Afrique

Khaled Drareni, j’écris ton nom !

Le journaliste algérien Khaled Drareni, faisant le signe V de victoire alors qu'il quitte le Palais de Justice le 10 mars 2020 à Alger. Il avait été mis en garde à vue le 7 mars avant d'être libéré. Le 10 août, il sera finalement condamné à trois ans de prison ferme.
Le journaliste algérien Khaled Drareni, faisant le signe V de victoire alors qu'il quitte le Palais de Justice le 10 mars 2020 à Alger. Il avait été mis en garde à vue le 7 mars avant d'être libéré. Le 10 août, il sera finalement condamné à trois ans de prison ferme.
© AP Photo/Str

Depuis sa condamnation le 10 août dernier, Khaled Drareni, correspondant de TV5MONDE et Reporters sans frontières en Algérie, est devenu un symbole du combat pour la liberté de la presse. Poursuivi pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale" après avoir couvert  les manifestations du Hirak, il a été condamné à trois ans de prison ferme. Sa famille, ses amis et ses collègues, dont ceux de TV5MONDE, réclament sa libération. Portrait d’un journaliste affranchi.

Rue Didouche Mourad. C’est dans cette grande rue en plein centre-ville, les Champs-Élysées d’Alger comme on l’appelle, que grandit Khaled Drareni, au cœur des années 80. Didouche Mourad, c’est le nom d’un militant nationaliste algérien, l’un des fondateurs du Front de libération nationale (FLN) et combattant de la guerre pour l’indépendance. Ce nom, à l’époque, n’évoque sans doute rien à Khaled Drareni et pourtant, il le confronte dès son enfance aux grandes pages de l’histoire de son pays. Cette histoire, Khaled ne le sait pas encore, il l’a marquera à son tour quelques années plus tard.

Rue Didouche Mourad, Khaled Drareni y est resté. Il y habitait encore avant son arrestation. Primaire, collège, lycée, université, il revendique avec fierté sa scolarité 100% algéroise, dans des établissements publics la plupart du temps. Khaled est un pur produit de l’école algérienne comme il aime le dire. Son attachement à son pays est viscéral : "Il n’a jamais voulu quitter l’Algérie, il aurait pourtant pu partir depuis des années mais il a toujours voulu rester", nous raconte son frère Chekib, qui lui vit à New York. "Khaled est un vrai patriote", ajoute-t-il.  


Le patriotisme en héritage

Ce patriotisme, Khaled Drareni le doit certainement à son père, Sid Ahmed Drareni, ancien combattant de la guerre d’Algérie. Et puis il y a aussi son oncle, Mohamed Drareni, l’un des fondateurs du syndicat de l’Union générale des travailleurs algériens, mort durant la guerre d’Algérie dans les années cinquante. Un héritage pour Khaled et son frère : "Nos parents ont toujours fait en sorte que nous aimions l’Algérie et que nous la respections. C’était quelque chose de très ancré dans notre famille", insiste Chekib.

Quand il plonge dans ses souvenirs, Chekib Drareni se rappelle d’un grand frère curieux … déjà. "Il adorait apprendre des choses sur les différents pays, reconnaître les différents drapeaux, se renseigner sur les différentes politiques". De cette soif d’apprendre, il fera sa vocation.
 

Le journalisme pour vocation

"Déjà petit, Khaled savait qu’il voulait être journaliste", affirme Chekib. "Il adorait regarder les émissions politiques, il lisait beaucoup les journaux".

C’est presque sans surprise donc, qu’une fois le bac en poche, Khaled entreprend des études supérieures. Du droit d’abord puis les sciences politiques à l’Université d’Alger. "Mes parents tenaient absolument à ce que nous ayons une éducation. Avoir le bac n’était pas suffisant pour ma mère. En même temps, Khaled comme moi avions envie de faire un métier que nous aimions. Moi j’ai choisi les langues étrangères, Khaled lui, c’était le journalisme".

Encouragé par son père, Khaled Drareni fait ses débuts dans la presse écrite - La Tribune puis Algérie News. Là déjà il se plaît à être sur le terrain. Quelques années plus tard, Khaled a des envies d’ailleurs. Soucieux de ne pas s’enfermer il se tourne vers la radio. Il rejoint d’abord Radio Algérie Internationale où il présente le journal du soir, puis la Chaîne 3 de Radio Alger. C’est là qu’il croise pour la première fois le chemin du journaliste et producteur Kamel Zaït, qui se souvient très bien de cette première rencontre. "Dès que je l’ai vu je me suis dit : "Ce jeune homme, je le vois bien sur une grande chaîne internationale"". Kamel Zaït ne s’est pas trompé, Khaled Drareni ne tarde pas à faire son entrée à la télévision, sur la chaîne privée Dzaïr TV, en 2012.
Plus tard, il décrochera des correspondances pour de grandes chaînes internationales.

A Dzaïr TV, il crée un service français et anime l’émission de débats politiques "Controverse". En quelques mois, il en devient le présentateur star et s’impose comme un personnage incontournable du paysage audiovisuel algérien.

"Une interview avec un grand I"

Deux ans plus tard pourtant, en 2014, les relations se tendent entre Khaled et la chaîne. On lui reproche une interview trop musclée du premier ministre de l’époque, Abdelmalek Sellal. Déjà, le ton et l’assurance de Khaled dérangent, ce que confirme notre éditorialiste Slimane Zeghidour : "Je crois qu’il est le seul journaliste algérien depuis l’indépendance qui ait pu avoir face à lui un premier ministre en exercice. Il lui a posé des questions qui auraient été inimaginables cinq ans auparavant".

Contraint de quitter la chaîne, Khaled Drareni, ne s’inquiète pourtant pas beaucoup de l’épisode Abdelmalek Sellal. Son chemin, il le poursuit aux côtés de l’équipe d’Echourouk TV. Là aussi, il sait s’imposer, il y crée une fois encore un service en français. "Ce qui est assez incroyable, c’est qu’à l’époque, nous pensions tous que la télévision francophone était vouée à l’échec. Le journalisme en langue française était en perdition. Mais Khaled, malgré son jeune âge, a su lancer un service français à Dzaïr TV, une référence qui a été copiée par beaucoup d’autres chaînes", nous raconte Kamel Zaït.

A Echourouk TV c’est la consécration. En 2017, Khaled Drareni reçoit un invité de marque : Emmanuel Macron. C’est à son micro que le chef d’État français, alors candidat à l'élection présidentielle, cite le "colonialisme" comme "un crime contre l’humanité". La séquence fera le tour des médias français et internationaux.  Aujourd’hui encore les mots du président sont repris par les personnalités politiques aussi bien algériennes qu’étrangères. Slimane Zeghidour en est convaincu, ce moment d’histoire, l’Algérie le doit à Khaled Drareni. "Les réponses valent ce que valent les questions. A de bonnes questions, de bonnes réponses. Je suis à peu près sûr qu’Emmanuel Macron ne s’attendait pas à des questions aussi directes et aussi abruptes de la part de Khaled. Ayant eu à faire à des questions inattendues par leur vigueur, il a réagi sur le même ton, par des réponses totalement inhabituelles qui ont brisé un tabou".

(Re)voir : L'interview d'Emmanuel Macron par le journaliste Khaled Drareni
 

 

Un journaliste de référence

"Plus qu’incarner, il a introduit un ton. Il a brisé des tabous en introduisant une qualité suprême du journalisme, qui tend d’ailleurs à se perdre partout, même dans les démocraties occidentales : l’irrévérence. L’irrévérence n’est pas l’irrespect ni le manque de considération", souligne Slimane Zeghidour.  

Echourouk TV pourtant, Khaled en a bientôt fait le tour. Il rêve de plus d’indépendance. Quelques mois avant le début de la mobilisation du Hirak, le 22 février 2019, Khaled Drareni quitte la chaîne, pour se consacrer à son site Casbah Tribune, dont il est le fondateur. Loin de se contenter d’une seule mission, il continue à travailler pour la web radio Radio M, où il anime l’émission politique "Café presse politique" depuis 2014.

Lynda Abbou travaille elle aussi pour Radio M, elle y anime l’émission "Cinq sur Cinq", sorte de jumelle en arabe de l’émission de Khaled. A la rédaction, Khaled est une personnalité appréciée : "C’est quelqu’un de gentil. Il s’entend avec toute l’équipe, que ce soit à la rédaction ou à la technique. Il est à l’écoute", raconte Lynda Abbou. Avec Khaled elle entretient une relation de semi-concurrence, pleine d’humour et de bienveillance. "Il fait toujours des vannes aux conférences de rédaction, c’est sympathique. Il est très attentif à ce qu’il y ait toujours une bonne ambiance". Ce sens de l’humour Khaled Drareni ne l’a pas perdu derrière les barreaux. "Depuis la prison (de Koléa ndlr), dans la première lettre qu’il m’a envoyée, il a écrit : "Ne profite pas de mon emprisonnement pour me piquer ma place", on se taquine souvent à ce sujet", nous dit-elle en souriant.

Un correspondant pour les chaînes internationales

Jusqu’à son arrestation, Khaled Drareni travaillait aussi comme correspondant pour des médias internationaux. TV5MONDE d’abord puis Reporters Sans Frontières (RSF). "La première apparition de Khaled sur TV5MONDE remonte à 2016 dans Maghreb-Orient Express (MOE)", se souvient Xavier Marquet, rédacteur en chef du magazine. Très vite, Khaled se fait une place sur la chaîne et travaille également pour le Journal Afrique et les journaux internationaux. "Toutes ces années, Khaled Drareni a pu nous informer sur tout ce qui se passait en Algérie. L’actualité culturelle, sportive, économique, politique.  L’affaire de la Miss Algérie face au racisme, la coupe d’Afrique des nations en 2019 et le Hirak évidemment", rappelle Xavier Marquet.
 
  • (Re)voir : Khaled Drareni invité sur le plateau de MOE sur TV5MONDE


Autour de Khaled Drareni, les voix sont unanimes. "Un journaliste brillant, un journaliste indépendant", pour Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters Sans Frontières où il a commencé à travailler en 2017. "Un exemple de professionnalisme et du respect du métier", pour Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de l’organisation. "Il est dévoué corps et âme à son métier et à son pays. Il cherche par tous les moyens à s’améliorer. Il est devenu une source d’information fiable pour nous", ajoute-t-il.

L’Algérie, son combat

Le 22 février 2019 marque un nouveau tournant dans la vie de Khaled Drareni. Lui qui n’a jamais voulu quitter l’Algérie assiste à l’émergence soudaine du Hirak. "Ce qu’il s’est passé en Algérie est incroyable et complètement imprévisible. Personne ne s’attendait à cette révolution, celle d’un peuple qui se soulève de façon pacifique et civilisée. On était loin de l’image du printemps arabe. On pouvait enfin dire : "Le pays peut se soulever sans en arriver au chaos" et je pense que c’est ce qui a charmé Khaled", affirme Lynda Abbou.  

Effectivement, cette nouvelle Algérie, Khaled y croyait, peut-être même qu’il l’espérait. Pendant plus d’un an, il sera tous les vendredis sur le lieu des manifestations, pour raconter cette page de l’histoire.
 
  • (Re)voir : Khaled Drareni, un regard exigeant sur l'Algérie
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Le 7 mars 2020, tout s’arrête brutalement. Khaled est placé en garde à vue, poursuivi pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale". Le 10 août dernier, le verdict tombe, il est condamné à 3 ans de prison ferme et 50 000 dinars d’amende. Selon Slimane Zeghidour, "c’est la plus lourde peine à laquelle un journaliste ait été condamné depuis l’indépendance de l’Algérie". Partout dans le monde on s’indigne. "C’était un devoir de couvrir le Hirak. Khaled n’a fait que son devoir de journaliste", s’insurge Kamel Zaït.
 

Une voix qui dérange  

"Le journalisme dans les systèmes autoritaires, c’est parfois une aventure humaine qui porte en elle toujours des espoirs. Le propre de ces régimes, c’est d’éteindre à petit feu les espoirs des gens", indiquait le très respecté historien Mohammed Harbi, joint par  l-info.com. Selon lui le travail de Khaled Drareni "porte et accroche avec l’opinion. C’est un journaliste auquel l’opinion s’intéresse et il [le gouvernement] n’aime pas cela".

Journaliste respecté, libre et indépendant, Khaled Drareni est aussi très populaire. "En Algérie, très peu de journalistes ont couvert le Hirak et ceux qui l’ont fait ont obligatoirement un bon lien avec le peuple", souligne Lynda Abbou. Très actif sur les réseaux sociaux, il s’est imposé comme une source fiable de la couverture du Hirak pour les médias nationaux et internationaux. Sur Twitter il est aujourd’hui suivi par près de 150 000 personnes.

"En Algérie, un journaliste qui respire est un journaliste impertinent. Khaled prépare ses sujets, il sait toujours de quoi il parle. Il est professionnel dans le sens où il ne dépasse jamais son rôle de journaliste", indique Souhaieb Khayati. "Le régime après la décennie noire est parvenu à étouffer le journalisme et les médias libres et indépendants. Il restait une petite poche de résistance et Khaled fait partie de cette génération tenue par la mission et le rôle social du journalisme qui est d’informer", ajoute-t-il.

Ce regard-là sur son pays, le gouvernement algérien n’en veut pas. "A travers Khaled il vise le journalisme dont le but est d’informer sur ce qu'il se passe en Algérie et cela, le régime algérien ne le tolère pas", nous dit Souhaieb Khayati.

Comme nous le rappelait Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, Khaled Drareni a subi de nombreuses pressions : "C’est un journaliste qui a su rester indépendant alors qu’il subissait un harcèlement judiciaire. Avant sa garde à vue, il en a eu dix autres. Il a aussi subi du chantage, du harcèlement". Pour autant Khaled Drareni n’a jamais cessé d’exercer son métier de journaliste jusqu’à son incarcération le 29 mars 2020.

Le jour du verdict Khaled Drareni est resté calme. Sa consœur Lynda Abbou était présente dans la salle, elle se souvient avec émotion de ce jour "particulier". "Lorsque la juge a annoncé le verdict, tout le monde était sous le choc, Khaled lui, n’a rien dit".

La seule réponse du journaliste sera une main tendue en l’air avec le V de Victoire. Un signe qui symbolise aujourd’hui un point de ralliement pour tous les défenseurs de la liberté de la presse. Comme dans le poème de Paul Eluard : ils crient et écrivent "Liberté"... pour Khaled Drareni.