Afrique

Mali : "L'arrivée de l'armée à Kidal est acceptée et négociée depuis des mois"

Un soldat des Nations unies surveille l'entrée d'un bureau de vote. À ses côtés, drapeaux séparatistes et graffitis soutiennent la création de l'État indépendant du territoire de l'Azawad dans le nord du Mali (image d'illustration). Kidal, Mali, 28 juillet 2013.
Un soldat des Nations unies surveille l'entrée d'un bureau de vote. À ses côtés, drapeaux séparatistes et graffitis soutiennent la création de l'État indépendant du territoire de l'Azawad dans le nord du Mali (image d'illustration). Kidal, Mali, 28 juillet 2013.
© AP / Rebecca Blackwell

L’armée malienne est arrivée à Kidal, dans le nord du pays, ce jeudi 13 février. Cette ville symbole, actuellement sous le contrôle d’ex-rebelles touareg, a longtemps échappé à l’autorité de l’État. Quelle importance revêt le retour des forces nationales dans cette région ?

Alors que la situation sécuritaire du Mali est fortement dégradée, l’armée a quitté Gao ce lundi 10 février, direction Kidal, à 350 kilomètres. Que signifie ce déploiement de l’armée à Kidal ? Analyse avec Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies de l’Université du Kent et spécialiste de la violence politique au Sahel.


TV5MONDE : L’armée malienne se déploie actuellement vers Kidal. Ce retour vous surprend-elle ?

Yvan Guichaoua : Cette décision était totalement attendue. Ce déploiement était prévu dans le cadre de l’Accord de paix d’Alger de 2015.

Cet accord prévoit que les unités armées des mouvements signataires intègrent l’armée nationale. Il prévoit aussi le redéploiement de l’armée malienne sur l’ensemble du territoire, notamment dans les zones contrôlées par les signataires de l’accord de paix, comme la CMA. (La Coordination des mouvements de l’Azawad est une coalition de groupes armés du nord du Mali, ndlr.)

La question de Kidal était considérée par beaucoup à Bamako comme un abcès politique qu’il fallait percer.

Yvan Guichaoua, spécialiste de la violence politique au Sahel

J’aurais presque tendance à dire que ce retour des forces maliennes à Kidal est quasiment un non-évènement : ce retour suit le déroulé normal du processus de paix, qui a certes pris beaucoup de retard.

Le déploiement de l’armée malienne à Kidal n’est ni une reconquête militaire, ni une grande surprise, mais il est très important sur les plans politique et symbolique. C’est le signal que l’intégrité territoriale du Mali est désormais quasiment restaurée intégralement.

La question de Kidal était considérée par beaucoup à Bamako comme un abcès politique qu’il fallait percer. L’État y était absent.


Quels facteurs récents ont-ils permis le déploiement de l’armée malienne à Kidal ?

D’abord, ce déploiement a été rendu possible par la bonne avancée des négociations après l’accord de paix de 2015.

En mai 2014, il y avait eu une tentative non négociée de retour de l’armée à Kidal. Elle s’était soldée par un échec désastreux pour les forces de l’armée nationale puisque les ex-rebelles avaient riposté très fort contre leur présence.

Le facteur déclencheur du retour de l’armée à Kidal n’est pas facilement identifiable. Mais je dirais que la réunion du G5 Sahel à Pau (du 13 janvier 2020) a certainement été un accélérateur.

Pour que le retour de l’armée se produise, il faut des garanties sécuritaires, aussi bien de la part des ex-rebelles (aujourd’hui regroupés au sein de la CMA, ndlr), que de la part de la Minusma et de l’opération Barkhane (la Mission des Nations unies au Mali et la force antidjihadiste française au Sahel, ndlr).

Ce retour de l’armée malienne s’effectue donc sous protection des forces internationales, ce qui est assez paradoxal !


Quelle est la situation sécuritaire aujourd'hui à Kidal ?

La ville de Kidal est assez pacifiée actuellement. La région est contrôlée par la CMA et les forces internationales. La Minusma et la force Barkhane sont déjà sur place. Il manquait à ce puzzle les FAMa, les forces armées maliennes. 

Au-delà de la ville de Kidal, il subsiste des zones moins contrôlées d’un point de vue sécuritaire. La région de Kidal abrite des groupes de soutien aux proches de Iyad Ag Ghali (chef de guerre touareg, ndlr), voire des petites unités du groupe État islamique, même si ce dernier n’est pas très puissant dans cette zone.

L’idée est de lever les obstacles pour retrouver une coalition nationale, nécessaire à la lutte antiterroriste.

Yvan Guichaoua, spécialiste de la violence politique au Sahel


Dans quelle mesure la Minusma et l’opération Barkhane garantissent-elles la sécurité de la région de Kidal ?

Si l’on considère que la menace vient des forces djihadistes, la Minusma ne sécurise pas la région en tant que tel car elle ne fait pas de contre-terrorisme. La Minusma ne sort pas beaucoup de sa base, à la différence des soldats de Barkhane.

Barkhane réalise des patrouilles à Kidal mais concentre ses efforts ailleurs, sur la zone des "trois-frontières" (où se rencontrent le Mali, le Burkina Faso et le Niger). Il sera intéressant de voir si dans les prochaines semaines, Barkhane délaisse la région de Kidal.

Ce qui devrait vraisemblablement se passer, c’est que la CMA reste la principale force en termes sécuritaires. Elle continuera de patrouiller dans Kidal et hors de Kidal. J’ignore si l’armée malienne sortira beaucoup de son camp. Par ailleurs, y aura-t-il des patrouilles communes entre l’armée malienne et la CMA ?

Carte du Mali
Carte du Mali
© TV5MONDE

L’arrivée des troupes à Kidal est prévue dans quelques jours. En savez-vous plus ? Cette arrivée comporte-t-elle des risques ?

L’arrivée des troupes à Kidal est prévue ce samedi 15 février (le temps de rallier la ville par la piste de Gao, ndlr). Les risques de violence ne peuvent venir que des mouvements djihadistes. Il pourrait s’agir par exemple d’un engin explosif improvisé sur le chemin du convoi.

Quant à la CMA, elle n’a aucune intention belliqueuse. L’arrivée de l’armée malienne à Kidal est acceptée et négociée depuis des mois.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à des acclamations de la part de la population à l’arrivée des forces nationales à Kidal. L’armée n’y a pas laissé que des bons souvenirs. Son péché originel est la répression de la première rébellion touareg de 1963. Ce souvenir est encore très présent dans les mémoires.


Après son déploiement à Kidal, quelle pourrait être la prochaine étape de l’armée malienne ?

Kidal est la dernière étape du redéploiement de l’armée malienne dans le pays. Partout ailleurs, il y a une présence militaire.

Le redéploiement à Kidal et toutes les étapes du processus de paix de l’Accord d’Alger permettent de passer à ce que l’on pourrait considérer comme l’étape suivante de l'armée malienne : la lutte contre le terrorisme.

L’idée est de lever les obstacles pour retrouver une coalition nationale, nécessaire à la lutte antiterroriste. Vous voyez donc l’importance politique du déploiement de l’armée malienne à Kidal.