Afrique

Mali : les discussions avec le groupe russe Wagner sont "un moyen de pression pour prolonger la transition"

Le 22 septembre 2020, à l'occasion de la fête de l'indépendance, des manifestants à Bamako affichent leur soutien à la Russie, mais aussi leur rejet de la présence française.
Le 22 septembre 2020, à l'occasion de la fête de l'indépendance, des manifestants à Bamako affichent leur soutien à la Russie, mais aussi leur rejet de la présence française.
© AP Photo

Analyse - La France prête à claquer la porte. Depuis que les discussions entre le Mali et le groupe de sécurité russe Wagner ont été révélées, Paris ne décolère pas et tenterait tout pour faire capoter une éventuelle signature. Quel intérêt aurait Bamako dans un tel contrat avec Wagner ? Quels enseignements du précédent centrafricain ? Entretien avec Roland Marchal, chercheur au CERI de Sciences-Po Paris et au CNRS.

TV5MONDE : Le Mali a confirmé que des discussions étaient en cours avec le groupe de sécurité russe Wagner. Dans quel contexte se déroulent ces négociations ?

Roland Marchal : Tout d'abord, et pas aussi naturellement que certains le croient, le sentiment anti-français va croissant. Il s'exprime sur les réseaux sociaux grâce, sans doute aux compétences de certains experts russes. Nous sommes aussi dans moment de relative perplexité, du côté français, sur le devenir de l'opération Barkhane, sur cet engagement européen que l'on n'arrête pas de célébrer, mais qui se manifeste finalement très peu. Perplexité aussi sur l'incapacité à trouver une solution militaire ou politique à la crise dans le Sahel. Voilà pour le contexte, mais je crois que ce qui est essentiel du côté malien, même si ce n'est pas affirmé publiquement, c'est le refus de clôturer la transition en début d'année prochaine, comme cela avait été annoncé.
Le pouvoir malien cherche une extension et je crois qu'il utilise Wagner et les négociations avec le gouvernement russe dans ce cadre-là.
Côté russe, je pense qu'il y a cette idée -comme le disait récemment un diplomate français- de faire de la coopération en Centrafrique une espèce d'appartement- témoin, un modèle de nouvelle coopération entre la Russie et l'Afrique du 21e siècle où on protège des dirigeants, on fournit la garde personnelle des hauts-cadres du régime, où l'on entraîne un peu l'armée et éventuellement, on va sur le front se bagarrer puisque l'armée nationale a quelques faiblesses.

Les premiers chiffres évoqués font état d'un coût moyen de 9 ou 9,5 millions d'euros par mois. Donc, nos amis maliens vont devoir se serrer la ceinture !

Roland Marchal, chercheur.

La Centrafrique comme "appartement-témoin". Est-ce à dire que, pour la Russie, cette expérience centrafricaine est 100% concluante ?

Oui, et c'est là où l'analyste que je suis est un peu désarçonné. En Centrafrique, les troupes alliées, comme on les appelle, c'est à dire essentiellement russes, ont mené l'offensive contre les groupes armés. Ils ont, en effet, repris le contrôle de certaines villes ou plutôt centres-villes dans le nord du pays et de certaines zones minières qui étaient tenus par les rebelles.
Le problème est 'pour combien de temps ?' Et c'est là où la réussite russe apparaît dans toute sa fragilité. D'une certaine façon, les Russes sont comme les Français, ils contrôlent un territoire, à condition d'y être. Dès qu'ils partent, les groupes armés reviennent. Et on peut d'ailleurs, en plus, penser qu'avec la fin de la saison des pluies, d'ici six semaines, les combats vont reprendre et les combattants de Wagner vont être confrontés à des opérations militaires qui vont les viser spécifiquement. Cela signifie que le coût de l'opération va être extrêmement lourd pour eux sans doute, mais aussi pour l'État centrafricain.

En effet, en Centrafrique comme potentiellement au Mali, le gouvernement russe ne donne rien ! Il prête les éléments d'une société privée illégale, à condition que les salaires, les coûts des opérations militaires soient payés par le gouvernement local. Donc, c'est une énorme pression financière. On va voir ce que ça va donner pour le Mali, mais les premiers chiffres évoqués font état d'un coût moyen de 9 ou 9,5 millions d'euros par mois. Donc, nos amis maliens vont devoir se serrer la ceinture !

Chercheur au CERI-Sciences Po et au CNRS, Roland Marchal travaille notamment sur les politiques des grandes puissances dans le continent africain.
Chercheur au CERI-Sciences Po et au CNRS, Roland Marchal travaille notamment sur les politiques des grandes puissances dans le continent africain.
© TV5MONDE

Une grande différence entre la République centrafricaine et le Mali, c'est aussi le contexte : nous ne sommes ni face au même terrain, ni face au même ennemi...

Oui, et mille hommes sans véritable accompagnement aérien, cela risque de pas vraiment faire la différence, surtout si Barkhane, les Européens et la Minusma s'en vont ou restent cantonnés dans leurs baraquements.
Et c'est là où on voit que, disons-le, le calcul malien est un calcul politique qui vise moins à défaire les groupes djihadistes qu'à gagner du temps et avoir un moyen de pression pour augmenter la durée de la transition et rester au pouvoir plus longtemps.

Penser que des mercenaires employés par une entreprise russe feront mieux que les soldats français et européens, cela risque d'être une douche froide pour certains !

Roland Marchal, chercheur.

Autre différence, le Mali s'inscrit dans une crise régionale. Je pense à des voisins comme le Niger et le Burkina Faso, très concernés à travers -notamment- la fameuse zone des trois frontières. Est ce que le Niger et le Burkina sont prêts à accueillir également les mercenaires de Wagner ?

Ce sont des États souverains, donc c'est à eux de décider, pas à un chercheur étranger ! Mais, selon moi, un élément qui, au Mali, joue en faveur de la Russie, c'est le fait que les dirigeants de l'armée et de la transition sont des gens qui ont fait des études en Russie. Même si c'était du temps de leur belle jeunesse, il y a malgré tout une accroche possible et j'imagine sans aucun problème que ça a été un élément de facilitation. Tel ne sera pas le cas, je pense, au Niger.

Ensuite, si la question qui est posée est celle de la renégocation par un certain nombre d'Etats africains de leur relation avec la France, ils vont vite réaliser que, certes avec les Russes, on peut tout renégocier, mais que le résultat sur le long terme n'est pas forcément positif.
Sur le court terme, comme on le voit en Centrafrique, ça a créé une situation assez différente de celle de 2017. Mais la crise politico-militaire est toujours là et l'on n'avance pas du tout vers une réconciliation nationale et une reconstruction.
Au Mali, l'équation militaire est très compliquée et penser que des mercenaires employés par une entreprise russe feront mieux que les soldats français et européens, cela risque d'être une douche froide pour certains !

La Minusma va se retrouver dans une situation très délicate qui est celle de la Minusca aujourd'hui, c'est à dire devoir enquêter sur des allégations de violations massives des droits de l'homme par Wagner.

Roland Marchal, chercheur.

On oublie également la présence, au Mali, de la Minusma. Elle semble très spectatrice d'une nouvelle situation...

Tout d'abord, la Russie est un grand pays, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et donc, la Minusma n'est pas censée s'exprimer sur la politique d'un Etat membre.
Je crois que le problème de la Minusma, et là aussi on peut se référer à ce qui s'est passé en Centrafrique, c'est que dans un premier temps, la Minusca y était extrêmement proche du président et a donc voulu travailler avec les Russes. Dès lors, la Minusca s'est considérablement brûlée puisque les règles d'engagement et le comportement des mercenaires de Wagner n'ont pas été conformes aux règles qui régissent la force des Nations unies et plus généralement les Nations unies elles-mêmes.
Les forces des Nations unies sont souvent critiquées pour ne pas être très actives, mais elle ne brûlent pas des villages et elles ne se rendent pas coupables de massacres de masse, ce à quoi on a assisté dans quelques localités centrafricaines.

Ceci pour dire que l'idée d'une coordination militaire telle qu'elle peut exister aujourd'hui entre Barkhane et la Minusma au Mali, est absolument impossible entre Wagner et la Minusma.
Très rapidement, la Minusma va se retrouver dans une situation très délicate qui est celle de la Minusca aujourd'hui, c'est à dire à devoir enquêter sur des allégations de violations massives des droits de l'homme par Wagner. Ce qui est hélas vrai.
Même si la rumeur publique a multiplié les chiffres et multiplié les exactions, on se rend compte qu'il y a un énorme problème et que la Russie, et à terme, le président Poutine lui-même, aura besoin, pour éviter d'en subir le contrecoup, de renvoyer un certain nombre d'éléments de Wagner et peut être Wagner entièrement, dans les poubelles de l'histoire.