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Madagascar : Mai 1972, la jeunesse malgache se soulève contre l'ordre établi

Manifestation des jeunes scolarisés en mai 1972 dans le centre sud de Madagascar.
Manifestation des jeunes scolarisés en mai 1972 dans le centre sud de Madagascar.
©️ Noël Gueunier

Il y a cinquante ans, des dizaines de milliers d'étudiants et élèves malgaches en grève dénonçaient leur système d'enseignement qui symbolisait l'hégémonie de l'ancienne puissance coloniale sur Madagascar après l'indépendance. Le 13 mai 1972, une quarantaine de jeunes grévistes seront tués en plein coeur de la capitale par les forces de l'ordre. Une répression qui va causer la chute du président Tsiranana. Paradoxalement, le Mai 72 de la jeunesse malgache aboutit à son contraire : la prise du pouvoir par l'armée. 

Dans l'histoire politique mouvementée de la République de Madagascar, la Place du 13 mai 1972 à Antananarivo joue régulièrement un rôle de premier plan. Ce jour-là, il y a cinquante ans, en plein coeur de la capitale malgache, une foule constituée essentiellement de dizaines de milliers de jeunes scolarisés malgaches en grève manifestent pour contester l’ordre établi, en particulier dans l’enseignement.
Une journée funeste, puisque les Forces de sécurité républicaines vont tirer et une quarantaine de personnes vont trouver la mort devant l’Hôtel de ville qui sera lui incendié.

Force est de constater que ce lieu de triste mémoire, situé au milieu de l’avenue de l’Indépendance à Tana, est devenu des décennies plus tard un passage obligé des contestations contre le pouvoir en place. En 1991, lors de la grève générale contre le régime socialiste de Didier Ratsiraka, en 2002 avec Marc Ravalomanana à la tête comme en 2009 avec Andry Rajoelina, à chaque crise d’alternance politique des manifestations plus ou moins nombreuses s’y sont rassemblées, tel un rituel ou un tremplin.

Cet usage de la Place du 13 mai n’est pas pour autant fidèle à l’esprit du Mai 72 malgache. Car les événements qui ont eu lieu ne sont pas nés dans la rue, encore moins pour la conquête du pouvoir.

De la solidarité avec l’école de médecine à la malgachisation

Tout est parti d’un établissement unique à Antananarivo, créé à l’époque de la monarchie et qui est devenu pendant la période de la colonisation française le lieu de formation de la médecine dite indigène : l’école de médecine de Befelatanana. Là, des générations de diplômés ont été formés, dont certains illustres pour leur engagement politique avant l’indépendance, comme Raseta et Ravoahangy, députés malgaches envoyés en exil par Paris après l’insurrection de 1947.

En janvier 1972, les étudiants de cet établissement réclament un statut équivalent à celui de la faculté de médecine de la nouvelle université Charles De Gaulle sur le campus d’Ankatso. Face au refus du gouvernement, un mouvement de grève est lancé à l’école de Befelatanana et les revendications vont trouver un écho à l’université,  mais aussi dans les lycées et les collèges de la capitale : ils dénoncent un enseignement à deux vitesses, trop marqué par l’héritage de la colonisation qui a pourtant pris fin douze ans plus tôt, en 1960, avec l'indépendance.

« Il y a avait des restes du système ancien dans l’enseignement : il était non seulement délivré en français mais aussi on enseignait des choses qui n’avaient aucun rapport avec les réalités malgaches », se rappelle Jean-Claude Rabeherifara, sociologue et chercheur en France, lycéen à l’époque.

une des décisions du mai 72, malgachiser le contenu et la forme de l’enseignement

Jean-Claude Rabeherifara, sociologue et ancien lycéen gréviste en mai 1972

En face, le gouvernement tergiverse et choisit de mettre fin à la grève à Befelatanana. Mais les revendications de l’école de médecine vont générer un mouvement d’adhésion au sein des jeunes scolarisés. « Cela a suscité des réflexions qui étaient déjà à l’oeuvre, souligne l’historien Solofo Randrianja. Comme l’école de Befelatanana était une survivance de la colonisation, cela a engendré des réactions contre un enseignement à deux vitesses, avec des médecins pour la campagne et d’autres pour la ville. Ensuite, cela s’est poursuivi par une critique d’un système qui n’était pas en adéquation puisqu’il était une copie conforme de ce qu’il y avait en France ».

Désormais les revendications vont s’étendre à la malgachisation de l’enseignement et sa démocratisation, ainsi que l’annulation des accords de coopération avec la France. « Ce fut une des décisions du Mai 72, malgachiser le contenu et la forme de l’enseignement » , souligne Jean-Claude Rabeherifara.

L'historien Solofo Randrianja rappelle que cette question était déjà en gestation. "La Fédération des Associations des Etudiants Malgaches (FAEM) avait fait un colloque à Antsirabe en 1968 et avait mené les premières réflexions sur la malgachisation, afin que les élites ne soient pas coupées de la masse. La grande question étant : quelle langue d'enseignement ? Une question que se posaient aussi les pédagogues catholiques".

Expériences libertaires de la jeunesse malgache dans le campus d'Ankatso

Fin avril, le mouvement de grève s’étend à de nombreux établissements scolaires dans la capitale, puis dans les grandes villes de province.
S’ensuit une période intensive de débats, réflexions et initiatives. « Il y avait des assemblées générales tous les jours, avec des séminaires sur le campus dans les amphis où on discutait », se souvient Jean-Claude alors en terminale scientifique. Lui a joué un rôle actif dans la mobilisation de son établissement. Il faisait partie du comité de grève du Lycée Galliéni dans la capitale.

"C'est un mouvement libertaire, souligne Solofo Randrianja, qui était collégien à l'époque. L'organisme qui dirigeait était une sorte d'assemblée de 400 ou 500 personnes, réunies tous les jours pour décider des actions du lendemain : le Conseil permanent."

Chaque comité de grève d’établissement y est représenté par deux délégués. Par ailleurs, un Comité de grève du mouvement est aussi créé, il est composé de douze membres qui émanent du Conseil permanent, selon l’universitaire Irène Rabenoro dans sa thèse "Le vocabulaire politique malgache dans les événements de mai 1972". D’après ses travaux, fin avril, 95 établissements de la capitale étaient en grève réunissant des dizaines de milliers de grévistes au campus d’Ankatso.

certains auteurs parlent de mai 1972 comme d'une deuxième indépendance, c’est un abus de langage

Solofo Randrianja, historien et ancien collégien gréviste en mai 1972

Vendredi 12 mai, les autorités décident de fermer le campus. Dans la nuit, près de 400 étudiants et élèves délégués grévistes qui faisaient partie du Conseil permanent sont arrêtés et déportés par avion au bagne de Nosy Lava, petite île au nord-ouest de Madagascar.

Le lendemain, une foule de grévistes descend en direction de l’Hôtel de ville où une manifestation est prévue : les forces de l’ordre (FRS) tirent. Le 13 mai 1972 est maculé de sang. Bilan : une quarantaine de tués.

Chronologie du Mai 72 à Madagascar

22 janvier 1972 : grève et manifestationdes élèves de l'Ecole de médecine de Befelatanana dans la capitale malgache

30 janvier 1972 : Tsiranana élu pour la 3e fois avec 99,97% des suffrages exprimés

27 avril 1972 : début de la grève générale dans l'enseignement secondaire et universitaire

12 mai 1972 : Dans la nuit, 400 jeunes grévistes sont arrêtés et déportés au bagne de Nosy Lava

13, 14 et 15 mai 1972 : manifestations dans toute l'île. La police tire et tue 40 jeunes étudiants grévistes dans la capitale. A Manjunga, 12 tués par les forces de l'ordre

18 mai 1972 : Le président Tsiranana remet les pleins pouvoirs au général Ramanantsoa, chef d'Etat-major de l'Armée

septembre 1972 : annonce d'un référendum et l'échec du Congrés national marque la fin du Mai malgache

Quelle rupture avec la France ?

Les revendications initiales de l’école de médecine sont largement dépassées. Le pouvoir du président Tsiranana est visé par des appels à la démission. Douze ans après l’indépendance, son régime est affaibli par des conflits internes et la répression violente de la révolte paysanne dans le sud de l’île de 1971. Réélu en janvier 1972 pour un 3e mandat à 99% de suffrages, le président Tsiranana est malade depuis des années. Le régime de la Première République de Madagascar reste très lié à la France avec qui il a signé, le lendemain de la proclamation de l’indépendance, des accords de coopération : Madagascar est intégré dans le système défensif français, sa politique étrangère est en harmonisation avec celle de Paris, et le pays fait partie de la Zone franc.

Mais la volonté de rupture de mai 1972, notamment avec l’héritage de la colonisation et les accords de coopération franco-malgaches, ne doit pas être surestimée. Selon l’historien Solofo Randrianja, « certains auteurs parlent de Mai 1972 comme d'une deuxième indépendance, c’est un abus de langage. Les liens sont toujours présents avec la France qui reste le premier partenaire bilatéral ».

Les jeunes commençaient à sentir qu’ils devenaient majoritaires dans une société qui était gérontocratique 

Solofo Randrianja, historien et ancien collégien gréviste en mai 1972

Point de sentiment anti-français, non plus. Jean-Claude Rabeherifara témoigne d’une certaine influence des coopérants français dont plusieurs avaient fait Mai 68 en France. « A travers eux, j’ai beaucoup appris dans ma formation intellectuelle sur mai 68 mais aussi sur les révolutions en Amérique latine, Che Guevara, sur la révolution vietnamienne, sur les mouvements anti-guerre aux Etats-Unis » Et d’ajouter que le centre culturel français Albert Camus, qui n’a pas été touché lors des événements, a été pour lui un espace de ressources à travers des lectures.

Le malaise des jeunes urbains scolarisés

Le malaise qui éclate en mai 1972 est surtout d’ordre sociologique. « La jeunesse est complètement brimée par des règles sociétales patriarcales », souligne Jean-Claude Rabaherifara. Selon lui, la conception dominante repose sur le fait qu’on ne reconnait aucune autonomie à un jeune tant qu’il n’est pas marié et qu’il n’a pas réussi économiquement. Il faut ajouter aussi le poids du religieux dans la société malgache. Et puis « il y avait aussi le régime PSD (Parti Social Démocrate du président Tsiranana ), autoritaire, corrompu et anti-jeune » résume ce sociologue. Il se rappelle qu’une des mesures du régime au début des années 70 était l’interdiction de jupes courtes pour les filles, et l’interdiction des cheveux longs pour les garçons.

Pour Solofo Randrianaja, « Les jeunes commençaient à sentir qu’ils devenaient majoritaires dans une société qui était gérontocratique ». Ce n'est pas toute la jeunesse malgache qui se révolte, mais seulement celle des jeunes scolarisés, étudiants et lycéens en tête dans la capitale. Mais en province, le gros des troupes, ce sont les collégiens, selon cet historien. 

le désir d'un mouvement citoyen fort, l'expression de la population et la volonté de changer la façon de faire la politique

Jean-Claude Rabeherifara, sociologue et ancien lycéen gréviste en mai 1972

Le 13 mai 1972 fut un épisode, meurtrier, qui va précipiter la chute du régime de la Première République. C'est la grève générale dans la capitale malgache, les étudiants et élèves grévistes déportés sont rapatriés à Antananarivo. Quelques jours après, le 18 mai, le président Tsiranana remet les pleins pouvoirs au général Ramanantsoa, le chef d'Etat-major de l'armée. Ce dernier s'exprime devant une foule massée devant l'Hôtel de ville qui l'acclame. 

Quand l'Armée met fin au Mai malgache 

Dans son ouvrage "Regards sur la vie politique de Madagascar de 1960 à 2020", le politologue André Rasolo écrit : "À aucun moment de la lutte, l’armée et la gendarmerie ne se sont engagées. Elles restaient dans l’expectative. Elles attendaient quoi, qui ? Elles attendaient sans doute qu’affaibli par leur affrontement, l’un et l’autre camp s’appuie sur elles. Le Président trouve en elle une sortie de crise, et le mai malgache une grande espérance. [...] Hommes de commandement dans les casernes, les officiers supérieurs, sans expérience politique mais avec conviction, prennent désormais en main le destin national."

Plusieurs questions se posent. Pourquoi une telle adhésion à l'Armée ? "Il y avait peut-être une lassitude, c'était très dur d'avancer. Mais il y a eu aussi une vraie manipulation, c'est ça le problème", estime Jean-Claude Rabeherifara. D'où viennent les banderoles dans la foule de manifestants 'L'Armée au pouvoir' ? "C'est un grand mystère pour moi, avoue l'historien Solofo Randrianja. Il y a eu sans doute des tractations en coulisses avec les grands partis comme l'AKFM (NDLR, parti d'opposition d'orientation socialiste pro-soviétique), les Eglises. Il fallait remettre les jeunes à l'école, que cela ne s'éternise pas". 

La période qui a suivi a donné lieu à une sorte de dialogue, le régime proposait un changement de Constitution avec la nomination d'un Premier ministre, poste qui n'existait pas. Le mouvement des jeunes tentait, lui, de défendre l'esprit de mai 1972 avec en ligne de mire l'organisation d'un Congrès national au mois de septembre (du 4 au 19), le Zaikabe. "Le but était d'organiser des états généraux. Les représentants de tout le pays devaient venir à Antananarivo pour discuter et réorganiser la société de fond en comble. Mais les adultes, en quelque sorte, représentés par le général Ramanantsoa ont prévu d'organiser un référendum qui a enlevé toute signification à ce congrès."

Que reste-t-il du Mai 72 malgache ?

Le référendum annoncé pour le 8 octobre vise à accorder une transition de 5 ans au gouvernement Ramanantsoa en vue de préparer une nouvelle Constitution. Elle sera finalement adoptée en 1975 et donnera naissance à la Deuxième République socialiste de Madagascar sous la houlette du nouveau président, le capitaine de frégate Didier Ratsiraka.

L'échec du Congrès national de septembre 1972 signe la fin du Mai malgache. "C'est à partir de ce moment que 1972 est mort, commente l'historien Solofo Randrianja. Il va être éclipsé et assimilé à 1975, qui n’a plus rien à voir. Les gens de 1972 ne se reconnaissent pas dans 1975, dans ce socialisme par le haut".

Cinquante ans après, que reste-t-il de 1972? "Beaucoup de souvenirs et de longues amitiés, confie Jean-Claude Rabeherifara. Le militant altermondialiste qu'il est retient du Mai malgache "le désir d'un mouvement citoyen fort, l'expression de la population et la volonté de changer la façon de faire la politique". C'est ce qui explique son engagement "militant en partenariat avec la société civile à Madagascar".

"Il reste Mahaleo, assure pour sa part Solofo Randrianja à propos de ce groupe mythique de folk malgache formé par une bande de copains musiciens qui ont vécu le mai malgache. C'est un monument de 1972 avec tous les thèmes de chansons pratiquement immortalisées. Aujourd'hui, nombre d'entre eux sont décédés mais où qu'ils aillent, tout le monde connaît les paroles". Et l'historien de conclure non sans ironie : "C'est un peu ça l'esprit de 1972, chanter en accoustique, avec un langage de retour aux sources et en s'habillant un peu comme des paysans pour faire authentique".

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