La prise de Wad Madani marque-t-elle un tournant dans la guerre au Soudan ?

La ville de Wad Madani, l'une des plus grandes du Soudan, a été prise par les paramilitaires du FSR dans leur conflit qui les oppose à l'armée soudanaise, poussant encore des milliers de personnes à fuir. Le 21 décembre, l'ONU alertait sur "la crise de déplacement la plus importante au monde". Retour sur l'extension de la guerre entre deux armées rivales.

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 Des personnes montent à bord d'un camion pour quitter Khartoum, le 19 juin.

 Des personnes montent à bord d'un camion pour quitter Khartoum, le 19 juin. Beaucoup de déplacés venant de Khartoum ont dû fuir à nouveau Wad Madani ces dernières semaines. Photo d’archive, Associated Press. 

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Au fil des semaines, le conflit s’étend au Soudan, où la situation humanitaire s’aggrave, sous le regard impuissant de la communauté internationale. Le 13 décembre, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies alertait sur « le pire niveau de faim jamais enregistré pendant la saison des récoltes ».

Depuis plus de 8 mois, la guerre oppose d’anciens alliés militaires : les Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemetti et l’armée soudanaise, aux ordres du général Al-Burhan. Le conflit a récemment atteint Wad Madani, l’une des plus grandes villes du pays et « hub humanitaire » selon l’ONU. Des organisations humanitaires avaient en effet délocalisé leurs activités dans l’État soudanais d’al-Jazira, dont Wad Madani est la capitale, après les violents combats qui avaient touché Khartoum dès le mois d’avril.

Un demi-million de personnes avaient aussi trouvé refuge dans cette région, selon les chiffres des Nations Unies.

(Re)lire : Soudan : les FSR progressent dans le centre, les civils pris dans l'étau

« Les déplacés de Khartoum ont été les premiers à fuir »

Désormais, ces réfugiés, en plus des habitants de la région, ont dû reprendre la route. « Les gens qui s’étaient déplacés depuis Khartoum ont été les premiers à fuir Wad Madani quand les FSR sont entrés. Ils ont été pris de panique, puisque ce sont des gens traumatisés par ce qu’ils ont vécu dans la capitale », explique Mohamed Naji, journaliste et directeur de la publication du site Sudan Tribune.

Nisreen Elsaim, activiste soudanaise pour le climat et les droits humains, a fui le pays au début de la guerre. Elle a perdu contact avec ses connaissances à Wad Madani, mais a entendu leur détresse aux premiers jours de l’arrivée des FSR dans la ville. « C’est le troisième jour où la connexion est presque coupée, décrit-elle, ce samedi 23 décembre. Ils n’arrivaient pas à croire que cela se passe de nouveau, à peine six mois après avoir fui Khartoum. Beaucoup de gens n’ont pas trouvé de transports, et ont dû marcher pendant une journée entière. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la situation est vraiment catastrophique. »

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Volker Türk, Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, s’est dit le 20 décembre « très alarmé » par les « violations généralisées des droits humains », évoquant des dizaines de civils tués depuis le 15 décembre dans la ville, y compris du personnel médical. Il ajoute : « Certaines de ces attaques auraient été motivées par des considérations ethniques. Des mutilations et des pillages ont également été signalés, ainsi qu'une attaque contre un hôpital. »
 
L’Organisation internationale pour les migrations estime que 300 000 personnes ont fui Wad Madani dans la semaine. Le 21 décembre, le porte-parole du secrétaire général de l'ONU a décrit « la crise de déplacement la plus importante au monde », avec un nombre de déplacés désormais porté à 7,1 millions de personnes.
 

Le conflit touche en effet des zones urbaines, et implique donc des exodes massifs de population venant de grandes villes. « C’était déjà la plus grande crise du monde il y a trois mois. Maintenant, c’est la plus grande, et de loin. Ce n’est pas nouveau, je pense que par ces déclarations, l’ONU tente juste d’attirer l’attention des gens, pour renforcer l’aide humanitaire », commente Nisreen Elsaim.  

Les FSR sont arrivées plus rapidement que ce que tout le monde attendait. Maintenant, tout leur est ouvert.
Mohamed Naji, journaliste et directeur de la publication du site Sudan Tribune.

Un retrait surprenant de l’armée

Dimanche 17 décembre, l’armée avait prétendu avoir repoussé l’attaque des FSR sur Wad Madani. En réalité, les forces du général Hemetti ont pris le contrôle de la ville après quelques jours à peine de combat, alors que la région a longtemps été un bastion de l’armée régulière.

« Ce qu’il s’est passé à Wad Madani a créé énormément de doutes sur les capacités de l’armée. dénonce Nisreen Elsaim. Il y a un état de panique nationale dans l’ensemble du pays, en plus de la déception et de l’amertume. Personne ne se sent à l’abri », appuie Mohamed Naji. L’armée a même annoncé lancer une enquête sur les circonstances et les raisons du prompt retrait de ses soldats.

(Re)voir : Soudan : des milliers de personnes ont fui vers le Tchad voisin

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Cette prise pourrait en tout cas être décisive pour la suite du conflit. « Lorsque vous contrôlez Wad Madani, vous contrôlez le carrefour des réseaux, routiers et ferroviaires, de l’ensemble du pays. Les FSR sont arrivées plus rapidement que ce que tout le monde attendait. Maintenant, tout leur est ouvert, ils peuvent aller dans n’importe quelle direction », explique Mohamed Naji. Notamment vers Port Soudan, qui pourraient être leur prochaine cible. La ville abrite en effet le principal port du pays sur la Mer Rouge, et représente donc un point stratégique pour toute la région.
Carte Soudan
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« Hemetti veut à tout prix profiter de l’état de faiblesse de l’armée. Il est en situation de force, puisqu’il a reçu beaucoup d’armes », poursuit Mohamed Naji. Le 28 novembre, le numéro 2 de l’armée soudanaise a formellement accusé les Émirats Arabes Unis (EAU) d’envoyer des armes depuis le début de la guerre aux FSR, via le Tchad. Les EAU l’ont toujours démenti, mais l’accusation a poussé les deux pays à expulser certains de leurs diplomates respectifs.

Le Conseil de sécurité se dit toujours inquiet, mais qu’est-ce qui s’ensuit ? Pour être honnête, j’ai perdu foi à ce sujet.
Nisreen Elsaim, activiste soudanaise pour le climat et les droits humains.

Les accusations internationales se poursuivent

Le Darfour reste l’un des autres centres de préoccupation humanitaire dans le pays. Les organisations internationales, comme Amnesty International et Human Rights Watch, continuent à documenter les violences ethniques qui y sont perpétrées.

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Vendredi 22 décembre, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est dit « inquiet » face à l’intensification de la violence au Soudan. Il a « condamné fermement » les attaque contre les civils et l’extension du conflit. Les États-Unis avaient déjà accusé au début du mois à la fois l’armée soudanaise et les FSR de crimes de guerre. Selon Washington, les FSR et leurs alliés commettent aussi des « actes de nettoyage ethnique ».

(Re)lire : Guerre au Soudan : entre inquiétudes et espoir, quelles perspectives pour les civils ?

« Le Conseil de sécurité se dit toujours inquiet, mais qu’est-ce qui s’ensuit ? Pour être honnête, j’ai perdu foi à ce sujet », déplore Nisreen Elsaim. La militante est désabusée face au manque d’attention internationale à propos du conflit qui ravage son pays. « La communauté internationale a trop de sujets à gérer en ce moment, et avoir un conflit en moins dans les médias arrange tout le monde. Le Soudan n’est pas un endroit intéressant pour l’actualité, ce n’est pas en Europe comme la guerre en Ukraine, ça n’implique pas Israël comme celle à Gaza. C’est en Afrique, là où quelque chose va toujours mal. [...] Je prie pour qu’un miracle se produise. Mais je doute vraiment que tout se résolve via des processus de paix comme celui de Jeddah [négociations parrainées par les États-Unis et l'Arabie saoudite, au point mort depuis des semaines, NDLR]. »