Maroc : la politique de normalisation avec Israël mise à mal par la guerre ?

Au Maroc de nombreuses manifestations de soutien à la Palestine se sont tenues depuis l’importante escalade des tensions avec Israël le 7 octobre. Pourtant, le gouvernement du pays ne s’est que peu exprimé sur la question. Comment l’expliquer ?

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Manifestation Maroc

Des centaines de Marocains participent à une manifestation de solidarité avec les Palestiniens de Gaza à Rabat, suite au bombardement de l'hôpital Al Ahli, le 17 octobre 2023.

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Le 17 octobre, des centaines de manifestants se sont rassemblés près du consulat américain à Casablanca pour dénoncer le soutien de Washington à Israël dans son offensive contre Gaza. Quelques jours plus tôt, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé à Rabat en solidarité avec les Palestiniens.

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Cependant, le gouvernement marocain se fait plutôt discret. Le 17 octobre, il a “fermement” condamné “le bombardement par les forces israéliennes de l’hôpital “Al Maamadani” dans la bande de Gaza”, indique le ministère des Affaires étrangères. Il s’agit de la première fois depuis le 7 octobre que Rabat pointe du doigt Israël. 

David Rigoulet-Roze est chercheur associé à l’IRIS, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et plus particulièrement la péninsule Arabique. Selon lui, le gouvernement marocain reste prudent car il n’est pas dans son intérêt de ternir les relations avec Israël, compte tenu de leur récente normalisation. Cependant, il doit aussi composer avec une opinion publique favorable à la cause palestinienne. 

TV5MONDE : Comment se positionne le gouvernement du Maroc vis-à-vis de l’escalade des tensions entre Israël et la Palestine ?

David Rigoulet-Roze :

Il y a un embarras certain car le Maroc est contraint de tenir compte d'une opinion publique qui soutient presque viscéralement force la cause palestinienne. Cela n'est pas une spécificité du Maroc car c'est également le cas dans les autres pays arabes. De fait il y a souvent une disjonction entre les gouvernants et leur population. C'est ce que l'on nomme parfois un peu abusivement la "rue arabe".
 
 

Il y aurait encore près de 3 000 Juifs dans le royaume chérifien et quelque 700 000 Israéliens seraient d'ascendance marocaine et auraient gardé des liens forts avec leur pays d'origine.

David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’IRIS

En revanche, là où le Maroc constitue un cas particulier, c'est qu'il a effectivement "normalisé" avec Israël en décembre 2020 et que par-delà même la "normalisation" effectuée, il existe des relations importantes entre les deux pays, notamment sur le plan humain puisqu'il demeure une communauté juive à la différence des autres pays arabes.
 
En effet, il y aurait encore près de 3 000 Juifs dans le royaume chérifien et quelque 700 000 Israéliens seraient d'ascendance marocaine et auraient gardé des liens forts avec leur pays d'origine. Une réforme de l'enseignement a même récemment intégré la culture juive dans les manuels scolaires. Sur un autre plan, il y a également des contacts étroits notamment en termes sécuritaires et de partage d'informations dont l'affaire du logiciel d'espionnage Pegasus ( (NDLR : le Maroc est accusé d'avoir utilisé ce logiciel d'espionnage israélien contre des journalistes et des personnalités étrangères) développé par la société israélienne NSO et auquel Rabat aurait eu recours, a constitué la face d'ombre.
 
La situation est donc difficile à gérer. Elle l'est d'autant plus que le roi du Maroc, Mohammed VI, se trouve présider, comme son père Hassan II l'avait fait, le Comité Al-Qods ("Jérusalem") établi en 1975 et dont le siège est à Rabat. Un Comité dont la vocation déclarée est de préserver le caractère arabo-musulman" de Jérusalem et particulièrement de l'esplanade des mosquées.

Une présence juive historiquement importante

  • Le Maroc possède la plus importante communauté juive d’Afrique du Nord, estimée à 3 000 personnes.
  • Cependant, elle fut beaucoup plus importante dans les années 1940, avec près de 250 000 Marocains de confession juive, soit 3% de la population du pays.
  • Lorsque l’État d’Israël fut proclamé en mai 1948, de violentes émeutes anti-juives éclatent au Maroc. 
  • Puis, le Maroc acquit son indépendance en 1956, et les activités de l’Agence juive furent interdites.
  • Entre 1955 et 1956, environ 60 000 juifs quittèrent le Maroc pour Israël.
  • Et après la guerre israélo-arabe de 1973, 40 000 juifs du Maroc se sont installés en France.

Le Maroc doit faire le grand écart, car il ne veut pas revenir sur la normalisation de ses relations avec Israël. Mais évidemment il est obligé de tenir compte de sa population. 

TV5MONDE : Pourquoi le Maroc a normalisé ses relations avec Israël en 2020 ?

David Rigoulet-Roze : Il a effectué cette "normalisation" dans le prolongement de la dynamique née des "accords d'Abraham" initiée par les "normalisations" de Bahreïn et des Emirats Arabes Unis en septembre 2020. Un des éléments qui a accéléré cette dynamique a résidé dans la reconnaissance officielle par Washington  de la "marocanité" du Sahara occidental. Une reconnaissance faite également par Israël mi-juillet 2023 pour consolider cette "normalisation". 

Des accords pour normaliser les relations

  • En septembre 2020, sous l’impulsion de l’administration américaine de Donald Trump, les accords d’Abraham sont signés.
  • Ceux-ci prévoient la normalisation des rapports diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis d'une part, et Israël et le Bahreïn d'autre part. 
  • Des accords sur la normalisation des rapports entre Israël avec le Maroc et le Soudan ont aussi été signés par la suite.

Aujourd'hui, il paraît peu probable que le Maroc la remette radicalement en cause compte tenu des intérêts stratégiques qui l'avaient motivée. Mais une prise de distance publique est jugée inévitable pour ménager la charge émotionnelle qui s'exprime dans la population sur cette question palestinienne.