Afrique

L’écrivain togolais Sami Tchak poursuit l’exploration des leçons de vie apprises dans la forge de son père

L'écrivain togolais Sami Tchak, auteur de <em>Les fables du moineau</em> paru aux éditions Gallimard. <br />
 
L'écrivain togolais Sami Tchak, auteur de Les fables du moineau paru aux éditions Gallimard. 
 
© Wikipedia

Avec la publication en 2018, aux éditions JC Lattès, de son livre intitulé Ainsi parlait mon père, l’écrivain togolais Sami Tchak nous amenait sur les traces de son enfance et des leçons de vie apprises dans la forge de feu son père.  Dans Les fables du moineau, paru il y a quelques mois chez Gallimard, l’auteur nous ouvre cette fois-ci la porte des souvenirs d’un moineau et d’un jeune garçon, Aboubakar, fils de forgeron lui aussi, tout en nous parlant des rapports plutôt complexes entre la vie et la mort.

Un jour, dans un petit village togolais, un moineau échappe aux griffes d’un chat qui comptait bien en faire son repas. Le temps d’un battement d’aile, l’oiseau s’envole et se pose sur la cime du baobab. Le cœur battant la chamade, il repense à cette maigre pitance qu’il cherchait au sol et qui a failli lui coûter la vie. Conscient de sa fragilité, il réalise tout à coup que la mort peut survenir à n’importe quel moment et qu’il n’en a peut-être plus pour longtemps.

Les richesses du moineau

Encore tout ému par cette mésaventure, le moineau décide de confier ses angoisses à son hôte. Mais plutôt que de lui parler de l’incident avec le chat et de ses peurs, il lui demande d’où il vient : « De la terre » répond spontanément le baobab, surpris par cette question dont la réponse lui semble pour le moins évidente. Tandis que le baobab ricane, le moineau insiste, lui rappelant au passage que la graine dont il est issu a peut-être transité par le ventre d’un oiseau.

Comme frappé d’une soudaine lucidité, le baobab, du haut de son imposante stature, avoue au moineau qu’avec le temps, il avait fini par oublier qu’à l’origine il n’était qu’une petite graine. « Moineau, dit-il ensuite, je te remercie de m’avoir rappelé que je ne fus qu’une petite graine. Dis, tu as sans doute beaucoup d’autres leçons à me donner, beaucoup d’autres choses à raconter, n’est-ce pas, toi qui, petit oiseau, as dans sa mémoire des richesses dont se nourrirait la terre entière. »

Un pacte de souvenirs

Le baobab incite alors le moineau à raconter ses souvenirs, à les partager avec le plus grand nombre. Le moineau y consent, conscient qu’il y a urgence, car il côtoie le danger au quotidien. Et pour donner plus de force à son propos, il choisit de s’allier avec Aboubakar, le fils du forgeron, le fils du boiteux. Joignant le geste à la parole, le moineau prend congé du baobab et se pose devant la forge. Dès qu’il l’a aperçu, Aboubakar a immédiatement ramassé un caillou et s’est mis à chercher la meilleure position pour faire la peau au moineau.

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« Ne me tue pas, a alors imploré le moineau. J’ai des choses à raconter, toi aussi tu en as à raconter. Toi et moi portons la mémoire de ce village. Tu te souviens, je me souviens. Le temps que nous avons habité ne garde rien de nous, mais nous en avons picoré et digéré des fragments. N’est-ce pas, petit garçon, hein, Aboubakar ? Donc, lâche ton caillou. » Non seulement Aboubakar renonce à tuer le moineau, mais en plus il lui demande pardon pour cette funeste intention. Il est vrai que dans le village, animaux domestiques et sauvages n’étaient jusque-là liés aux hommes que par un pacte de mort.

La mort est la lumière qui unit les vivants.

Sami Tchak

En laissant la vie sauve au moineau, Aboubakar scelle avec son nouvel ami un pacte de souvenirs. Convaincus que « la mort est la lumière qui unit les vivants », nos deux compères décident de se souvenir de la vie, donc de la mort. Le moineau propose cependant qu’ils le fassent à partir des animaux, car a-t-il ajouté : « Les humains sont des animaux, et les autres animaux portent les humains dans leur mémoire, comme ils habitent la mémoire humaine. »