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L'Algérie veut renforcer son influence dans le Sahel et au Mali

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu la semaine dernière à Bamako, au Mali. Alger essaie de consolider sa position au Mali.
Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu la semaine dernière à Bamako, au Mali. Alger essaie de consolider sa position au Mali.
AP

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu la semaine dernière à Bamako, au Mali. Une visite qui intervient peu après l’annonce par l’Algérie, de la rupture de ses relations diplomatiques avec le Maroc, très présent dans l’économie malienne. L’Algérie tente-t-elle ainsi d’occuper à nouveau une position dominante dans la crise malienne ? Le Sahel est-il désormais une priorité pour Alger ? Un déploiement militaire algérien dans la région est-il possible ? Boubacar Salif Traoré, directeur du cabinet Afriglob-Conseil, spécialisé dans les questions de sécurité et de développement dans l’espace G5 Sahel, répond à nos questions.

TV5MONDE : La semaine dernière, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu à Bamako, au Mali. Cette visite traduit-elle la volonté de l’Algérie d’occuper à nouveau une position dominante dans la crise malienne ?

Boubacar Salif Traoré : Le ministre algérien des Affaires étrangères est une personnalité qui était très impliquée dans le dossier malien. Il avait quitté ses fonctions et il est revenu au mois de juillet dernier [Après avoir occupé ce poste de 2013 à 2017, puis en 2019, il a retrouvé ce portefeuille en juillet 2021, NDLR]. Et dès son retour, il a tout de suite pris les choses en main, car il est convaincu que l’Algérie doit complètement jouer sa partition dans cette affaire. Et puis, quand on regarde la situation, l’on s’aperçoit que l’Algérie a parrainé les accords de paix, qu’on appelle d’ailleurs accord pour la paix et la réconciliation nationale issu du processus d’Alger, alors même que la signature a eu lieu à Bamako. J’ajoute que l’Algérie assure la présidence du Comité de suivi de la mise en œuvre de cet accord. Elle ne peut donc pas se détourner de ce dossier.

TV5MONDE : Justement, Boudjemâa Delmi, le nouveau président de ce Comité de suivi est aussi désormais l’envoyé spécial de l’Algérie au Sahel. Est-ce que cela veut dire que le Sahel est désormais une priorité pour l’Algérie ?

Boubacar Salif Traoré : Il faut rappeler que l’accord pour la paix et la réconciliation nationale issu du processus d’Alger et signé en mai-juin 2015 à Bamako, au Mali, a mis en œuvre la cessation des hostilités entre la Coordination des mouvements de l’Azawad et le gouvernement malien. Cet accord prévoit une série de mesures et de réformes qui concernent notamment la réorganisation territoriale, avec l’élection des présidents de région au suffrage universel, la mise en œuvre des projets de développement… L’objectif étant d’arriver à une paix durable, d’abord au Mali, et ensuite dans le Sahel. Il ne faut pas oublier qu’en 2012, Kidal, Tombouctou et Gao, trois régions du nord qui représentent quasiment 75% du territoire malien, avaient été occupés par les groupes terroristes, avec parfois le soutien d’une frange de la rébellion touareg. Ces régions ont été libérées grâce à l’opération Serval, ensuite il y a eu le déploiement de Barkhane. Et dans ce processus, l’Algérie vise d’abord à contribuer à la paix au Mali, puis à son extension dans l’espace sahélien. Car, si jamais la paix ne revient pas dans la région, l’Algérie elle-même est menacée par un conflit.

L’implication de la France et plus tard la mise en place du G5 Sahel, ont quelque peu dérangé l’Algérie

Boubacar Salif Traoré, spécialiste des questions de sécurité 

TV5MONDE : Avec la transformation de l’opération Barkhane et le départ des troupes françaises de Kidal et Tessalit (deux localités maliennes proches de la frontière algérienne), l’Algérie est-elle contrainte de se déployer militairement dans le Sahel ?

Boubacar Salif Traoré : En principe, les déploiements sur des théâtres d’opérations extérieurs ne font pas vraiment partie de la culture militaire algérienne, même si cela est aujourd’hui possible [La Constitution algérienne autorise désormais le déploiement de l’armée hors des frontières du pays, NDLR] Mais l’on sait aussi que par le passé, l’Algérie a porté des initiatives en ce sens. Il y a par exemple le Comité d’état-major opérationnel conjoint, créé en 2010 [Il regroupe le Mali, le Niger, la Mauritanie et l’Algérie, NDLR]. On peut aussi citer l’UFL, l’Unité de Fusion et de Liaison, coalition des services de renseignements de sept pays (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger, Libye, Burkina Faso et Tchad, rejoints par le Nigéria fin 2011), mise en place, à Alger, en octobre 2010. Au vu de tout cela, l’implication de la France et plus tard la mise en place du G5 Sahel, ont quelque peu dérangé l’Algérie. Elle estime en effet qu’elle avait déjà porté des initiatives dans ce sens, et qu’il aurait peut-être fallu les renforcer plutôt que d’en créer de nouvelles. Avec l’allègement du dispositif français qui va s’accentuer dans le futur, l’Algérie pense sans doute qu’elle doit s’organiser pour pouvoir prendre en main les choses. Et même si elle critique la présence française dans la région, elle est aussi consciente que celle-ci lui fait beaucoup de bien.

TV5MONDE : Durant son séjour à Bamako, le ministre algérien des Affaires étrangères a annoncé que son pays pourrait financer la reconstitution de l’armée malienne. Est-ce possible, quand on sait que le Comité d’état-major conjoint dont vous parliez, a besoin de moyens ?

Boubacar Salif Traoré : L’Algérie soutient le Mali depuis un certain moment, notamment dans la partie septentrionale, en lui fournissant quelques matériels et du carburant. Mais ce financement ne sera jamais très important, et surtout pas à la hauteur de celui des grandes puissances. L’Algérie contribuera sans doute, mais dire qu’elle financera de façon conséquente les forces maliennes me paraît très difficile. Parce qu’il ne faut pas oublier que l’Algérie est actuellement confrontée à de graves difficultés économiques, auxquelles viennent s’ajouter les crises politique et sociale. Et donc cette annonce est surtout destinée à rassurer les autorités maliennes.
 

L’Algérie vise d’abord à contribuer à la paix au Mali, puis à son extension dans l’espace sahélien. 

TV5MONDE : Le 24 août dernier, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc. Or, ce dernier entretient d’excellentes relations avec le Mali. Cette rivalité entre le Maroc et l’Algérie peut-elle rendre plus difficile la résolution de la crise malienne ?

Boubacar Salif Traoré : Quelque part, le Maroc a une relation strictement économique avec le Mali, tandis qu’avec l’Algérie, la relation est plutôt stratégique, axée sur les enjeux sécuritaires. Lorsqu’il y a eu le renversement du régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, l’Algérie a été le premier pays à venir à la rencontre des putschistes, afin de marquer tout de suite sa présence. Ensuite, les autorités maliennes se sont rendues au Maroc. Donc, malgré cette rivalité qui existe depuis de nombreuses années, le Mali a toujours su jouer les équilibristes. Le Maroc investit beaucoup dans l’économie malienne (téléphonie, assurances, banque…). En revanche, l’Algérie est davantage impliquée dans le domaine politique et sécuritaire. La brouille entre ces deux pays peut parfois gêner diplomatiquement, mais cela ne mettra pas en péril les relations entre le Mali et chacun de ces pays.