Afrique

Présidentielle 2022 au Kenya : William Ruto, porte-parole des "débrouillards" à la réputation sulfureuse

William Ruto, vice-président du Kenya, candidat à l'élection présidentielle ce 4 août  dans sa résidence à Nairobi.
William Ruto, vice-président du Kenya, candidat à l'élection présidentielle ce 4 août  dans sa résidence à Nairobi.
© AP Photo/Brian Inganga

L'ambitieux et fortuné vice-président sortant William Ruto se présente en challenger du pouvoir à l'élection présidentielle du 9 août. L’ancien allié d’Odinga avait été poursuivi par la Cour Pénale Internationale pour crimes contre l’humanité pour son rôle lors des violences pendant les élections de 2007 qui avaient fait plus de 1000 morts.

La voie semblait toute tracée pour que ce fin stratège de 55 ans, aux costumes toujours élégants, accède au sommet de l'État. 

Le chef de l'État Uhuru Kenyatta - dont il est le vice-président depuis 2013 – l’avait assuré du soutien du parti présidentiel pour l'élection de 2022 à laquelle il ne peut se présenter pour exercer un troisième mandat.

Mais depuis sa réélection en 2017, suivie de violences causant des dizaines de morts, le président Kenyatta s'est progressivement rapproché de son opposant historique Raila Odinga, à qui il a finalement donné son soutien.

(Re)lire : Au Kenya, le "second tour bis" de présidentielle tourne à la violence

Une ambition incontrôlable

Pour beaucoup d'observateurs, une des raisons de ce revirement d'alliance est l'incontrôlable ambition de Ruto.

"Ce qui rend Ruto singulier, c'est la rapidité de son ascension, son ambition", souligne l'analyste politique kényane Nerima Wako-Ojiwa: "Il est allé à contre-courant (des pratiques). Il est passé devant beaucoup de gens sans demander l'autorisation". "Beaucoup de gens ont peur que s'il arrive au pouvoir, il soit impossible à déloger ensuite", explique-t-elle.

"Débrouillards" contre "dynasties"

Ruto se présente en opposant aux "dynasties" incarnées par Kenyatta et Odinga, héritiers de deux familles au cœur de la politique kényane depuis l'indépendance en 1963.

Il s'est fait le héraut des "débrouillards" ("hustlers") de la rue comme lui, issu d'une famille modeste de la vallée du Rift.

(Re)voir : Kenya : pour générer de l'emploi, Wiliam Ruto veut expulser les ressortissants chinois
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Ce diplômé en sciences, professeur avant de se lancer en politique dans les années 1990, au sein des jeunesses du parti du président autocrate Daniel arap Moi (1978-2002), aime à rappeler qu'il n'a eu sa première paire de chaussures qu'à l'âge de 15 ans et qu'il vendait des poulets en bord de route.

Il est aujourd'hui à la tête d'une grande entreprise de volailles, un des piliers de sa fortune - une des plus grandes du pays - qui comprendrait également des hôtels, des milliers d'hectares de terres...

L'étendue de ses actifs a fait l'objet d'une controverse entre le ministère de l'Intérieur et le "DP" (pour Deputy President, vice-président). Ruto accuse le pouvoir de vouloir le discréditer.

Dans une vidéo de campagne, Ruto déclarait "notre système économique désavantage les petites gens"
Ce clip de campagne est sorti alors qu'un juge réclamait à son co-listier fortuné Rigathi Gachagua de rendre à l'État 1,6 millions de dollars issus de produits de la corruption.

Voir : Kenya : condamnation du colistier de William Ruto
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Sa rupture avec Kenyatta est consommée. Il a été un des plus virulents opposants à un projet de révision constitutionnelle défendu par le duo Kenyatta-Odinga et finalement invalidé par la Cour Suprême au terme d'une féroce bataille judiciaire.

En août 2021, Kenyatta avait mis son vice-président au défi de démissionner "s'il n'est pas content". "Désolé, mais je suis en mission", avait répondu celui qui prône une économie "du bas vers le haut (...) afin de sortir des millions de personnes du désespoir".

Crimes contre l'humanité

Kenyatta le Kikuyu - la première ethnie du pays - et Ruto le Kalenjin - la troisième en nombre - s'étaient alliés en 2012 pour conquérir le pouvoir, dans ce qui avait été surnommé la "coalition des accusés".

Ils étaient tous deux poursuivis pour crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale (CPI) pour leur rôle dans les violences post-électorales de 2007-2008, les pires depuis l'indépendance (plus de 1.100 morts et 600.000 déplacés). Les deux hommes étaient à l'époque dans des camps opposés.

La CPI avait décrit Ruto comme le principal planificateur des violences contre la communauté kikuyu dans son fief kalenjin de la vallée du Rift, avant d'abandonner toutes les poursuites en 2016.

"Timing parfait"

Dès les prémisses du rapprochement Odinga-Kenyatta, il est parti en campagne, sillonnant le pays en casquette et polo, s'affichant sur les réseaux sociaux.

Ce quinquagénaire, chrétien "born again" revendiqué et père de six enfants, s'affiche en homme affable. Sa rhétorique des "débrouillards", misant sur un clivage social plus qu'ethnique, trouve notamment un écho chez les jeunes.

Ce discours n'est "pas nouveau", estime Nerima Wako-Ojiwa, mais "c'était le timing parfait" dans un pays durement frappé par la crise du Covid-19 et les répercussions économiques de la guerre en Ukraine.

"Il est considéré comme un des stratèges les plus efficaces de la politique kényane", rappelle Nic Cheeseman, professeur à l'université de Birmingham (Royaume-Uni). "Il a une grande expérience des campagnes électorales", souligne-t-il: "Il a été aux côtés d'Odinga, il a été aux côtés de Kenyatta, (...) il connaît leurs forces et leurs faiblesses".