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L'opposant béninois Joël Aïvo condamné à dix ans de prison : "Il y a un sentiment global de sidération"

Joël Aïvo, capture TV5MONDE.

Dix ans de prison. C'est la peine prononcée ce mardi 7 décembre à l'encontre de l'opposant béninois Joël Aïvo, professeur de droit dont la candidature à la présidentielle d'avril 2021 avait été rejetée. Détenu depuis huit mois, l'universitaire a rejeté les accusations de "complot contre l'autorité de l'Etat" et "blanchiment de capitaux" portées contre lui par la cour spéciale. Selon Expédit Ologou, politologue béninois, "cette condamnation est une stupéfaction, de la sidération pour beaucoup de Béninois,  parce que il y a toujours des doutes sur l'institution qui l'a condamné, la Criet".
 

Joël Aïvo avait été arrêté le 15 avril à Porto-Novo, au lendemain de l'annonce de la réélection du président Patrice Talon avec plus de 86% des voix, puis avait été mis en examen et incarcéré.

Cet intellectuel, homme politique béninois depuis près de quatre ans et professeur de droit constitutionnel à la première Université du Bénin, et candidat à l'élection présentielle de 2021, comparaissait devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), tribunal spécial créé en 2016, aux côtés de son financier Alain Gnonlonfoun, et de deux militaires, dont un retraité.

Les deux militaires, Issiakou Boni Sarè et Moudjaïdou Ibrahim Bachabi, ont aussi été condamnés à dix ans de réclusion criminelle, mais Alain Gnonlonfoun a été acquitté au bénéfice du doute.

"Il ne revient pas à la justice criminelle d'arbitrer les adversités politiques", a déclaré à la barre le professeur Aïvo avant l'annonce de sa condamnation. "Seule la démocratie est éternelle. On peut en sortir mais croyez-moi, on y revient toujours. La démocratie, c'est la sécurité et la sureté pour tous", a-t-il ajouté.
 
Joël Aïvo est l'une des figures montantes de l'opposition au Bénin. Sa condamnation aujourd'hui est une stupéfaction, de la sidération pour beaucoup de Béninois, car il y a vraiment un débat sur ce qu'on lui reproche, et parce que il y a toujours des doutes sur l'institution qui l'a condamné, la Criet.

Expédit Ologou, politologue béninois, chercheur en sciences politique et Président du Centre de recherches Think thank Academy for Africa's Future (CIAAF).
Au rendu du verdict, quelques partisans de l'universitaire condamné étaient toujours présents au tribunal, vêtus de tee-shirts sur lesquels on pouvait lire, "Professeur Aïvo, le peuple béninois est avec vous".
 
Je subis une vengeance politique (...) je savais que mes idées dérangeraient.

Déclaration de Joël Aïvo à l'ouverture de son procès.
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La Criet accusée de museler l'opposition

La Criet est accusée par ses détracteurs de servir d'instrument judiciaire pour museler l'opposition. Juste avant la présidentielle de 2021, le juge de la chambre des libertés de la Criet Essowé Batamoussi avait quitté ses fonctions et fui le pays, dénonçant des pressions du pouvoir, affirmant "le juge que je suis n'est pas indépendant".
 
La Criet est très controversée au Bénin. Les décisions qu'elle rend sont toujours suspectées d'injustice ou d'injustesse. Par conséquent, on se questionne sur l'humanité de cette décision. L'impression générale qui se dégage c'est que Mr. Aïvo a été condamné parce qu'il a été candidat à la présidentielle de 2021. 

Expedit Ologou, politologue béninois.
"Il y a aussi un sentiment d'inquiètude et de questionnement sur ce que le Bénin est en train de devenir. Nous sortons d'un procès que beaucoup d'acteurs qualifient de politique" ajoute Expédit Ologou.

La Criet jugera également à partir de jeudi 9 novembre Reckya Madougou, ancienne ministre arrêtée quelques semaines avant le scrutin et accusée d'avoir voulu faire assassiner une personnalité politique pour empêcher l'élection et déstabiliser le pays.

Des violences avaient éclaté la semaine précédant le scrutin dans plusieurs communes du centre du pays. Les manifestants, qui dénonçaient l'absence d'une opposition crédible au scrutin, avaient été délogés par des gaz lacrymogènes puis des tirs à balles réelles des forces de l'ordre.

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Patrice Talon, richissime homme d'affaires ayant fait fortune dans le coton, élu une première fois en 2016, est accusé par ses détracteurs d'avoir engagé le Bénin dans un tournant autoritaire. 

2018 : l'opposant Sébastien Ajavon condamné à vingt ans de prison

La Criet avait déjà condamné en 2018 Sébastien Ajavon, important opposant arrivé troisième lors de la précédente présidentielle, à vingt ans de prison pour trafic de drogue, a été à nouveau condamné début mars par contumace à une deuxième peine de cinq de prison ferme pour "faux, usage de faux et escroquerie".
 
Joël Aïvo ici en 2019 a été condamné à dix ans de prison par la Criet.
Joël Aïvo ici en 2019 a été condamné à dix ans de prison par la Criet.
DR


Il vit actuellement en exil, comme la grande majorité des opposants de poids.
La condamnation de Joël Aïvo est "encore une preuve des persécutions judiciaires mises en oeuvre au Bénin contre les opposants politiques", a réagi sur Twitter Me Julien Bensimhon, avocat de M. Ajavon. "Cette Criet est une fois de plus utilisée pour tuer civilement ceux qui osent s'opposer à Patrice Talon".

"On espère que ces différents politiques ne contribueront pas à envenimer ou à rendre plus critique l'environnement politique au Bénin, en raison de l'actualité sécuritaire. Il faut espérer que la pacification progressive du pays, après les crises électorales, se poursuivent, mais dans la justice et la justesse", conclut Expédit Ologou.