Afrique

L'Inde, puissance méconnue en Afrique

Le premier ministre indien Narendra Modi et le président ougandais Yoweri Museveni saluent les membres du Parlement ougandais le 25 Juillet 2018.
Le premier ministre indien Narendra Modi et le président ougandais Yoweri Museveni saluent les membres du Parlement ougandais le 25 Juillet 2018.
© AP / PHOTO / Stephen Wandera

Après la Chine, l'Inde est le deuxième partenaire commercial de l'Afrique. Depuis 15 ans, le pays mène une vraie politique d'investissement sur le continent africain. Après le marché des pharmaceutiques ou des télécommunications, l'Inde affiche de nouvelles ambitions. En juillet dernier, le Premier ministre indien Narendra Modi a annoncé l'ouverture de 18 nouvelles ambassades d'ici 2021. Histoire d'élargir un peu plus son influence en Afrique. 

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Cela passe souvent inaperçu, tant les yeux sont rivés sur la « Chinafrique ». Il est vrai qu'en matière de politique africaine, l'Inde est plus discrète. Pas d'énormes projets d'infrastructures. Pas de milliers de travailleurs indiens débarqués sur le continent. Et pourtant, l'Inde est le deuxième pays partenaire commercial du continent africain en termes d’échanges de marchandises, avec des montants qui atteignent 49,26 milliards d'euros en 2017, imports et exports additionnés. Le pays est passé devant la France (42,11 Mds €), et les Etats-Unis (42,02 Mds €). C'est que le pays s'appuie sur une longue histoire d'échanges avec l'Afrique. Une lutte commune contre la colonisation. Et une diaspora de plus de 3 millions d'Indiens en Afrique. 

L'Inde ? Personne ne remarque sa présence. Elle est négligée. L'Inde n'est pas vue comme dangereuse, comme un rival sur le continent africain. Philipp Gieg, professeur à l'Université Wurtzbourg en Allemagne

" La Chine en Afrique, c'est LA grande histoire de ces 15 dernières années ! s'exclame Philipp Gieg, professeur à l’Université de Wurzburg en Allemagne, spécialiste de la question. Mais l'Inde? Personne ne remarque sa présence. Elle est négligée. L'Inde n'est pas vue comme dangereuse, comme un rival sur le continent africain". 


Et pourtant, depuis 15 ans, l'Inde se positionne. En juillet dernier, le Premier ministre Narendra Modi entamait une tournée sur le continent. Devant le parlement ougandais, il déclarait : « Nous avons combattu la colonisation, ensemble. Nous allons nous battre pour la prospérité, ensemble ». Dans la foulée, il annonçait la création de 118 lignes de crédits pour un total de 11 milliards de dollars pour 40 pays africains, et la création de 18 ambassades sur le continent d'ici 2021. 

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Les atouts indiens

"L'Inde ne peut pas rivaliser avec la Chine en terme d'argent, estime Rani Mullen, professeure, directrice de projet au Center for Policy Research, de New-Delhi. Mais le pays a une plus longue histoire avec l'Afrique, et plus particulièrement avec l'Afrique de l'Est et du Sud. L'Inde mise sur son soft-power (politique d'influence) pour se différencier de la Chine". 

Lire aussi : Le président chinois en Afrique, à la conquête de nouveaux marchés

La Chine est plus riche, plus puissante. Son capitalisme d’Etat lui assure de l'efficacité, lui permet de lancer rapidement de grands projets, de passer commande à ses entreprises. Si l’Inde est le deuxième partenaire commercial de l’Afrique, l'écart avec la Chine reste immense. En 2017, le montant des importations et exportations chinoises avec l'Afrique se chiffraient à 134,43 Mds€, l'Inde atteignait des sommes trois fois inférieures. Mais elle n'en a pas moins des ambitions.

"L’Inde ne va pas rattraper la Chine dans un futur proche, estime Philip Gieg. Mais l’Inde est là pour durer. Le pays joue sur des relations anciennes. C'est un avantage certain sur la Chine, qui ne bénéficie pas du même lien". 

[Tweet de Narendra Modi : L'histoire de la lutte de l'Inde pour l'indépendance et la liberté est très liée à l'Afrique. Les chefs de notre mouvement pour la liberté ont extrêmement soutenu les nations africaines dans leur lutte contre la colonisation. Les idéaux de Mahatma Gandhi ont inspiré d'immenses chefs africains]. 

En Afrique, le Premier ministre indien Narendra Modi ne cesse de mettre en scène cette histoire commune. L’Inde et l’Afrique, c’est la conférence de Bandung, première conférence des « Nations afro-asiatique» en 1955, qui condamne, entre autre, la colonisation et la ségrégation raciale. C’est aussi, et surtout, la figure de Gandhi : "Les idéaux de Mahatma Gandhi ont inspiré tellement d’immenses chefs africains", répète le Premier ministre indien. C'est en effet en Afrique du Sud, où il réside de 1893 à 1915, que Gandhi, alors avocat, met au point sa méthode de désobéissance civile, et de lutte contre les lois coloniales britanniques. "Gandhi est devenu une icône des relations Inde-Afrique, c’est une figure populaire en Afrique. Le mentionner fait partie d’une stratégie politique," rapporte Philip Gieg.

L'Inde et l'Afrique, 2000 ans d'histoire

La première preuve incontestée des relations entre l'Inde et l'Afrique date d'il y a plus de 2000 ans, dans un récit de voyage d'un navigateur grec. Bien plus tard, lorsque Vasco de Gama arrive au Mozambique et au Kenya en 1498, il se dit surpris de trouver autant d'Arabes et d'Indiens. Des marchands qui font des allers-retours, qui échangent esclaves, épices et ivoire. "Les Européens pensent souvent qu'ils ont découvert le monde. Mais il a été déjà "découvert" par d'autres ! Des échanges pré-existent à ceux des Européens," s’exclame Gijsbert Oonk, historien à l’Université de Rotterdam, qui a longuement étudié la diaspora indienne en Afrique. 

Médicaments et télécommunication

Derrière le discours historique, il y a bien évidemment des intérêts commerciaux. Côté importations, Inde et Chine ont les mêmes besoins, ceux de pays à fort taux de croissance. Pétrole, gaz, cuivre, les deux puissances entrent en compétition pour sécuriser des accès aux ressources naturelles. "Soyons réalistes, aucun pays, ni l'Inde, ni l'Afrique, ni la France, ni l'Allemagne... n'importent des produits manufacturés d'Afrique. Seulement des ressources. Et ce n'est pas ça qui aide le continent à développer son industrie. Ce n'est pas vraiment du gagnant-gagnant", estime Philip Gieg.

Les pays fournisseurs sont globalement les mêmes, bien que dans un ordre différent. "La Chine va plutôt se fournir en Angola, l'Inde va puiser son pétrole au Nigeria", cite en exemple Philip Gieg. "Mais le plus intéressant se situe au niveau des exportations. C'est là où il y a une réelle différence entre l'Inde et la Chine". 
 

Les Indiens disent toujours 'nous sommes les bons amis des Africains', et d'une certaine manière, ils ont raison. Ils sont vus bien plus positivement que les Chinois sur le continent.
Philipp Gieg, professeur à l'Université Wurtzbourg en Allemagne


Là où la Chine inonde le marché africain de produits pas chers, de  basse qualité (vêtements, chaussures, matériel électronique low-tech), l'Inde est sur "un marché de niches". Avec comme grands pôles : le pharmaceutique (avec notamment des médicaments à bas coût), l'industrie chimique, la consultance numérique et les télécommunications. L'entreprise de téléphonie mobile indienne Airtel est, par exemple, présente dans 15 pays africains, avec désormais plus de 78 millions d'abonnés, un peu moins que la française Orange avec 21 pays, et 121 millions de clients.

Transfert de compétences

Au-delà des secteurs, entre l'Inde et la Chine, la méthode diffère. "Les Indiens disent toujours "nous sommes les bons amis des Africains"... et d'une certaine manière, ils ont raison, estime Philip Gieg. Ils sont vus bien plus positivement que les Chinois sur le continent. Bien évidemment, ils sont guidés par leurs propres intérêts, mais ils créent de l'emploi, et ils investissent dans tout ce qui est aide au développement".

Là où la Chine va faire venir des milliers de travailleurs chinois sur ses projets d'infrastructures, construction de barrages et de routes, les entreprises indiennes - qui ne sont d'ailleurs pas autant sur le BTP - vont venir avec certes quelque cadres indiens, mais emploient des Africains.
 

Si on lit entre les lignes, lorsque Narendra Modi parle de 'partenariats qui libèreront le potentiel de l'Afrique plutôt que de contraindre son avenir', il attaque clairement la Chine et son système de dettes. 
Rani Mullen, chercheuse au CPR, New-Delhi, et à l'Institute of South Asian Studies, Singapour

Surtout, depuis les années 1960, l'Inde se pose en consultant pour le continent africain. En agriculture, en médecine, l'Inde est dans la formation et le transfert de technologie. « L’Inde s’est engagée dans une assistance technique. Avec l’anglais, elle n’a pas le problème de la barrière de la langue ,» explique Rani Mullen.

En 2009 par exemple, le gouvernement indien investit le champs de la télé-médecine. Douze hôpitaux indiens sont connectés à des hôpitaux africains, au Nigeria, au Sénégal, au Congo, en Egypte, et proposent des consultations à distance, en cardiologie ou neurologie de pointe. L’Inde développe aussi l’e-éducation, avec plus de 22000 étudiants africains qui suivent des cours à distance en partenariat avec une université indienne.  

La dette : le "piège" chinois

L'Inde, en se présentant comme le partenaire juste, pour des échanges équitables, vise directement la Chine. "Si on lit entre les lignes, lorsque Narendra Modi parle de "partenariats qui libèreront le potentiel de l'Afrique plutôt que de contraindre son avenir", il attaque clairement la Chine et son système de dettes" décrypte Rani Mullen.
 

70% des dettes bilatérales du Kenya sont détenues par la Chine. De plus en plus de pays se retrouvent piégés.Philip Gieg, chercheur à l'Université Wurtzbourg en Allemagne

En Asie, le Sri-Lanka, le Bangladesh sont endettés, auprès du créancier chinois. En Afrique, même situation. "70% des dettes bilatérales du Kenya sont détenues par la Chine. De plus en plus de pays se retrouvent piégés," explique Philip Gieg. Au Congo, le chercheur rapporte une situation similaire. "La Chine a lancé de grands projets, des milliers de kilomètres de route, des barrages. En échange, ils demandent au Congo des matières premières. Mais le pays se retrouve dans l’incapacité de les fournir et de rembourser cette dette ». 

Pourtant, il ne faudrait pas dresser un tableau trop propre de la politique africaine de l’Inde. "L’Inde propose aussi un système de crédit aux pays africains. Les taux sont certes inférieurs à ceux proposés par les Chinois, mais la logique est similaire," estime Rani Mullen. 
 

Ambitions politiques

Les ambitions indiennes en Afrique ne portent pas seulement sur des échanges commerciaux ou des services financiers. Elle sont aussi diplomatiques. 
 

"L'Inde a seulement 30 ambassades sur le continent africain. Ce qui laisse 24 pays sans ambassade. De son côté, la Chine en a 48, et je pense que c'est l'une des raisons du retard de l'Inde" analyse Philip Gieg.  Annoncer la création de 18 nouvelles ambassades d'ici 2021, n'est pas anodin. C'est, selon le chercheur allemand, un levier économique effectif :"Sans ambassade, il est très difficile pour les entreprises de s'implanter. C'est un soutien fort, pour mieux comprendre les lois de chaque pays, notamment dans la partie francophone et dans les pays lusophones, où il y a la barrière de la langue". Burkina Faso, Cameroun, Cap-vert, Congo, Mauritanie, etc, les nouvelles ambassades seront dans la stratégie indienne autant de nouvelles portes d'entrées en Afrique de l'Ouest.

"Développer sa présence en Afrique de l'Ouest, c'est une nouveauté pour l'Inde qui a toujours été très centrée sur l'Afrique de l'Est et du Sud," commente  Rani Mullen. A part le Nigeria, pays anglophone et principal fournisseur de matières premières pour l'Inde, l'Afrique de l'Ouest a longtemps été délaissée par l'Inde. Un tiers de ses exports sont aujourd'hui dirigés vers l'Afrique de l'Est. Les raisons sont linguistiques, géographiques, historiques, mais cela ne freinera pas les nouvelles ambitions indiennes.  

Pour Rani Mullen, c'est aussi une "stratégie politique". "Bien sûr, l'Inde a besoin de ressources, l'Inde cherche en Afrique de nouveaux marchés. Mais son agenda politique est bien plus large. L'Inde se bat par exemple pour une réforme du Conseil de Sécurité de l'ONU. Le soutien et les votes des 54 nations africaines est pour elle un enjeu crucial" analyse Rani Mullen. Depuis 15 ans, la question de l'élargissement du Conseil de sécurité est posée à l'ONU. L'Inde fait partie du groupe des quatre, avec l'Allemagne, le Brésil, et le Japon, qui se bat pour ce projet, en vue d'obtenir un siège permanent. La mesure ne pourra passer que si elle récolte au moins les deux tiers des voix des 191 Etats membres. D'où l'intérêt d'un lobbying en Afrique. 

 

[Tweet du Premier ministre indien : "Le programme à Kampala a été très animé et plein d'enthousiasme. J'ai parlé des liens très anciens qui unissent l'Inde et l'Ouganda, des réussites de la diaspora indienne et des changements structurels qui ont cours en Inde."]


Miser sur la diaspora

Dernier atout de l'Inde sur le continent, et non des moindre, une diaspora de 3 millions d'indiens - 1,3 million en Afrique du Sud, 110.000 au Kenya, 700.00 au Mozambique - sur laquelle le gouvernement indien compte s'appuyer. 
 

3 millions d'Indiens en Afrique

Les premiers Indiens en Afrique sont sûrement les marchands qui échangent ivoire, esclave, et épices, font des allers-retours sur l'Océan indien. Mais c'est avec l'Empire britannique qu'un communauté indienne s'installe de manière plus permanente en Afrique. En 1896 les Anglais se lancent dans un grand projet ferroviaire : l'Uganda Railway. Ils ont besoin de main-d'œuvre… Ils vont piocher dans leurs colonies. Il font venir plus de 20.000 Indiens – alors sujets britanniques - pour travailler sur la ligne. Ils font aussi venir des bureaucrates indiens pour travailler dans leur administration sur le continent, et des professeurs. Une diaspora se constitue. Avec le temps, elle se mélange, apprend le swahili. Vient une dernière vague de migration. "Aujourd'hui, une nouvelle diaspora se forme depuis vingt-cinq ans, avec la libéralisation de l'économie. Ils travaillent pour les télécoms ou les compagnies d'assurance," explique Gijsbert Oonk. 


"Ce n'est pas une coincidence si Modi a fait son plus grand discours en Ouganda, analyse le chercheur néerlandais Gijsbert Oonk.  En 1972, le dictateur Idi Amin Dada ordonne l'expulsion immédiate de la diaspora indienne. Ils ont trois mois pour partir. A l'époque, l'Inde ne veut pas les accueillir. Elle les considère comme des Africains, ou anciens sujets britanniques. Le rapport à la disapora est aujourd'hui radicalement différent ".

Et effectivement, pourquoi aujourd'hui se passer d'une diaspora de 50.000 personnes en Ouganda, soit moins de 2% de la population, mais qui tient dans ses mains,selon les estimations, 60 à 70% de l'économie du pays ? 

Plus besoin de visa pour l'Inde, les membres de la diaspora sont reconnus comme "Personnes d'origine indienne". Depuis 15 ans, l'Inde parie sur sa diaspora, au Canada, aux Etats-Unis... et désormais en Afrique.

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