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Libye : Quels enjeux avant la deuxième conférence de Berlin ?

Le Premier ministre libyen, Abdul Hamid Dbeibah  lors de la réouverture de la route entre les villes de Misrata and Sirte, le dimanche 20 juin 2021.<br />
 
Le Premier ministre libyen, Abdul Hamid Dbeibah  lors de la réouverture de la route entre les villes de Misrata and Sirte, le dimanche 20 juin 2021.
 
(AP Photo/Yousef Murad)

Un nouveau sommet international pour l'avenir de la Libye aura lieu ce mercredi 23 juin. Garantir la tenue d'élections en Libye en fin d'année et écarter les troupes étrangères et les mercenaires sont les objectifs des pays impliqués dans le conflit. Nouveauté, le gouvernement de transition libyen participera, pour la première fois, à cette conférence des ministres des Affaires étrangères. 

Dix ans après le renversement de Mouammar Kadhafi, les participants feront notamment le point sur la transition politique en Libye depuis la précédente conférence et "les prochaines étapes vers une stabilisation durable", a expliqué le ministère allemand des Affaires étrangères, hôte de la conférence.

Le 19 janvier 2020, une première conférence avait réuni dans la capitale allemande, sous l'égide des Nations unies, les dirigeants des pays impliqués dans le conflit et était parvenue à un accord fragile pour mettre fin au conflit.

La Libye est déchirée depuis 2015 entre deux pouvoirs: le Gouvernement d'union nationale (GNA), reconnu par l'ONU et basé à Tripoli (ouest), et les autorités alliées de Khalifa Haftar, dans l'Est.

D'avril 2019 à juin 2020, le maréchal Haftar, qui a lancé ses combattants à la conquête de Tripoli, n'a pas réussi à s'emparer de la capitale, en dépit de l'appui de la Russie, de l'Egypte et des Emirats arabes unis. Le GNA de Fayez al-Sarraj est lui soutenu par la Turquie.

Gouvernement unifié et ballet diplomatique

Le 13 novembre 2020, l'ONU annonce que des délégués libyens réunis en Tunisie sont parvenus à un accord prévoyant "des élections nationales" le 24 décembre 2021. Le principal enjeu de cette conférence sera donc de garantir la tenue simultanée des élections présidentielle et législatives en fin d’année, que le gouvernement de transition a promis d'organiser.

Le 5 février 2021, ce sont 75 délégués libyens réunis sous les auspices de l'ONU en Suisse qui ont désigné l'ingénieur et homme d'affaires Abdelhamid Dbeibah comme Premier ministre de transition jusqu'au scrutin prévu en décembre 2021, au côté d'un Conseil présidentiel de trois membres. Le maréchal Haftar promet le soutien de ses forces au processus de paix. 

Le 9 mars, les liaisons aériennes entre Benghazi (est) et Misrata (ouest), contrôlées par des autorités rivales, reprennent après sept ans d'interruption. Le gouvernement de transition obtient le lendemain la confiance du Parlement.

Le 15 mars, Abdelhamid Dbeibah prête serment. Son équipe remplace aussi bien le GNA de Sarraj que le cabinet parallèle d'Abdallah al-Theni, basé en Cyrénaïque, dans l'est.

Le 17 mars, c’est le président tunisien Kais Saied qui effectue une visite inédite en Libye depuis près d'une décennie pour soutenir la transition et renforcer la coopération. Il est suivi une semaine plus tard par les chefs de la diplomatie française, allemande et italienne.

À la fin du même mois, la France rouvre son ambassade à Tripoli, qu'elle avait quittée en 2014 pour des raisons de sécurité, suivie par Malte, la Grèce, l'Espagne et l'Egypte.

Une intense activité diplomatique va se poursuivre, avec le déplacement de responsables notamment d'Italie, de Grèce, d'Espagne ou d'Egypte pour soutenir le processus politique. Le Premier ministre libyen se rend quant à lui, dans plusieurs capitales, dont Abou Dhabi, Moscou, Alger et Paris.

Des élections attendues

Toutes ces visites n'ont pour but que de préparer le pays aux prochaines élections présidentielles et législatives, prévues le 24 décembre prochain.  

Des doutes subsistent néanmoins sur la réelle volonté du pouvoir en place de voir se dérouler ce scrutin.

L'ancien ministre de l'Intérieur libyen Fathi Bachagha, probable candidat à cette première élection présidentielle au suffrage direct, a ainsi mis en demeure, le 2 juin, le gouvernement de ne pas retarder leur tenue.

"Il est clair que le gouvernement actuel préférerait ne pas avoir d'élections. Mais c'est un engagement qui doit être mené à terme", avait-il déclaré.

Après une décennie d'échecs à sortir la Libye du chaos, la formation de ce nouveau cabinet au terme d'un processus politique parrainé par l'ONU avait sonné comme l'espoir que l'on n'attendait plus.

L'Union européenne mise de surcroît sur le pouvoir en place pour régler le problème des migrants qui quittent les côtes libyennes, souvent sur des embarcations surchargées et peu sûres, pour tenter de rejoindre l'Europe.

Le 23 octobre 2020, les parties rivales signent un accord de cessez-le-feu permanent avec "effet immédiat", après cinq jours de discussions organisées à Genève par l'ONU, qui salue un "tournant" pour la paix. 

C’est dans cette dynamique que la Libye, plus grand producteur de pétrole d’Afrique, peut à nouveau reprendre sa production depuis l’an dernier. Le 26 octobre 2020, la Compagnie nationale de pétrole avait annoncé la levée de l'état de force majeure sur le dernier champ pétrolier bloqué, déclarant ainsi toutes les installations pétrolières opérationnelles.

Début 2000, les pro-Haftar avaient bloqué la production et les exportations de pétrole sur les champs et terminaux les plus importants du pays, qui dispose des réserves de pétrole les plus abondantes d'Afrique, pour réclamer une répartition plus équitable des revenus pétroliers gérés par le GNA. 

Un processus au “point mort”

Mais les divisions entre les deux pouvoirs rivaux, en Tripolitaine (Ouest) et Cyrénaïque (Est) ont resurgi ces dernières semaines. 

Dans la nuit du 7 au 8 mai 2021, des dizaines d'hommes armés font irruption dans un hôtel de Tripoli servant de QG au Conseil présidentiel pour protester contre l'appel de la ministre des Affaires étrangères, Najla al-Mangoush, au retrait des troupes turques.

Le 18 mai, le secrétaire d'Etat adjoint pour le Moyen-Orient, à Tripoli pour soutenir la transition, affirme que "les Etats-Unis s'opposent à toute escalade militaire et à toute intervention militaire étrangère".

L’envoyé des Nations unies pour la Libye, Jan Kubis, a cependant reconnu le 21 mai dernier que les progrès concernant l'unification des institutions divisées et le retrait des forces étrangères étaient au "point mort". L'ambassadrice américaine à l'ONU regrettait, elle, l'absence d'avancées politiques.

Selon l'ONU, plus de 20.000 mercenaires et militaires étrangers sont toujours en Libye. Parmi eux figurent des militaires turcs, des mercenaires russes, soudanais et tchadiens.

Le 3 juin, les liaisons aériennes entre Tripoli et Tobrouk (est) reprennent après une "longue interruption". Le 20, la route côtière entre Misrata et Syrte est rouverte.

Vers un retrait des forces étrangères ?

Le retrait des forces étrangères est ainsi central dans ce processus de paix, le conflit libyen ayant été largement alimenté par des puissances extérieures.

"Ceux qui avaient donné l'engagement la dernière fois à Berlin (lors de la précédente conférence) de retirer leurs troupes ne l'ont pas respecté", a déploré le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas, dans une interview ce lundi 21 juin, pour le  quotidien Die Welt. Une référence implicite à la Russie, la Turquie ou les Emirats arabes unis.

"Si nous voulons que les Libyens puissent jouir de l'autodétermination il faut que les forces étrangères s'en aillent", a-t-il ajouté.

En décembre 2020, l'ONU estimait à quelque 20.000 le nombre de mercenaires et combattants étrangers en Libye: des Russes du groupe privé Wagner, des Tchadiens, des Soudanais, des Syriens...

Plusieurs centaines de militaires turcs sont eux aussi présents en vertu d'un accord bilatéral conclu avec le précédent gouvernement de Tripoli.

Fin avril 2021, la Ligue des Etats arabes, l'ONU, l'Union européenne et l'Union africaine avaient réclamé ensemble un retrait des forces étrangères.

Une dispersion brutale de ces hommes surarmés représenterait toutefois une nouvelle menace pour la région, craignent des diplomates de l'ONU. Le président tchadien Idriss Déby Itno a ainsi trouvé la mort en avril lors d'une offensive de rebelles tchadiens venus de Libye.