Afrique

Mali : la société civile réclame une enquête indépendante sur le massacre présumé de Moura

L'armée malienne, assistée de présumés paramilitaires russes du groupe Wagner, est accusée d'un massacre fin mars de plusieurs centaines de civils. La Coalition citoyenne pour le Sahel salue l'initiative mais demande une enquête indépendante. <br />
AP Photo/Jerome Delay
L'armée malienne, assistée de présumés paramilitaires russes du groupe Wagner, est accusée d'un massacre fin mars de plusieurs centaines de civils. La Coalition citoyenne pour le Sahel salue l'initiative mais demande une enquête indépendante. 
AP Photo/Jerome Delay
TV5MONDE

Le procureur du tribunal militaire de Mopti, au Mali, vient d'annoncer l'ouverture d'une enquête sur l’opération menée par l’armée malienne à Moura au cours de laquelle plusieurs centaines de civils auraient été tués. Si la Coalition citoyenne pour le Sahel (société civile malienne) salue la décision du procureur militaire, elle réclame aussi l’ouverture d’une enquête indépendante. Entretien avec Niagalé Bagayoko, spécialiste de la sécurité en Afrique de l’Ouest.

Niagalé Bagayoko est présidente de l’African Security Secteur Network (ASSN), spécialiste de la sécurité en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale et membre de la Coalition citoyenne au Sahel. 

TV5MONDE : Que vous évoque l'attitude du gouvernement malien, qui refuse à la Minusma l'accès au village de Moura pour effectuer une enquête indépendante ? Selon Amnesty International, au moins 400 personnes auraient été tuées à Moura par l'armée malienne, avec la participation de la milice russe Wagner ?

Niagalé Bagayoko : Il est tout d'abord essentiel de saluer la décision prise par le procureur du tribunal militaire de Mopti d'engager une enquête pour éclaircir les faits suite aux allégations d'exactions présumés commises sur des civils dans la période du 23 au 31 mars 2022, dans la zone du village de Moura, dans le cercle de Djenné dans la région de Mopti. Il a annoncé que des enquêtes ont été ouvertes par la gendarmerie nationale sur instruction du ministre de la Défense et des Anciens combattants, afin de faire toute la lumière sur les allégations d'exactions.


Selon les témoins, les partenaires des forces armées maliennes ne parlaient pas le français.
Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Secteur Network (ASSN) et membre de la Coalition citoyenne au Sahel. 

(Re)lire : Mali : la Russie félicite le Mali pour sa "victoire" contre le "terrorisme" à Moura

Il faut rappeler qu’effectivement, pendant la période désignée, des massacres de masse qui ont touché particulièrement des populations civiles, semblent avoir été commis par des éléments des forces armées maliennes, accompagnées de partenaires visiblement russes. Selon les témoins, ils ne parlaient pas le français. 

(Re)voir : que s'est-il passé à Moura ?

Chargement du lecteur...
Ousmane Diallo, chercheur à Amnesty International. © TV5MONDE

Il est effectivement historique que les autorités maliennes aient décidé de l'ouverture de cette enquête puisque jusqu'ici les procureurs militaires de Mopti ou de Bamako traitaient seulement des affaires de droit commun impliquant des militaires. Il s’agissait d’affaires de contrebande, de vols, de détournement de munitions. Cette avancée doit être inscrite plus largement dans le cadre des efforts qui sont menés depuis 2020 afin de réformer la justice militaire et le code de justice militaire. 

Et il faut souligner que les premières audiences de droit commun s’étaient tenues fin
novembre 2020 sur des dossiers délictuels concernant des militaires. 

Les populations civiles sont malheureusement victimes d'acteurs extrêmement différents de par leur nature. Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Secteur Network (ASSN) et membre de la Coalition citoyenne au Sahel. 

Pour en venir à la Minusma, il serait tout à fait souhaitable que s'engage parallèlement à ces enquêtes lancées par les autorités maliennes des investigations menées par la Minusma et/ou par une autorité judiciaire indépendante. Nous avons vu que récemment, les autorités maliennes ont accepté de mener, conjointement avec les autorités mauritaniennes, une enquête sur les allégations d’exactions qui auraient été commises par les FAMa (Forces armées maliennes) et leurs partenaires russes à l'encontre de ressortissants mauritaniens. 

Cela est également un progrès. Et aujourd'hui, il est nécessaire que ce type de démarche se généralise.

(Re)lire : Massacre présumé de civils au Mali : l'ONU réclame un accès urgent à la localité de Moura

Qu’est ce que la Coalition citoyenne pour le Sahel ? 

Niagalé Bagayoko : La Coalition citoyenne pour le Sahel réunit une cinquantaine d'organisations de la société civile sahélienne, ouest africaine et internationale qui considèrent que la protection des civils doit être placée au cœur des solutions du règlement et des solutions mises en œuvre pour résoudre la crise multidimensionnelle qui touche le Sahel.

Cette coalition s’est constituée il y a deux ans maintenant, à l'été 2020, sur le fondement du constat selon lequel les populations civiles sont les premières victimes d'une multitude d'acteurs qui influent dans le cadre de cette crise, très bien. 

TV5MONDE : El-Ghassim Wane, le représentant spécial pour le Mali à l’ONU, a établi un lien entre la recrudescence des activités djihadistes au Mali et la fin des opérations militaires française Barkhane et européenne Takuba. Est-ce ce que la coalition observe également ?

Niagalé Bagayoko : C’est le sens du communiqué que nous avons publié hier, de dire que les populations civiles sont malheureusement victimes d'acteurs extrêmement différents de par leur nature. 

Ce qui se produit depuis le début du mois de mars dans la zone de Ménaka, oppose des combattants de l'État islamique au Grand Sahara, à des groupes armés touaregs appartenant au Cadre stratégique permanent (CSP) et en son sein, notamment au Gatia (Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés) et au MSA (Mouvement pour le salut de l’Azawad). Ces confrontations se sont soldées par des centaines de victimes civiles. 

Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces massacres qui doivent eux aussi faire l'objet d'investigations et également de réactions de tous les acteurs susceptibles de s'y opposer, d'y mettre un terme. 


Le président du Niger, Mohamed Bazoum, a appelé la semaine dernière à la mise en place d'une autre force de paix.
Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Secteur Network (ASSN) et membre de la Coalition citoyenne au Sahel. 

TV5MONDE : Selon la secrétaire générale d'Amnesty International, Agnès Callamard, la mesure qui permettrait d’éviter les massacres de civils serait d'avoir une « force de la paix » sur le terrain. Qu’en pensez-vous ?

Niagalé Bagayoko : Nous en avons déjà une au Mali, à travers la Minusma, dont le mandat est aussi de protéger les civils. Mais ce qu’il s'est produit au cours du dernier mois est un raidissement de la relation entre les autorités maliennes, d'une part, et, d'autre part, les responsables de la Minusma, davantage contraints dans leur mouvement, qui est beaucoup plus soumis qu'auparavant à des autorisations de déplacement, de survol du territoire malien, etc. 

Par ailleurs, le président du Niger, Mohamed Bazoum, a appelé la semaine dernière à la mise en place d'une autre force de paix qui serait inspirée de la Force multinationale mixte qui existe déjà du côté du bassin du lac Tchad. Il a également souligné, en creux, l’échec du G5 Sahel, qui avait été lui aussi mandaté pour lutter contre le terrorisme. Il aurait pu occuper la mission de s'opposer à ces groupes terroristes qui sont responsables de ces massacres. 


Ce qui en train de se produire aujourd'hui avec ces enquêtes qui sont lancées, c'est que nous avons peut-être un début de judiciarisation de la gestion du conflit.Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Secteur Network (ASSN) et membre de la Coalition citoyenne au Sahel. 

Ce qui en train de se produire aujourd'hui avec ces enquêtes qui sont lancées, c'est que nous avons peut-être un début de judiciarisation de la gestion du conflit. On a beaucoup mis l'accent sur sa militarisation.

Le volet judiciaire, le volet pénal, la lutte contre l'impunité ont très certainement été trop insuffisamment utilisés jusqu'ici comme instruments. Cela ne veut pas dire que ça dévalue le recours à l'instrument militaire, qui reste bien entendu absolument indispensable. Mais l'assortir de ce volet judiciaire est un progrès notable dont la coalition citoyenne espère beaucoup.

(Re)voir : Mali : comment expliquer l'engrenage de la violence ?

Chargement du lecteur...

TV5MONDE : Quel peut être le poids de la société civile et de la coalition citoyenne par rapport à la junte ? 

Niagalé Bagayoko : La Coalition citoyenne ne se positionne pas sur la question des régimes politiques. Elle veut en revanche obtenir de l'ensemble des acteurs sahéliens et des partenaires internationaux qui les soutiennent, le placement de quatre piliers au cœur de leur intervention. 

Le premier pilier est la protection des civils. Le second pilier est la mise en œuvre d’une approche politique en réponse à la crise, en s'attachant particulièrement à la crise de gouvernance. Le troisième volet est de favoriser l'accès humanitaire et le financement de cette intervention. Le quatrième est la lutte contre l'impunité.

Ils ont été totalement mis de côté jusqu’ici. Il s'agit aussi de condamner certains éléments qui seraient allés à l'encontre de ces populations ou de la gouvernance transparente, particulièrement dans la gestion des budgets de la Défense. 


L'environnement d’intervention ne doit pas justifier des interventions qui se feraient au détriment des populations civiles.
 

TV5MONDE : Dans votre déclaration, vous rappelez la responsabilité des gouvernements sahéliens de protéger leur population et d’assurer la justice pour les crimes commis. Qu’entendez-vous par là ? 

Niagalé Bagayoko : Nous rappelons effectivement dans cette déclaration que justice n'a toujours pas été faite, malgré les enquêtes lancées à la suite des massacres de civils commis il y a presque trois ans maintenant à Ogossagou, puis à Sobané, par des milices d'autodéfense. 

(Re)lire : Mali : à Ogossagou, la difficile réconciliation dans un village martyr

Justice n’a pas été faite non plus, suite à des bavures comme celle à laquelle nous avons assisté en janvier 2021 à Bounti, à la suite d'une frappe de l'armée française. Cette dernière appelle aujourd'hui de ses vœux l'implication de la Minusma dans une enquête à Moura, alors qu'elle a très clairement et avec une certaine virulence, contesté les conclusions de l'enquête menée par la Minusma qui a conclu que l'armée française avait bombardé des civils dans le cadre d'un mariage.

Nous nous apercevons aujourd'hui que l'environnement d’intervention, dans le contexte du Sahel où les populations civiles sont malheureusement placées sous le joug de groupes djihadistes qui se mêlent à elles, ne doit pas justifier des interventions qui se feraient au détriment des populations civiles. Elles sont prises entre deux feux.

Il est indispensable de réfléchir aux meilleurs moyens de mettre en œuvre une action militaire qui s’inscrira dans le respect de la dignité humaine et de l'État de droit.