Afrique

Mali : les autorités demandent à la France de "retirer sans délai" ses militaires dans le pays

Le président français Emmanuel Macron écoutant le discours du président ghanéen Nana Afuko Addo lors de la conférence de presse sur l'engagement de la France au Sahel, à Paris, le 17 février 2022. (Ian Langsdon, Pool via AP)
Le président français Emmanuel Macron écoutant le discours du président ghanéen Nana Afuko Addo lors de la conférence de presse sur l'engagement de la France au Sahel, à Paris, le 17 février 2022. (Ian Langsdon, Pool via AP)

La junte au pouvoir à Bamako a demandé vendredi à la France de "retirer sans délai" ses soldats du Mali, s'attirant une fin de non-recevoir du président Emmanuel Macron, au lendemain de l'annonce par ce dernier d'un retrait échelonné sur les prochains mois. Si cette séquence n'étonne pas Caroline Roussy, cette chercheuse à l’IRIS redoute qu'elle entraîne des turbulences extrêmement dangereuses. 

Dans un communiqué lu à la télévision nationale, le porte-parole du gouvernement installé par les militaires, le colonel Abdoulaye Maïga, qualifie l'annonce du désengagement français de "violation flagrante" des accords entre les deux pays. Il dit aussi que les résultats de neuf ans d'engagement français au Mali "n'ont pas été satisfaisants". 

Le gouvernement rappelle que, par rapport aux résultats attendus, les résultats obtenus et annoncés officiellement par les autorités françaises n'ont pas été satisfaisants

Extrait du communiqué officiel du gouvernement de transition malien

"Au regard de ces manquements répétés (aux) accords de défense, le gouvernement invite les autorités françaises à retirer, sans délai, les forces Barkhane et Takuba du territoire national, sous la supervision des autorités maliennes", dit le colonel Maïga. En réponse, Emmanuel Macron a rétorqué que la France se retirera "en bon ordre" et ne transigera pas une seconde sur la sécurité de ses soldats.

Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS
Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS

La demande de retrait immédiat de la part des colonels arrivés au pouvoir par la force en août 2020 est un nouveau défi à l'ancien partenaire français, après des mois d'escalade des tensions. "Ces délais sont impossibles à tenir" affirme Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS. "Retirer des troupes prend énormémement de temps". Tandis que l'Elysée parlait hier de "quatre à six mois" pour fermer les dernières bases françaises de Gao, Ménaka et Gossi, "certains chercheurs tablent plus sur un an" selon cette spécialiste des questions de frontières et de territoires en Afrique de l’Ouest. "Il faut comprendre ce communiqué comme une réaffirmation par le gouvernement de Maïga de leur souveraineté".  

Quelque 2.400 militaires français sont déployés au Mali, sur un total de 4.600 au Sahel. Le désengagement de ces hommes, le démantèlement de leurs bases, ainsi que l'évacuation des matériels, dont des centaines de véhicules blindés, représentait déjà en soi un chantier colossal et dangereux. "Après une séquence où le gouvernement de transition n’a pas souhaité prendre la décision du retrait de Barkhane, maintenant ils veulent précipiter le calendrier pour reprendre la main et s'en servir contre les Français et les Européens en cas d'exactions commises par des groupes terroristes après leur départ" affirme Caroline Roussy. 

(Re)voir : La France tourne la page de Barkhane 

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"La réponse était attendue, peut-être pas aussi rapidement, mais elle s'inscrit en tout cas dans la continuité d'un bras de fer qui dure depuis des mois entre Paris et Bamako" analyse-t-elle. "Ce communiqué comporte des contre-vérités, des paradoxes, de la mauvaise foi aussi". 

Ce communiqué comporte des contre-vérités, des paradoxes, de la mauvaise foi aussi.

Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS

"Par exemple, le communiqué stipule que la France aurait suspendu les opérations conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa). Or, c'est faux. Il dit aussi que l'opération Barkhane aurait pris fin en juin dernier "sans préavis et sans consultation préalable de la partie malienne". Or, là aussi, il s'agit d'une information erronée. C'était la fin de l'opération telle qu'elle était connue jusqu'alors, et la France prévoyait un redéploiement du dispositif militaire" explique Caroline Roussy. "Depuis hier, la France fait le choix sémantique d'une "réarticulation" plutôt que d'un "redéploiement"".

La junte n'a cessé de compliquer les opérations de la France, mais aussi de ses partenaires et des forces étrangères au Mali depuis des semaines, poussant vers la sortie le contingent danois du groupement de forces spéciales européennes Takuba initié par la France, ou bien instaurant des demandes d'autorisation préalables de vol.

La France et ses partenaires européens ont officialisé jeudi leur retrait militaire du Mali, conduisant les autres acteurs étrangers présents dans le pays à s'interroger ouvertement sur leur engagement. Ils ont invoqué les "multiples obstructions des autorités" maliennes.

"Tous les scénarii sont envisageables, y compris les plus pessimistes" regrette la chercheuse. "Tout ceci fait le jeu des terroristes. La situation est désormais extrêmement dangereuse et je crains que nous ne soyons qu'au début de l'escalade de la violence". 


La situation est désormais extrêmement dangereuse et je crains que nous ne soyons qu'au début de l'escalade de la violence

Caroline Roussy, chercheuse à l'IRIS

(Re)voir : Au Sahel, quel dispositif après le retrait de Barkhane ?

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Crises multiples 

Paris et ses partenaires souhaitent toutefois "rester engagés dans la région" sahélienne et "étendre leur soutien aux pays voisins du Golfe de Guinée et d'Afrique de l'Ouest", où les djihadistes menacent de se disséminer, selon une déclaration conjointe signée par 25 pays européens, africains et le Canada.

La France et les Occidentaux dénoncent l'appel fait, selon eux, par les autorités maliennes au groupe de sécurité privée russe Wagner, aux agissements controversées. Les autorités maliennes assurent ne pas recourir à des mercenaires et parlent de coopération d'État à État avec la Russie.

La France, les États ouest-africains et une partie de la communauté internationale se sont émus par ailleurs que les militaires révoquent leur engagement initial à organiser en février 2022 des élections qui auraient ramené les civils au pouvoir, et qu'ils entendent à présent rester encore plusieurs années.

(Re)voir : Entre la France et le Mali, "le divorce est total" pour Mamadou Konaté

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La junte invoque la nécessité de profondes réformes et s'arcboute sur la souveraineté nationale depuis que la communauté des États ouest-africains a infligé au Mali de lourdes sanctions économiques et diplomatiques le 9 janvier. Elle accuse la France d'instrumentaliser contre elle les organisations africaines.

Le Mali est en butte aux agissements des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l'organisation État islamique. Il est aussi en proie aux violences communautaires et crapuleuses, ainsi qu'à une crise politique, économique et humanitaire profonde.

La France est intervenue en 2013 pour enrayer la progression des groupes islamistes radicaux menaçant Bamako et a ensuite mis sur pied une vaste opération régionale, Barkhane, déployant des milliers de soldats pour lutter contre les franchises locales d'Al-Qaïda et de l'EI.

Malgré des victoires tactiques, le terrain n'a jamais été véritablement repris par l'État malien. Et un double coup d'État, en 2020 et en 2021, a consacré une junte qui attise un sentiment antifrançais croissant.

Le Mali accueille aussi 15000 soldats de l'ONU dans la Minusma. Cette dernière a indiqué jeudi étudier l'impact du retrait de la France et ses partenaires.