a fait au moins 67 morts, dans la capitale Nairobi, au Kenya, le samedi 18 juillet 2015.

©AP Photo/Ben Curtis
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"S'il vous plaît, ne les laissez pas nous tuer, ne les laissez pas nous tuer". Dix ans après, Loi Awat n'a pas oublié les prières désespérées de gens pris avec elle dans l'attaque du centre commercial Westgate, dans la capitale kényane Nairobi.

C'est l'une des attaques les plus meurtrières de l'histoire du Kenya après l'attentat à la bombe contre l'ambassade américaine à Nairobi en 1998 (213 morts) et celle de Garissa en 2015 qui avait fait 148 morts. 

Raconter inlassablement et sans détour son histoire a été depuis dix ans une thérapie, estime Loi Awat, avant de retracer pour l'AFP les quatre interminables heures qu'elle a passées, tassée sous une petite table dans une banque du centre commercial.

Ce samedi à la mi-journée, elle était venue retirer de l'argent avec ses deux cousins avant d'aller assister à un tournoi de rugby.

"J'ai entendu du bruit derrière moi. Je me suis retournée et j'ai vu des gens courir. Je ne voyais plus mes cousins", raconte-t-elle.

Quand elle a entendu des coups de feu claquer, l'étudiante alors âgée de 23 ans s'est figée à l'entrée de la banque. "Quelqu'un m'a tirée au sol et dans un coin (...). J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'un braquage".

Après une heure de confusion, à envoyer des SMS à sa famille et à ses amis pour savoir ce qu'il se passait, elle a entendu le cri "Allah Akbar" ("Dieu est le plus grand") venant de cinq points différents du centre commercial.

"J'ai compris que ces types étaient là pour nous tuer (...) Cette prise de conscience était si lourde", se souvient-elle en sanglotant. "Il y a eu des explosions. (...) Je pensais que le bâtiment allait s'effondrer et j'avais peur que mes parents ne retrouvent jamais mon corps".

Chaos

Le centre commercial Westgate était bondé lorsque des hommes armés l'ont pris d'assaut, tirant à l'arme automatique dans la foule et lançant des grenades.

Certains ont fui le bâtiment de quatre étages par les bouches d'aération, d'autres sont sortis en rampant le long des murs, d'autres se sont cachés sous des tapis ou ont fait semblant d'être morts.

Sur le toit, un concours de cuisine pour enfants s'est transformé en scène de chaos lorsque les assaillants ont lancé des grenades sur la foule.

Le siège a duré environ 80 heures, avant que les forces de sécurité n'en reprennent le contrôle.

Les shebab ont revendiqué l'attaque, affirmant mener des représailles contre l'intervention militaire kényane en Somalie.

Le Kenya a envoyé des troupes chez son voisin à partir en 2011 pour aider le gouvernement face à l'insurrection lancée par les shebab en 2007, et reste un contributeur majeur à la force de l'Union africaine présente dans le pays pour combattre ces islamistes radicaux.

Le Westgate n'a pas été la seule opération de représailles menée sur le sol kényan.

Deux ans plus tard, des combattants islamistes ont attaqué l'université de Garissa, dans l'est du pays, tuant 148 personnes, presque uniquement des étudiants.

En 2019, une nouvelle attaque a fait 21 morts dans le complexe hôtelier Dusit, à Nairobi.

"Affronter le problème"

Loi Awat et ses cousins faisaient partie des plus de 1.000 personnes sauvées du carnage du Westgate.

Elle et d'autres personnes cachées dans la banque ont été chassées de leur cachette par d'épais nuages de gaz lacrymogène. Essayant de réprimer leur toux, ils ont rampé sur le sol couvert de verre brisé, se heurtant au corps d'un homme abattu.

"Quand je suis arrivée à la porte d'un supermarché, j'ai vu quelqu'un avec une arme m'appeler, comme dans les films: +Viens, viens+. Je me suis levée et je suis allée vers lui", raconte-t-elle.

Loi Awat, qui travaille maintenant comme scénariste pour la télévision, estime que le fait de raconter son calvaire a été capital pour pouvoir vivre avec cette expérience.

"Immédiatement après, j'ai commencé à raconter l'histoire et je n'ai pas arrêté de la raconter", dit-elle, affirmant n'avoir jamais ressenti le besoin d'une thérapie professionnelle.

Malgré les cauchemars qui tourmentaient son sommeil, elle a choisi d'"affronter le problème directement". Elle est même revenue au centre commercial dans la semaine qui a suivi sa réouverture en 2015.

"Cela a affecté ma perception du monde", explique-t-elle: "Jusqu'alors, tout avait été agréable et facile (...) Maintenant je commence à vraiment penser à des choses comme les guerres, la mort."

Après avoir été confrontée à la mort, elle dit avoir "commencé à faire des choix, des choix pour vivre dans le présent."