Le Sénégal est-il vraiment un modèle de démocratie ?

Les Sénégalais sont appelés aux urnes le 24 mars pour choisir un successeur au président sortant Macky Sall qui n'est pas candidat. Ce scrutin présidentiel historique se tient à l'issue d'une crise politique qui a laissé craindre une dérive anticonstitutionnelle. Le Sénégal a sauvé son élection, mais qu'en est-il de son label démocratique tant vanté dans une région d'Afrique de l'ouest habituée aux coups d'État. Analyse d'experts.

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Dakar place de l'Indépendance

Place de l'Indépendance à Dakar, 20 mars 2024

AP Photo/Mosa'ab Elshamy
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"Aar Sunu Election" en wolof.  "Protégez notre élection". Derrière cet appel se sont rassemblées début février 2024 de nombreuses organisations de la société civile sénégalaise. Elles s'insurgent contre l’annulation par le président de la République Macky Sall du décret convoquant le corps électoral pour lui choisir un successeur. 

L’élection présidentielle prévue le 25 février est annulée. C’est une première au Sénégal. Le choc est d’autant plus fort, que cette décision tombe le 3 février, quelques heures avant le début d’une campagne électorale de trois semaines. Le Sénégal plonge dans l’inconnu. C’est le début d’une crise politique. Mais ce n’est pas la première dans ce pays souvent vanté pour la stabilité de ses institutions. 

Les années Senghor (1960-80) : du parti unique au multipartisme

Dans une note publiée par la Fondation Jean Jaurès, le 19 mars, intitulée « Crise politique au Sénégal : sans dialogue, l’édifice démocratique tremble », le consultant politique Mathias Khalfaoui rappelle que « les crises politiques au Sénégal sont nombreuses et régulières. Elles varient tout au plus en importance symbolique et en gravité quant à leurs conséquences. Si la période récente a ainsi vu une soixantaine de personnes perdre la vie, ce n’est pas inhabituel, notamment en période électorale. L’exemple le plus parlant est la première élection de Senghor en 1963 qui avait conduit à des émeutes menant à la mort d’une quarantaine de personnes et faisant près de 250 blessés pour le seul mois de décembre ».

Les années de pouvoir de Léopold Sedar Senghor, le poète-président et chantre de la négritude, sont marquées par des crises politiques contre sa gouvernance. Dans les premières années de l’indépendance, le conflit qui l’oppose au président du Conseil de gouvernement de l’époque, Mamadou Dia, aboutit à un procès inique. Accusés de coup d’Etat, Mamadou Dia et quatre de ses ministres furent tous jugés et condamnés lourdement en 1963, de 5 ans de prison jusqu’à la perpétuité pour le président du Conseil. Après cet épisode trouble s’ouvre au Sénégal une nouvelle ère, celle d’un régime présidentiel avec un parti unique.

En mai 1968, la révolte gronde dans les milieux étudiants et le président Senghor envoie l’armée sur le campus de l’université de Dakar. L’un des héritages du mai 68 sénégalais est la rupture avec le système de parti unique et l’ouverture en 1976 d’un multipartisme organisé en 4 courants, puis d’un multipartisme intégral en 1981.

Une trajectoire jalonnée de crises

D’autres crises ont jalonné l’histoire contemporaine du Sénégal. « En 1988, Dakar est plongé dans le chaos par des violences urbaines remettant en cause le résultat des élections. Un groupe armé de « résistance » avait brièvement vu le jour. La crise de 1993 a, elle, conduit à l’assassinat politique d’un vice-président du Conseil constitutionnel. Enfin, la crise de 2010-2011 sur la réforme constitutionnelle, puis la tentative de réélection du président Abdoulaye Wade, sont encore dans toutes les mémoires » écrit le consultant politique Mathias Khalfaoui.

Ces crises n’ont pas dévié le pays d’une trajectoire vers la démocratie. Pour le politologue Babacar Ndiaye. « Le Sénégal continue d’écrire son histoire démocratique. À chaque fois que nous avons pu penser être dans une période trouble, la raison est toujours intervenue »

L'analyste politique Aliou Ndiaye va plus loin : « l'option démocratique, de rester dans un État où la souveraineté en dernier ressort appartient au peuple, qui décide, qui doit présider aux destinées du Sénégal, est une option irréversible pour 99 à 100% des Sénégalais. » Et d’ajouter : « il y a parfois des avancées et des reculs. Mais on oublie trop souvent qu’au Sénégal, on vote depuis plus de trois siècles ». 

Pour le politologue Mamadou Seck, la pauvreté peut, en revanche, entraver l'exercice de la démocratie. "En l'absence d'indépendance économique, la population pourrait ne pas avoir toute sa liberté de choix, et donc elle pourrait être influencée. Avec de l'argent versé à la veille d'élections dans les villes, dans les quartiers, dans les villages, des populations peuvent être achetées", prévient cet analyste expert en observation électorale.

Le poids des chefferies traditionnelles religieuses

L’héritage de l’histoire pèse sur les pratiques politiques au Sénégal où les chefferies traditionnelles religieuses peuvent servir de relais au pouvoir, selon Mamadou Seck. Si la période pré-coloniale a vu se développer au Sénégal des systèmes d’organisation locale sociale qui permettaient le dialogue, la colonisation y a mis un terme. A la place, outre l'usage de la force et la répression, l’administration coloniale avait noué des formes d’accords avec des confréries islamiques soufi. Après l'indépendance, « les acteurs politiques sénégalais ayant saisi l'intérêt de coopérer avec ces confréries, ont perpétué cette dynamique qui perdure jusqu'à présent. Toutefois, la légitimité du fondateur d’une confrérie n'est pas la même pour ses descendants. »

Pour Aliou Ndiaye, "la démocratie sénégalaise a toujours été une démocratie de palabres. Certes il y a des confrontations. Mais il y a des mécanismes de contrôle et de régulation de la société, surtout dans l'espace islamo-wolof, qui permettent des médiations, une discussion permanente entre les acteurs".

Une armée sénégalaise républicaine

Le Sénégal se distingue d’autant plus dans le contexte actuel. "Le Sénégal est le seul pays de la région qui n’a pas connu de coup d’État. Dans la sous-région, on assiste à une forme de résurgence de coups d’État depuis 2020 : le Mali et le Burkina Faso par exemple", note Babacar Ndiaye. La liste est longue, elle comprend également la Guinée, le Niger mais aussi le Tchad. A chaque fois, des militaires ont pris le pouvoir.

La culture et la formation des chefs de l’armée sénégalaise jouent un rôle. Pour le politologue Mahamadou Seck, "l’armée sénégalaise est républicaine. Ces acteurs ont presque les mêmes profils que des civils. Ils sont passés par les grandes écoles, ils sont en prise avec les réalités. Un haut-gradé de l'armée sénégalaise peut engager une discussion de haut vol sur les problématiques du monde. Cela veut dire qu’ils ne sont pas des militaires près des armes, ils se basent sur des concepts, sur des considérations qui épousent l'esprit d'une république."

Une crise de gouvernance démocratique ?

Dans cette dernière crise qui précède la présidentielle du 24 mars 2024, le Conseil constitutionnel, qui était la cible d’accusation de corruption contre deux de ses 7 juges, a finalement eu le dernier mot. Il a insisté pour que la présidentielle se tienne avant le 2 avril, date de la fin du mandat du président sortant. "Le Conseil constitutionnel s'est basé sur les fondamentaux du droit, sur le respect de la Constitution, souligne Babacar Ndiaye. Cela a été une posture courageuse, mais en même temps, il n’a fait que jouer son rôle en rappelant que la Constitution est au-dessus de tout le monde."

Autre facteur de poids : la mobilisation populaire. "Un des marqueurs de cette société sénégalaise est qu’il y a une société civile très dynamique, qui joue un rôle de vigie, et qui évalue les politiques publiques" souligne Babacar Ndiaye qui travaille au sein du groupe de réflexion Wathi avec les organisations de la société civile. La mobilisation d'associations et de populations contre un troisième mandat de Macky Sall a pu peser sur le choix de la non-candidature du président sortant.

Cette nouvelle crise au Sénégal met-elle en évidence des problèmes de gouvernance ? "Le problème, c'est qu'on a un régime présidentiel fort, avec un président de la République, qui a le pouvoir de nomination à des postes clés, de civils et de militaires, et qui décide de la carrière de tout le monde", observe le politologue Aliou Ndiaye.

Les acteurs politiques portent-ils une part de responsabilité ? Aliou Ndiaye met en cause les deux principaux protagonistes du pouvoir et de l'opposition, le président Macky Sall et l'opposant Ousmane Sonko. "Ils se sont tous les deux comportés de manière extrémiste. Cela a donné l'impression d'un recul fondamental des libertés. Mais je pense qu'il s'agit d'une situation particulière. Tous les deux ont appris de leurs erreurs."