Mali : Rokiatou Doumbia, alias Tante Rose, écrouée pour avoir critiqué les militaires au pouvoir

Rokiatou Doumbia, bien connue sur les réseaux sociaux maliens pour sa croisade contre la vie chère, a été écrouée ce 15 mars après s'en être pris durement aux militaires dans une vidéo publiée sur le réseau TikTok.
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Rokia Doumbia, capture d'écran TikTok
Rokia Doumbia, capture d'écran TikTok
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Arrêtée après une de ses diatribes diffusée sur le réseau TikTok, Rokiatou Doumbia est retenue depuis le 13 mars à Bamako.

Toujours le 13 mars, une autre personnalité, l'animateur de radio-télévision Mohamed Youssouf Bathily, dit "Ras Bath", a été placé sous mandat de dépôt. Le militant, polémiste et animateur aux nombreux sympathisants, avait dit samedi 11 mars que Soumeylou Boubèye Maïga "n’est pas mort, il a été assassiné, c’est le terme qu’il faut".

"Ras Bath" n'a pas accusé directement la junte. Il a surtout reproché aux alliés de l'ex-Premier ministre leur inaction alors que, pour certains, ils participaient au pouvoir. "Personne n'a interpellé l’autorité", a-t-il dit.

L'animateur a été convoqué le 13 mars par les policiers avant d'être emmené au tribunal.

L'influence du CDM

Avant sa convocation, le Collectif pour la défense des militaires (CDM) avait demandé à la justice de se saisir de ces déclarations. Les appels de cette organisation, l'un des soutiens les plus offensifs de la junte, sont souvent suivis d'effet.

"Ras Bath serait-il un démon créé pour son peuple?", demandait le collectif dans un communiqué.

Les voix discordantes peinent à se faire entendre sans risquer d'être inquiétées sous le régime des colonels qui ont pris le pouvoir par la force en août 2020 en renversant le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Rokia Doumbia interpellée

Rokia Doumbia, connue au Mali pour son engagement contre la vie chère et très suivie sur les réseaux sociaux, a indiqué elle-même à un correspondant de l'AFP avoir été interpellée le 13 mars  à la suite d'un direct sur TikTok la veille.


Elle est restée deux jours au commissariat avant d'être placée sous mandat de dépôt pour "incitation à la révolte" et "trouble à l'ordre public par l'usage des technologies de l'information et de la communication", a indiqué un membre du parquet sous couvert de l'anonymat. L'information a été confirmée à l'AFP par un proche de Rokia Doumbia.

"Sous votre gouvernance, ça ne va pas", a-t-elle lancé dans son "live" à l'adresse du chef de la junte, le colonel Assimi Goïta.
 
"Cette transition est un échec avec 0% (de résultats). Je ne donnerais même pas 1%, mais 0%", a-t-elle déclaré en parlant de la période de gouvernement militaire censée précéder le retour, annoncé pour 2024, des civils à la tête de ce pays en proie à la propagation jihadiste et à une profonde crise multidimensionnelle.

"Le temps a donné raison à IBK"

"Aucun Malien ne vit en paix", a-t-elle dit alors que les autorités assurent régulièrement avoir repris l'initiative face aux djihadistes. "L'insécurité gagne du terrain partout", a-t-elle dit.

"Pendant mes lives, les gens réagissent en dénonçant la flambée du prix du riz, du gasoil, de l'huile et du sucre. Vous n'avez pas fait un coup d'État pour ça", a-t-elle insisté à l'adresse des colonels qui gouvernent.

"Le temps a donné raison à IBK", a-t-elle ajouté en faisant référence à Ibrahim Boubacar Keïta, déposé par les militaires dans un climat d'exaspération de la population face à l'insécurité, la corruption et les défaillances de l'État, deux ans ans après sa réélection.

Voir : Mali : IBK, l'heure des hommages
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Un proche de Rokia Doumbia, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat comme de nombreux interlocuteurs désormais, a affirmé qu'elle avait fait l'objet d'un signalement aux autorités de la part du Collectif pour la défense des militaires (CDM).

Les appels de cette organisation, l'un des soutiens les plus offensifs de la junte, sont souvent suivis d'effet.

Le CDM, aux liens obscurs avec la junte, avait appelé la justice à se saisir des propos de l'animateur "Ras Bath".

La mémoire de Boubèye Maïga

Avant "Ras Bath", un haut magistrat, Mohamed Chérif Koné, avait déclaré dans la nuit de jeudi 9 à vendredi 10 mars à la chaîne Joliba TV que Soumeylou Boubèye Maïga avait "été ciblé" parce qu'il réclamait un retour rapide des civils au pouvoir alors que les supporteurs de la junte "voulaient une transition sans fin".

Cet ancien avocat général à la Cour suprême avait été limogé en septembre 2021 après avoir protesté contre l'arrestation de l'ex-Premier ministre mort en détention.

(RE)voir : Mali : l'ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga est mort
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Mohamed Chérif Koné a accusé sur Joliba TV le président et le procureur général de la Cour suprême d'être "à la base de (la) tragédie judiciaire" subie par l'ex-chef de gouvernement.

Soumeylou Bobère Maïga avait été incarcéré dans le cadre d'une enquête sur l'achat d'équipements militaires et sur l'acquisition d'un avion présidentiel en 2014 alors qu'il était ministre de la Défense. 

"Ras Bath" ainsi que plusieurs personnalités avaient déjà passé près de quatre mois en détention en 2021 après avoir été mis en cause pour la préparation d'un mystérieux coup d'État contre la junte.

L'affaire avait suscité une grande perplexité à l'époque. La Cour suprême avait fini par ordonner l'abandon des charges.