« Le français m'introduit à la diversité des voix qui bruissent dans ma tête », témoigne l’écrivain togolais Kangni Alem

À l’occasion de la semaine de la langue française et de la francophonie, commencée le 18 mars dernier et qui dure jusqu’au 26 mars prochain, nous avons interrogé sur son rapport à la langue française l’homme de lettres togolais Kangni Alem. Écrivain, traducteur, chercheur associé au CELFA (Centre d’études linguistiques et littéraires francophones et africaines) à l’université de Bordeaux, et enseignant de théâtre et littérature comparée à l'université de Lomé, au Togo, Kangni Alem est l’auteur de plusieurs romans, nouvelles, essais et pièces de théâtre. Son dernier essai intitulé « Rachid Boudjedra. Masculinité, féminité, transculturalité », est paru en 2021, aux éditions Continents. 
Image
Kangni
L'homme de lettres togolais Kangni Alem, auteur notamment de l'essai intitulé Rachid Boudjedra. Masculinité, féminité, transculturalité, paru en 2021, aux éditions Continents.
© D.R.
Partager5 minutes de lecture

TV5MONDE : Dès votre plus jeune âge, votre langue maternelle servait-elle aux échanges familiaux et avec votre environnement ?

Kangni Alem : Ma langue maternelle est présente dans tous les actes et situations de ma vie ; depuis l'enfance jusqu'à ce jour, je parle le guin-gbé, une variante de l'éwé [l’une des nombreuses langues parlées au Togo, NDLR]. En famille, son usage est systémique.

Personne n'entre dans une autre langue étrangère sans puiser dans les ressources de sa langue naturelle

Kangni Alem, écrivain togolais

Je ne me souviens pas de mes parents (parentèle comprise) s'adressant à moi dans une autre langue que celle-là dans nos rencontres, à part peut-être une tante institutrice qui elle parlait le Français pour narguer ma mère qui était monolingue, et pour imposer à tous son statut de femme différente, de femme d'élite.

TV5MONDE : Dans quel cadre avez-vous appris à parler français ? Quel regard portez-vous aujourd'hui sur cette expérience ?

Kangni Alem : J'ai appris le français dès l'école primaire, comme tout écolier de mon pays. L'école primaire est le lieu de la disparition de la langue maternelle, celle-ci devant reculer pour que nous pénétrions un autre mystère, celui des mots désincarnés que je mettrai des années à reconfigurer pour un usage pertinent.

(Re)voir : "Comment la langue française joue avec les mots"

TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...

Je me suis servi plusieurs fois en cachette de la langue naturelle pour établir des ponts de compréhension avec la langue officielle et d'éducation, autrement c'était difficile. 

Personne n'entre dans une autre langue étrangère sans puiser dans les ressources de sa langue naturelle, jusqu'à ce que, à son tour, la langue étrangère devienne une langue d'usage. C'est un peu génie d'une langue contre génie d'une autre langue et fusion linguistique à la fin, comme lorsque deux genres musicaux entrent en contact.

TV5MONDE : Vous avez fait des études de lettres modernes au Togo, puis de littératures françaises en France, où vous avez obtenu votre doctorat en 1999. Ces choix académiques étaient-ils guidés par votre entrée en littérature et le fait d'avoir le français comme langue d'écriture ?

Kangni Alem : L'université, y aller puis y revenir comme enseignant-chercheur, a été un choix de vie. Dès le lycée, pris par l'amour des choses de l'esprit (philosophie, droit, esthétique), et le désir de les transmettre, je voulais devenir professeur de fac. L'écriture en français est une démarche différente, elle s'est imposée d'elle-même. 

(Re)voir : "Francophonie : la télévision en Louisiane en langue française"

TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...

Pour être honnête, je dois avouer ceci : plus j'ai progressé dans la maîtrise du français, plus j'ai délaissé ce qui aurait pu subsister, l'écriture en langue maternelle. C'est curieux, mais je crois que c'est plutôt contextuel que volontaire. Mes lectures dans le contexte des études se sont faites dans les langues étrangères, dont le français, l'habitude de la fréquentation du français en a fait ma langue d'écriture.

TV5MONDE : Comme vous venez de le dire, vous écrivez en français, mais dans quelle langue pensez-vous ? Et votre langue maternelle a-t-elle une place dans votre imaginaire ?

Kangni Alem : Sans hésitation, je pense en français et je pense en guin-gbé. Penser, c'est de la narration, or la narration est affaire de rythme, de percussions. La langue littéraire n'est pas la langue ordinaire, elle procède du rituel. 

La lecture est acte de constitution d'une bibliothèque personnelle

Kangni Alem, écrivain togolais

Autrement dit, oui, la trace de la langue maternelle est dans le rythme narratif et le chant porté par les mots. C'est même souvent simplement subtil et involontaire, pas aussi ostentatoire comme chez un Kourouma [Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien décédé en 2003 et prix Renaudot en 2000]. Le lecteur monolingue en français qui lit mon texte le ressent, j'ai quelques retours en ce sens, et je crois que c'est ça l'effet réel d'une langue littéraire.

TV5MONDE : Quelles ont été vos premières lectures ? Et quelle influence ont-elles eu sur votre trajectoire d'écrivain ?

Kangni Alem : Mes vraies premières lectures ont été poétiques. J'ai lu de la littérature française d'abord dans les manuels Lagarde et Michard édités par Bordas (du Moyen-âge au 19e siècle). Puis les auteurs africains classiques imposés par l'école (les classiques de la négritude que sont le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon Gontran Damas). 

Pour un écrivain francophone, la justesse des mots compte pour exprimer fortement sa pensée métisse

Kangni Alem, écrivain togolais

Des préférences se sont détachées plus tard dès le lycée, c'est allé dans un autre sens puisque je me suis vite tourné vers les romanciers américains. En tête de liste, il reste John Irving, Faulkner. Bon, cela dit la lecture est acte de constitution d'une bibliothèque personnelle, et dans la mienne de bibliothèque, il y aurait beaucoup de noms à citer.

TV5MONDE : Evoquant le français comme langue d'écriture, le Malgache Jacques Rabemananjara parlait de langue volée, le Congolais Sony Labou Tansi de langue violentée, cocufiée, et l'Algérien Kateb Yacine de butin de guerre. Quel est votre rapport à la langue française ?

Kangni Alem : Le vol est symbolique, puis qualifié après dissolution et reconstitution de la ligue des cocus ! Quelle aventure que tout cela, voler et distribuer, j'en ris parfois. La langue française est tout cela pour moi, et autre chose encore, sauf que je ne me sens pas cocu en sa présence.

Spécifiquement, elle est pour moi comme un astrolabe, pour me mouvoir dans l’expression complexe des sentiments humains. Pour un écrivain francophone, la justesse des mots compte pour exprimer fortement sa pensée métisse. Le français que j’écris est de cet ordre-là, il m’introduit à la diversité des voix qui bruissent dans ma tête.