Afrique

Maroc : pourquoi Rabat remplace Marrakech comme "capitale africaine de la culture" ?

Place Jemaa el-Fna à Marrakech lors du Festival international du cinéma, décembre 2018. 
Place Jemaa el-Fna à Marrakech lors du Festival international du cinéma, décembre 2018. 
(AP Photo/Mosa'ab Elshamy)

Marrakech était censée devenir en grande pompe la première "capitale africaine de la culture" le 31 janvier 2020. Las, Rabat la remplace au pied levé. Pourquoi ? Et quand ?  Entretien avec Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées du Maroc. 

"Coup de tonnerre dans le milieu de la culture !!!" C'est par un triple point d'exclamation que le premier quotidien économique marocain L'Economiste a fait part de sa surprise le 23 janvier dernier à l'annonce inattendue du changement de ville hôte pour célébrer la première édition des "Capitales africaines de la culture"

A une semaine du lancement officiel des festivités, Marrakech, choisie il y a deux ans, se fait ainsi détrôner par Rabat, la capitale, suscitant l'incrédulité et la déception de beaucoup d'artistes impliqués dans l'organisation de l'évènement.
A commencer par le peintre et écrivain, Mahi Binebine, ex-président d'honneur de l'évènement "Marrakech 2020"

"C’est une décision brutale, absurde et sans queue ni tête" s'est d'emblée exclamé l'artiste dans la presse, d'autant qu'une semaine avant, le 15 janvier, Mahi Binebine, annonçait le programme de cette première édition en partenariat avec  l'organisation panafricaine Cités et Gouvernements Locaux Unis d'Afrique, à l'origine du projet, devant un parterre de journalistes de la presse inter­nationale.

Le peintre Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées du Maroc, proche de Mohammed VI, s'occupe désormais de ce projet. Il répond à TV5MONDE. 
 

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TV5MONDE : Que s'est-il passé pour provoquer un tel revirement de Marrakech à Rabat ? 

Mehdi Qotbi : Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé. Mais je sais ce que j'ai lu. Rabat est une ville qui est prête. Elle est ville lumière et capitale de la culture au Maroc. Elle dispose de tous les lieux et espaces pour accueillir une telle manifestation sur l'Afrique. Elle a eu l'expérience de "L'Afrique en Capitale" qui a eu un succès populaire extraordinaire et la dernière Biennale (tourné vers les femmes) qui a accueilli 140 000 visiteurs. Du jamais vu ! 

Je peux vous dire une chose que j'ai lue dans les journaux : Marrakech n'était pas prête pour accueillir une semaine avant cette manifestation. En fin de compte, c'est le Maroc qui reçoit, que ce soit Marrakech ou Rabat.

Marrakech n'était pas prête.

TV5MONDE : Rabat est-elle prête, elle ? 

MQ :
Rabat est une ville qui est prête. Elle a tous les espaces et elle a accueilli plusieurs manifestations.

TV5MONDE : Le 31 janvier, la date prévue pour le lancement des festivités, devait coïncider avec le retour du Maroc au sein de l’Union africaine et le discours du roi Mohammed VI prononcé en 2017 à Addis Abeba. Au lieu de cela, le mois de janvier a en fait été l'occasion d'un autre lancement : l'ouverture à Rabat du Musée de la photographie que vous inauguriez le 14/01/2020 ? 

MQ : Rabat est très riche de musées. On vient de terminer il y a quelques mois l'exposition des impressionnistes, pour la première fois sur le Continent. Nous allons accueillir Delacroix en collaboration avec le Musée du Louvre et l'Académie du Royaume. Et il y a quelques semaines, nous avons en effet ouvert le Musée de la photographie. Un espace  magnifique et l'on m'appelle désormais des Etats-Unis pour visiter ce beau musée. (...) Il n'y a pas une seule ville au Maroc qui dispose d'autant d'espaces culturels pour accueillir des expositions et des manifestations culturelles.

Une réunion est prévue en début de semaine prochaine pour tout déterminer.

TV5MONDE : Quand auront lieu ces festivités ? Y a-t-il une nouvelle date de lancement prévue pour la nouvelle "Capitale africaine de la culture" ? 

MQ : Je viens d'apprendre qu'on a une réunion en début de semaine prochaine pour tout déterminer. Mais nous sommes déjà préparés pour travailler sans problème. Nous sommes capables de miracles dans ce pays !

Zoom sur le nouveau Musée de la photographie inauguré le 31 janvier 2020 à Rabat

Un musée dédié à la photographie vient d'ouvrir ses portes à Rabat avec une exposition de jeunes talents dans un ancien fort militaire restauré dans le cadre du programme destiné à transformer la capitale administrative en "capitale culturelle". 

"Notre voie", la première exposition, a été confiée au break-dancer Yoriyas, spécialiste de la photographie de rue, qui a rassemblé des talents reconnus et de jeunes autodidactes de l'image repérés au Maroc sur les réseaux sociaux.

"La nouvelle génération est dangereuse, elle arrive avec des idées fortes", a plaisanté le directeur du nouveau musée Soufiane Er-Rahoui pendant le vernissage. 

Les photographies présentées dans le blockhaus et sur ses fortifications donnent un aperçu d'une jeunesse en pleine mutation et de ses questionnements.

Pour Mehdi Qotbi, le directeur de la Fondation nationale des musées, la démocratisation de la culture est cruciale pour "détourner les jeunes de l'obscurantisme et de l'extrémisme et pour les amener vers la lumière".

L'exposition coïncide avec une série de sanctions judiciaires avec des peines de prison ferme visant de jeunes Marocains pour des publications sur les réseaux sociaux jugées offensantes par les autorités.

"Murmures de murs", une des séries présentées au nouveau musée, évoque "les yeux qui peuvent voir ce que l'on fait, les oreilles qui écoutent ce que l'on dit" et l'obligation de "faire attention en parlant des sujets polémiques".

Fatima Zohra Serri, 24 ans, issue d'un milieu conservateur, parle pour sa part de la position de la femme dans la société marocaine, avec des images audacieuses pulvérisant les codes traditionnels sur le corps, le voile, l'espace domestique.

Le jeune Mourad Fedouache, âgé de 19 ans, vendeur de citrouilles sur un marché local, présente, lui, des images de son quotidien prises avec son téléphone portable.

Lancé en 2014, le projet "Rabat, capitale culturelle" inclut différents grands chantiers de mise en valeur du patrimoine et l'organisation d'événements culturels de prestige comme la récente biennale d'art contemporain qui a réuni plus de 140.000 visiteurs en trois mois.

Un grand théâtre conçu par l'architecte irakienne Zaha Hadid, figure du mouvement déconstructiviste, doit ouvrir ses portes dans les prochains mois.

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(crédit : Medi1 TV Afrique)