La dépigmentation de la peau, un fléau aussi chez les enfants

Dans de nombreux pays du continent africain, la dépigmentation de la peau est une pratique courante, bien que dangereuse. Cette pratique touche un public de plus en plus jeune. Comment expliquer ce phénomène ?
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Dépigmentation bébé
Les produits pour éclaircir la peau peuvent avoir des conséquences irréversibles sur la peau des jeunes enfants. 
Extrait du documentaire « Pour une couleur de peau »/TV5MONDE
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Utiliser une crème pour avoir une peau plus claire ? Cela se fait couramment sur le continent africain. La dépigmentation peut avoir des effets néfastes, comme des problèmes de peau, des risques de développer des cancers ou des maladies cardiovasculaires. Ces risques ne touchent pas seulement les adultes. Ils frappent un public de plus en plus jeune. 

Je n’avais jamais entendu parler de cette pratique chez les enfants, mais en discutant avec ces femmes et mes sources dans la sous-région, j’ai compris que c’était un phénomène qui était en train de gagner le corps des plus petits.Juliette Chapalain, journaliste réalisatrice et autrice du documentaire "Pour une couleur de peau"

En effet, de nombreuses marques commercialisent des produits pour des enfants, voire des bébés. Sur les emballages, le mot « dépigmentation » n’apparaît pourtant jamais. C'est ce qu'a démontré la réalisatrice Juliette Chapalain, dans une enquête de 26 minutes "Pour une couleur de peau", tournée entre Conakry, Lomé, Libreville et Marseille pour TV5MONDE. La journaliste a découvert l’existence de cette pratique alors qu’elle travaillait comme rédactrice en chef sur une émission en Afrique de l’Ouest. 

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Dans les coulisses du plateau de l’émission, elle entend plusieurs femmes discuter de la dépigmentation de la peau des enfants. « Je n’avais jamais entendu parler de cette pratique chez les enfants, mais en discutant avec ces femmes et mes sources dans la sous-région, j’ai compris que c’était un phénomène qui était en train de gagner le corps des plus petits », décrit la journaliste.  

Un phénomène tabou mais répandu 

« C’est un phénomène émergent, avec des produits qui commencent à  cibler les enfants, poursuit Juliette Chapalain. C’est à la fois extrêmement sensible et complètement tabou. » C'est ce que confirme Napo Gnane, enseignant-chercheur et maître assistant en sociologie de la communication à l’Université de Lomé au Togo, interviewé dans l'enquête de la journaliste. « Une personne qui cherche à s’éclaircir la peau ne dit jamais clairement qu’elle utilise des produits pour se décolorer la peau, affirme-t-il. "Ça se sait, et même au niveau des enfants, c’est beaucoup plus tabou. »

La docteure Chokki, au Bénin, est dermatologue. Pour l'instant, elle n'a pas  encore reçu d’enfants pour des problèmes liés à des produits d’éclaircissement de la peau. Elle constate cependant que des femmes de plus en plus jeunes viennent la consulter. La dermatologue pense qu’un effet de « mode, de suivisme » peut pousser les parents à utiliser ces produits sur les enfants. 

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Selon la dermatologue Chokki, les parents utilisant déjà des produits pour éclaircir leur propre peau auront plus facilement tendance à les utiliser sur leurs enfants. Napo Gnane, joint au téléphone, confirme cette impression. « Généralement, les femmes qui utilisent des produits sur leurs enfants le font sur elles-mêmes. » Cela est dû au fait que ces femmes « ne veulent pas qu’il y ait un déphasage entre leur teint et le teint de leurs enfants » selon le sociologue. « Il y en a même qui utilisent des produits qu’elles prennent pendant la grossesse en espérant que l’enfant ait un teint clair dès la naissance », ajoute-t-il.

Cet attrait pour le teint clair est aussi lié à notre rencontre avec des peuples d’autres couleurs, notamment durant la période coloniale .Napo Gnane, sociologue de la communication

Une pratique très ancrée

Si la pratique de la dépigmentation est controversée, elle est très répandue en raison de plusieurs facteurs sociétaux, selon Napo Gnane. « Dans les communautés togolaises de façon générale, le teint clair fait partie des critères de beauté », explique-t-il.

Pour le sociologue, « cet attrait pour le teint clair est aussi lié à notre rencontre avec des peuples d’autres couleurs, notamment durant la période coloniale. » Cette période a laissé des traces profondes dans les mémoires, et « la peau blanche est vue comme dominante. » De ce fait, « la perception persiste malgré les messages expliquant les dangers de la dépigmentation. »

Publicité peau enfants
Dans les rues de villes togolaises, des affiches publicitaires montrent des enfants à la peau artificiellement claircie.
Extrait du documentaire « Pour une couleur de peau »/TV5MONDE

Par ailleurs, « le matraquage publicitaire joue énormément » toujours d'après Napo Gnane. « L’industrie publicitaire joue sur cette perception qui existe dans la communauté. ». Et l’industrie cosmétique s’est bien saisie de ce phénomène. « Plus les produits existent, plus cette pratique va être répandue », poursuit l'universitaire. Ainsi, les fabriquants mettent en scène des personnes au teint clair sur leurs affiches publicitaires, comme on le voit dans l'enquête de Juliette Chapalain "Pour une couleur de peau." 

Les résultats scientifiques ont confirmé les soupçons de toxicité que l’on avait sur ces produits pour enfants tout au long de l’enquête.
Juliette Chapalain, journaliste réalisatrice

Des produits dangereux

Les produits dépigmentants pour adultes contiennent souvent des substances toxiques : l'hydroquinone, le clobétasol,  les dérivés de mercure, de l'acide kojique et du glutathion. Les produits destinés aux enfants ont-ils la même toxicité que ceux destinés aux articles pour adultes ? La journaliste Juliette Chapalain s’est procuré plusieurs de ces cosmétiques à destination des enfants. Au cours de son enquête, elle a pu faire analyser la composition par un laboratoire au CNRS de Marseille. « Les résultats scientifiques ont confirmé les soupçons de toxicité que l’on avait sur ces produits pour enfants tout au long de l’enquête », résume la journaliste. 

Les chercheurs du CNRS ont en effet trouvé dans ces échantillons pour enfants la présence d’hydroquinone, de glutathion, de désonide et d’acide kojique. Ces substances sont dangereuses pour la santé. Par exemple, le glutathion peut provoquer des réactions allergiques et même causer des cancers sur le long terme, si le produit est utilisé de façon régulière. 

Ces résultats en laboratoire ne permettent pas encore de mesurer la dangerosité totale de ces produits. « Il est possible que ces produits contiennent encore d’autres substances toxiques, précise la réalisatrice du documentaire. Les échantillons sont toujours en cours d’analyse. »

En plus des éclaircissants chimiques, ces produits peuvent contenir des substances éclaircissantes naturelles. Cela ne signifie pas qu’ils sont bons pour la peau. « Par exemple, le citron est naturel, pour autant ce n’est pas recommandé d’en appliquer quotidiennement sur la peau », ajoute la journaliste pour illustrer son propos.  

Quelles solutions ? 

Cependant, la méconnaissance des dangers de ces produits reste importante. Sur les étiquettes de ces produits, des messages tels que « testés dermatologiquement » ou « approuvé cliniquement » portent à confusion. « Les utilisateurs n’ont pas connaissance de la composition des produits qu’ils appliquent, puisque les étiquettes sont incomplètes », détaille Juliette Chapalain. Ces produits constituent un atout marketing important pour les commerçants. La dermatologue Dr Chokki estime pour sa part que « les vendeurs de cosmétiques considèrent que s’il n’y a pas de produits éclaircissants sur les étalages, ils ne vont pas vendre ». 

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Comment mettre fin au succès de ces produits, jugés dangereux par la communauté scientifique ? L'universitaire Napo Gnane pointe la responsabilité des pouvoirs publics dans ce problème. « Il faudrait que nos institutions jouent pleinement leur rôle, à la fois du côté médical, en sensibilisant les personnes aux dangers de ces produits mais aussi en instaurant un contrôle plus important sur ces industries. » Pour le moment, « quand bien même il y a des législations, il faut aussi un suivi dans la mise en application juridique », constate Juliette Chapalain.