Afrique

Les Tunisiens élisent un Parlement inoffensif dans l'ombre du président Kaïs Saïed

L'Assemblée nationale tunisienne ce 13 novembre 2019 à Tunis. 
L'Assemblée nationale tunisienne ce 13 novembre 2019 à Tunis. 
AP Photo/Hassene Dridi

Les Tunisiens élisent ce samedi 17 décembre leurs députés lors d'élections boycottées par la majorité des partis. C'est une dernière étape dans l'édification d'un système hyper-présidentialiste par le chef de l'État Kaïs Saïed après son coup de force il y a un an et demi. À 15 heures le taux de participation était de 7,19 % des inscrits

Les bureaux de vote où sont convoqués plus de 9 millions d'électeurs, ont ouvert à 7H00 GMT et fermeront pour la plupart à 17H00 GMT. Deux personnes seulement étaient présentes rue de Marseille, dans le centre-ville, contre une bonne dizaine de journalistes, selon l'AFP.

Le scrutin se déroule à l'issue de trois semaines d'une campagne terne, avec très peu d'affiches de candidats dans les rues et en l'absence de débats sérieux, au moment où la population paraît surtout préoccupée par la dégradation continue des conditions de vie.

Une participation très faible


Aussi bien à Tunis qu'en région, l'affluence paraissait très réduite pour ce premier tour de législatives ont constaté des correspondants de l'AFP.

Selon le réseau d'observateurs de l'ONG Mourakiboun, seulement 5,6% des inscrits s'étaient déplacés à 13H00 (12H00 TU) jusqu'aux bureaux de vote, ouverts jusqu'à 17H00 TU.

Voir : Tunisie : très faible participation pour des "élections en trompe-l'œil"
Chargement du lecteur...


La participation s'annonce encore plus faible que les maigres 30,5% de votants lors du référendum organisé cet été par Kaïs Saied pour réviser la Constitution.

Lire : en Tunisie, des élections législatives "pour consacrer l'affaiblissement du Parlement"

Une nouvelle chambre de 161 députés doit remplacer celle que Kaïs Saïed aa gelée le 25 juillet 2021, après des mois de blocages des institutions en place depuis la chute du président Zine El Abidine Ben Ali, lors de la révolte des Printemps arabes de 2011.

Le Parlement issu des législatives, après un second tour organisé d'ici début mars, sera doté de compétences très restreintes en vertu de la nouvelle Constitution que Kaïs Saïed a a fait adopter cet été lors d'un référendum marqué par une abstention massive (près de 70%).
 

Un parlement sans pouvoirs


Ce nouveau parlement ne pourra pas destituer le président et il lui sera pratiquement impossible de censurer le gouvernement. Il faudra dix députés pour proposer une loi et le président aura la priorité pour faire adopter les siennes.

Voir : des élections législatives sans enthousiasme
Chargement du lecteur...

Kaïs Saïed a imposé un nouveau mode de scrutin uninominal à deux tours qui réduit fortement le rôle des partis politiques, avec des candidats sans affiliation affichée.

Ces derniers boycottent donc le scrutin, en premier lieu son ennemi juré, le mouvement d'inspiration islamiste, Ennahdha, au coeur du jeu politique pendant 10 ans.

 
Je ne voterai pour personne. Je n'ai pas confiance dans la classe politique. Ils ont fait de nous des cobayes pour toutes sortes d'élections alors que ça va de mal en pis sur le plan économique et social.
Mohammed Jraidi, 40 ans

Autre facteur alimentant la désaffection : les candidats (1.055), pour moitié enseignants ou fonctionnaires de niveau intermédiaire, sont en grande majorité inconnus et novices en politique, et moins de 12% sont des femmes dans un pays très attaché à la parité.

Salima Bahri, étudiante de 21 ans, rencontrée par l'AFP en banlieue de Tunis, n'ira pas voter: "il n'y a pas de choix à faire en l'absence de partis politiques ! ", dit-elle.
En province, l'atmosphère était tout aussi morose.

Selon les correspondants de l'AFP, la plupart des électeurs présents étaient âgés.
A Kasserine (centre-est), région déshéritée proche de Sidi Bouzid où avait éclaté la Révolution de 2011, Abed Jabbar Boudhiafi, 59 ans, a voté "par devoir électoral" en espérant que "cela changera la situation politique et économique", tout en se disant "fatigué des élections".

Mohammed Jraidi, 40 ans, boude les urnes: "je ne voterai pour personne. Je n'ai pas confiance dans la classe politique. Ils ont fait de nous des cobayes pour toutes sortes d'élections alors que ça va de mal en pis sur le plan économique et social".

"Ce vote est une formalité pour parachever le système politique imposé par Kais Saied et concentrer le pouvoir entre ses mains", explique à l'AFP le politologue Hamza Meddeb.

"Les Tunisiens savent que le Parlement n'aura aucun poids politique et sera dénué de tout pouvoir", estime-t-il, prévoyant une participation "très faible". "C'est un non-évènement", dit-il.

Moins de 15% des femmes candidates alors que la parité était obligatoire


Les candidats, inconnus pour la plupart du grand public, sont "des novices en politique, incapables de mobiliser dans un contexte économique extrêmement dégradé", ajoute le politologue.

Selon l'Observatoire tunisien de la transition démocratique, la moitié des candidats (1.058) sont des enseignants ou des fonctionnaires de niveau intermédiaire. Les femmes représentent moins de 15% des postulants, alors que la parité des candidatures était auparavant obligatoire.

Des législatives inutiles pour l'UGTT


La principale préoccupation des 12 millions de Tunisiens reste la cherté de la vie, avec une inflation de près de 10% et les pénuries récurrentes d'aliments comme le lait et le sucre.

Le scrutin est boycotté par la plupart des partis, dont le mouvement d'inspiration islamiste Ennahdha, ennemi juré du président Kaïs Saïed, qui a dominé le Parlement dissous durant dix ans. 

La puissante centrale syndicale UGTT, devenue récemment très critique de la politique de Kaïs Saïed a jugé ces législatives inutiles.

Al Bawsala, une ONG qui scrute les activités parlementaires depuis 2014, a annoncé qu'elle boycotterait les travaux "d'une Assemblée marionnette" dont le rôle se limiterait selon elle à "soutenir les orientations du président".

Des caisses vides


L'analyste Hamish Kinnear, du cabinet Verisk Maplecroft, juge que le scrutin est surtout "un outil dont se sert le président Saïed pour conférer une légitimité à son monopole du pouvoir". Il estime néanmoins que la mise en place d'un Parlement va "faciliter les relations de la Tunisie avec ses principaux partenaires extérieurs, en mettant fin à 17 mois d'incertitude constitutionnelle".

Il sera plus aisé, selon lui, d'obtenir l'aide des bailleurs de fonds "grâce à un retour à une plus grande prévisibilité politique, même si la légitimité démocratique des élections législatives est faible".

Il y a urgence car les caisses du pays sont vides. Le FMI, qui devait donner le 19 décembre son feu vert à un quatrième prêt à la Tunisie en dix ans, d'environ 2 milliards de dollars, a reporté sa décision à début janvier à la demande du gouvernement dont le dossier n'était pas totalement bouclé, ont indiqué à l'AFP des sources proches du dossier.