Afrique

Mali : La militarisation de l'appareil d'État bloque la transition civile et démocratique du pays

L'homme fort de la junte militaire, Assima Goïta est également Vice-Président de la transition. Il reproche au président de la transition et à son Premier ministre de ne pas l'avoir consulté pour nommer le nouveau gouvernement. 
L'homme fort de la junte militaire, Assima Goïta est également Vice-Président de la transition. Il reproche au président de la transition et à son Premier ministre de ne pas l'avoir consulté pour nommer le nouveau gouvernement. 
AP

Dirigée par Assimi Goïta, chef du Comité national de transition, la junte militaire a enlevé le président de la transition Boris Ndaw et son Premier ministre Moctar Ouane. Un acte qui interrompt une fois de plus le processus de démocratisation et de transition civile du pays. Analyse d'Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l'Institut d'études de sécurité, basée à Bamako. 

L’armée malienne a encore frappé. Neuf mois après avoir écarté du pouvoir Ibrahim Boubacar Keïta, les militaires s’en sont pris au président du gouvernement de transition Bah Ndaw et son Premier ministre Moctar Ouane. Les accusant de « sabotage » de la transition, ils les ont emmenés à Kati, un camp proche de Bamako. 

Le colonel Goïta, homme fort de la junte et Vice-Président de la transition, reproche aux deux hommes de ne pas l’avoir consulté pour la formation du nouveau gouvernement, bien qu’il soit en charge de la défense et de la sécurité du pays. Le 14 mai, suite à de nombreuses contestations de la population civile, le gouvernement de transition avait été poussé à la démission, seul le Premier ministre Moctar Ouane avait été reconduit. 

(Re)voir : Mali: les dirigeants de transition toujours retenus par les militaires

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Mardi 25 mai, Assimi Goïta annonçait « placer hors de leurs prérogatives le président et le Premier ministre ainsi que toutes les personnes impliquées dans la situation. » Face à cela le chef de l’ONU, a appelé au calme et à la libération des dirigeants, un positionnement repris par l’Union Européenne, et plus particulièrement Londres et la France qui elle a demandé une réunion d’urgence du conseil de sécurité de l’ONU. Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l’Institut d'études de sécurité, basée Bamako, analyse pour TV5 Monde la situation. Entretien. 

TV5 Monde : Une fois de plus, l’armée interrompt le processus démocratique civil par la force. Comment en sommes-nous arrivé là ? 

Ornella Moderan : L’équilibre a toujours été relativement précaire, depuis la mise en place de la transition, en août dernier, il y a eu beaucoup d’interrogation au Mali sur la place des militaires et de la junte dans cette transition. L’opinion malienne a parlé de militarisation voir de la « colonelisation » de l’appareil d’Etat. 

Cela s’est vu à différents niveaux : Assimi Goïta, un homme fort de la junte, est Vice-Président de la transition. Quatre autres militaires de la junte se sont également vu attribuer un portefeuille dans le gouvernement de transition. Il y a eu aussi l’installation de nouveaux gouverneurs dont la majorité était des militaires, ou le remplacement du directeur de l'hopital Gabriel Touré, le principal centre universitaire hospitalier de Bamako, par un médecin militaire.

Lire : Mali : la junte au pouvoir promet un président de transition et libère deux détenus

La transition civile n’était qu’une façade. Pour tout observateur attentif du Mali, cet événement n’est pas une surprise. Ce qui est surprenant c’est que, sachant parfaitement ces dynamiques de pouvoir, le Premier ministre et le président aient tout de même décidé de se passer de l’avis du colonel pour le remaniement. 

"La transition civile n'était qu'une façade. Pour tout observateur attentif, cet événement n'est pas une surprise."

Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l'ISS 

TV5 Monde : Est-ce une récidive du coup d’État d’août 2020 ?

Ornella Moderan : Cela semble en prendre la direction. La formule « nous les avons placés hors de leurs prérogatives » est un bel euphémisme pour dire : « Nous les avons déposés » ! 

La question qui va désormais se poser, c’est que va devenir la transition ? Est-ce qu’elle va repartir à zéro ? Est-ce qu’un nouveau gouvernement va être en place ? Nous entrons dans une période d’expectative, dans un contexte déjà bien particulier : à la crise politique s’ajoute une crise sociale, avec une grève du principal syndicat du pays qui paralyse le pays, et une insécurité constante qui le déstabilise. 

TV5 Monde : Le gouvernement de transition avait annoncé le 31 octobre un référendum sur une révision constitutionnelle et des élections présidentielles et législatives en février-mars 2022, que devient ce calendrier ? 

"Le calendrier du gouvernement de transition n'était déjà pas réaliste avant les événements d'hier." 

Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l'ISS 

Ornella Moderan : Ce calendrier n’était déjà pas réaliste avant les événements d’hier. Il était beaucoup trop ambitieux, pas du tout consensuel et avait déjà provoqué un mécontentement au sein de la société civile. Il s’agissait d’organiser dans cinq mois un référendum sur la base d’une constitution qui n’a toujours pas commencé à être discutée, et encore moins rédigée. Et il est difficile pour un pays qui n’a jamais connu d’élections couplées, si ce n’est une fois en 2009 avec une élection communale doublée d’une législative partielle, de mener de front autant de scrutins en si peu de temps, y compris une présidentielle et des législatives couplées.

TV5 Monde :Le partage du pouvoir entre la société civile et la junte militaire mis en place par le gouvernement de transition est un échec. Y a-t-il des chances pour qu’un équilibre soit trouvé un jour ? 

Ornella Moderan : Un rééquilibrage des forces peut avoir lieu dans la durée. Mais il faut que la classe politique reprenne son assise. Elle est en mal de leadership, ses principaux partis historiques ont perdu leur chef. Il y a eu le décès de Soumaïla Cissé (chef de file de l’opposition, mort en décembre 2020) et la disgrâce d’Ibrahim Boubacar Keïta (août 2020) qui ont laissé le pays exsangue. Il reste encore le M5-RPF (ndlr : Mouvement du 5 juin - Rassemblement des Forces Patriotiques, coalition composée d'opposants politiques, de chefs religieux et de membres de la société civile, qui a mené la contestation contre IBK),  qui est redevenu un acteur du premier plan ces dernières semaines, après un long passage à vide. Le 6 mai dernier, le M5-RPF est allé rencontrer Bah N’Daw pour demander la démission du gouvernement en place, et a obtenu gain de cause le 14 du même mois. 

(Re)voir : Mali : le président de la transition, Bah Ndaw, a prêté serment

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Le M5-RPF et la junte militaire ont la même insatisfaction vis-à-vis du gouvernement de Bah N’Daw et du Premier ministre Moctar Ouane. Reste à savoir s’ils entreront dans une politique de collaboration. Cela pourrait donner une nouvelle caution civile à la junte. N’oublions pas que le M5-RPF est celui qui est parvenu a mobiliser des milliers de personnes pendant des mois contre IBK. 

TV5 Monde : Est ce que la communauté internationale peut jouer un rôle dans cette transition compliquée ? 

Ornella Moderan : Le positionnement de la communauté internationale va être intéressant. En septembre dernier, la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) avait levé ses sanctions à l’égard du Mali (mises en place an août) lorsqu'un gouvernement de transition avait été élaboré. Mais entre temps, il y a eu le Tchad… La communauté internationale a adoubé un coup d’État constitutionnel. Si elle va à l’encontre de celui du Mali, elle risque d’être décrédibilisée, cela pourrait apparaître comme une politique de deux poids deux mesures. Cela serait beaucoup plus difficile à accepter pour le pays.

"Mais entre temps, il y a eu le Tchad… La communauté internationale a adoubé un coup d’État constitutionnel."

Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l'ISS 

(Re)lire : Tchad : jusqu'où la France peut-elle soutenir le clan Déby ?

TV5 Monde : Et la France ? 

Ornella Moderan : Malgré les liens historiques entre le France et le Mali, le positionnement de la communauté internationale ne peut reposer uniquement sur les épaules de la France. Il faut une position collective et qui prend en compte les limites imposées par la réponse que la communauté internationale a déjà apporté à la question tchadienne.

TV5 Monde : Cette situation représente-t-elle des risques supplémentaires pour la population civile ?

"Une chose est sûre, c'est que même si l'opinion est assez partagée, l'exaspération des Maliens se généralise de plus en plus."

Ornella Moderan, responsable du programme Sahel de l'ISS  

Ornella Moderan : Pour le moment, nous n’avons pas reçu d’écho de violence touchant les civils, ni de blocage de route, de barricade ou de manifestation. La situation est relativement calme. Peut-être trop calme, je pense que la majorité des Maliens est dans une posture d’observation. Toutefois la prudence s’impose, car la situation reste très volatile. Une chose est sûre, c’est que même si l’opinion est assez partagée, l’exaspération des Maliens se généralise de plus en plus. Ils ont conscience du véritable défi à relever pour leur pays, et conscience également que ces luttes de pouvoir ne devraient pas être au coeur de l’agenda.